De Humani Corporis Fabrica de Véréna Paravel et Lucien Castaing-Taylor : Déclinaisons d’humanités

Si nous ne sommes pas membre du corps médical, il y a peu de métiers qui nous paraissent plus mystérieux, inaccessibles et en même temps dignes de la plus grande admiration que celui de chirurgien·ne. Notre corps est encore plus un mystère que l’espace alors qu’il conditionne notre vie entière. On est prêt à voir des images d’étoiles à des milliers d’années-lumière, on suit avec avidité la découverte de nouvelles planètes mais on détourne le regard devant le sang, devant les blessures, les accouchements même ; le rejet de nos propres entrailles nous coupe toute curiosité. Pourtant les hôpitaux sont un véritable théâtre pour la fiction comme le démontre le succès de séries comme Grey’s Anatomy, Urgences ou Dr House, des shows entre illusion de véracité médicale et recul dramatique avec des entremêlements d’histoires d’amour, de trahison, de succès. On en montre un peu pour faire sensation forte mais jamais trop pour ne pas dégoûter. De Humani Corporis Fabrica de Véréna Paravel et Lucien Castaing-Taylor nous expose plus profondément que tout ce qu’on a pu voir, pendant beaucoup plus longtemps et, paradoxalement, cette approche s’éloigne de tout sensationnalisme, apportant au contraire une sorte de banalité du médical. Si fatalement le sang, les entrailles, les bistouris peuvent rebuter et faire frissonner nombre de spectateur·ices, la démarche esthétique des deux anthropologues semble avoir pour but de montrer le corps humain autrement et certainement pas comme un film d’horreur.

            Les scènes d’opérations privilégient les gros plans et les caméras épaules qui empêchent de discerner des êtres humains en entier. Chaque membre se retrouve détaché d’un ensemble. Un œil ouvert ressemble dès lors à une lentille de caméra, une opération de l’urètre s’apparente presque à un jeu vidéo, une colonne vertébrale à redresser est un travail de mécanicien, des analyses de cancer du sein dessinent un tableau impressionniste, bref, le corps ici est tout sauf un fétide amas de chair et de sang, c’est un nouveau pays avec ses beautés et sa part d’amusement que l’on découvre dans ce film. Presque rapportées à de la pure technique, les prouesses médicales proches d’une science de la robotique sont impressionnantes et le dégoût n’a pas à survenir lorsque l’on pense aux vies créées et sauvées par une technologie qui nous dépasse.

Comme un sourire dans ces yeux concentrés

            La démarche n’en est pas pour autant déshumanisante, bien au contraire. Sans repère distinctif, les organes pourraient être ceux de n’importe qui, une représentation politique qui fait advenir le collectif dans ce documentaire. La caméra intelligente des deux cinéastes s’approche et relie les patients aux médecins, les bras métalliques des outils aux peaux, un accouchement est le résultat de l’effort de quatre femmes solidaires, il y une véritable communion qui est magnifiquement montrée. Quoi que l’on en pense, on partage tous·tes certaines caractéristiques et la rapidité, la fluidité, l’habitude avec laquelle on voit les chirurgien·nes mener différentes opérations en témoignent. Le plus amusant et aussi inquiétant d’une certaine manière, c’est se rendre compte que ce travail que l’on sanctifie beaucoup est aussi un métier comme un autre. Ainsi, alors que l’on explore une pupille, on entend le docteur parler d’immobilier ; devant des vertèbres ouvertes deux hommes se font des blagues ; il y a dès lors quelque chose de profondément humain et quotidien qui se dégage de ces séquences inédites. Cela permet aussi de constater qu’une opération peut être le moment de disputes, d’emportements, autant de comportements compréhensibles pour un métier souvent stressant, parfois incertains – on entend un chirurgien confier qu’il est perdu dans les tripes d’un patient – et sans moyen. Lorsque des vies sont littéralement entre nos mains, fait-on réellement un métier comme un autre ? L’aspect à la fois divin et très humain du corps médical est parfaitement démontré dans la séquence finale où les corps sont en communion dans la danse, où l’humour beauf et une fête interminable sont les seuls moyens de mettre à distance la mort que l’on côtoie à chaque instant.

Presque une radio d’un Terminator à ce stade

            De Humani Corporis Fabrica a néanmoins quelques passages plus difficiles à appréhender. Traitant de la vie, de la réparation permanente du corps, il se doit d’évoquer aussi la mort et ceux qu’on ne peut plus soigner, juste accompagner. Entre les scènes de chirurgies s’insèrent des séquences dans un service de gériatrie – pour soigner les plus âgées – où de vieilles personnes se promènent, se perdent, se battent pour parler, comprendre, tout en se soutenant d’une certaine manière. Avec ces passages de balades dans des couloirs qui se ressemblent tous, avec ce choix de ne jamais sortir de l’hôpital, le film fait de ces lieux un véritable microcosme humain où tous les stades de la vie se déploient, de la naissance à la mort. Alors que l’on voit sans cesse la jeunesse s’éveiller, on voit les aînées s’endormir. Cette structure mène à ce que je considère comme la scène la plus puissante de ce film philosophique, humain et politique : celle où deux jeunes femmes habillent le cadavre d’un vieil homme en écoutant la radio. Alors qu’elles lui enfilent un pantalon en se demandant si c’est bien à sa taille, une pub pour des soldes Kiabi (donc une marque de prêt-à-porter) résonne dans le lieu. Cela crée une sorte d’ironie mordante et quelque chose de profondément bouleversant. Dans les hôpitaux il y a un abandon du vêtement, tout est blouses ou peaux nues, il y a un abandon des biens personnels, un partage de tous les espaces. C’est un endroit qui est coupé du monde tout en lui permettant de tourner – une sorte du purgatoire où chacun·e sera amené·e à passer et où l’entraide et la communion se distinguent dans beaucoup de détails.

De Humani Corporis Fabrica, un film de Véréna Paravel et Lucien Castaing-Taylor. Dans peu de salles depuis le 11 janvier 2023.

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