Rencontre avec Atsuko Ishizuka, réalisatrice de Goodbye

On a eu la chance de découvrir Goodbye (ou Goodbye, DonGlees! dans son titre international) de la réalisatrice japonaise Atsuko Ishizuka quelques jours avant la dernière édition du Festival d’Annecy, en juin 2022, dont il faisait partie de la sélection officielle. Distribué par Eurozoom, le film sort enfin dans les salles ce mercredi 18 janvier 2022 ! Dernière production du studio Madhouse, à qui l’on doit notamment les séries Nana, Death Note, mais aussi et surtout de nombreux films de Satoshi Kon, il s’agit du second long métrage de la réalisatrice, identifiée comme l’un des plus grands talents du studio par Masao Maruyama, l’un de ses co-fondateurs. Nous l’avons rencontrée pendant un peu plus d’une demi-heure…

Goodbye nous transporte en plein cœur de la campagne japonaise au côté de Roma, un adolescent qui attend le retour de son meilleur ami Toto, parti étudier à Tokyo, pour partir à l’aventure en plein été et organiser leur feu d’artifices annuel. Drop, un nouveau venu arrivé d’Islande, se joint à la bande appelée les « DonGlees » et propose de filmer le feu d’artifices avec son drone. Spoiler alert : le feu d’artifice est un flop, le drone tombe emporté par le vent et la forêt environnante prend feu. Pour les camarades lycéens de Roma, sa bande est le coupable idéal. Alors que tout le monde accuse les DonGlees d’avoir incendié la forêt, les adolescents se lancent à la recherche du drone dans l’espoir de prouver leur innocence. Ce qui devait être un simple voyage à travers la forêt devient une improbable aventure dans un monde qui leur semblera plus grand que jamais, et qui leur apprendra beaucoup plus sur eux-mêmes qu’ils ne pouvaient l’imaginer…

À première vue, le film a tout de la parfaite histoire de gosses. Ces ados sont face à des enjeux qu’on peut tous traverser à cet âge : chacun se trouve à un moment déterminant pour son avenir, tiraillé entre les notes à l’école et les éventuelles envies d’ailleurs. Mais les DonGlees font aussi bande à part, puisque leurs camarades les rejettent… et finissent par provoquer une vague de harcèlement à leur encontre. Ils n’ont pourtant aucun mal à être eux-mêmes et cette quête deviendra justement un véritable voyage initiatique. Ce « goodbye », c’est peut-être un « au revoir » à l’insouciance, à l’enfance même, quand Roma et ses amis devront faire face même aux pires épreuves (oui, il y a pire que simplement se perdre dans une forêt). Il y a dans Goodbye un bel équilibre entre onirisme et réalisme : quand les enfants pensent être livrés à eux-mêmes dans une forêt encore plus grande qu’attendu, qui semble tout avoir de monstrueux (c’est vraiment un ours, là-bas ?) ils se retrouvent en fait à tourner en rond, retournant sur leurs pas sans le savoir.

Le fantastique, dans tous les sens du terme, est bien là aussi, quand le film se concentre sur des paysages et nous transporte dans les airs à l’aide du drone de Drop, que ce soit dans la forêt japonaise ou dans les paysages époustouflants de l’Islande. Les équipes de Madhouse et Atsuko Ishizuka savent nous emmener au côté de leurs personnages dans un périple dont on ne ressort pas indemne…

Attention les petits loups vous êtes prêts pour le tirelipimpon : l’interview spoile l’un des éléments clés du film. Le spoil sera signalé en début de réponse.

C’est votre deuxième long métrage en tant que réalisatrice et la première fois que vous avez scénarisé, est-ce que ça a changé quelque chose dans votre façon de travailler ?

Ça a été une expérience très intense et très difficile aussi, parfois. Je sais qu’il y a des réalisateurs de film d’animation qui adaptent leur scénario, mais je me demande comment ils font pour tenir sur la durée ! Donc j’aimerais bien aller les interroger pour savoir comment ils le vivent, parce que ça a été pour moi une expérience très éprouvante.

Pourquoi si éprouvante ?

C’est la période où l’on doit vraiment écrire qui a été difficile pour moi, parce qu’on aimerait se confier à quelqu’un pour prendre conseil. Sauf qu’on n’arrive pas à verbaliser ce qu’on a dans la tête ! C’est un combat, car on doit se contraindre à verbaliser les choses pour avancer. C’est un travail très solitaire qui a été difficile.

Quel a été le point de départ de cette histoire ? Le Covid a-t-il perturbé la production de votre film ?

Le point de départ n’a pas trop évolué du fait du Covid. J’avais envie d’exprimer un point de vue que je ressentais chez certains jeunes, surtout quand on est japonais ou qu’on vient d’un pays insulaire, pour qui le monde se résume à l’école et à la maison. Et quand on les interroge et qu’on leur dit « c’est quoi votre monde à vous ? », ils répondent ça. Mais il y a plein d’autres choses à voir dans le monde !

Après, il y a un élément très personnel qui est venu nourrir cette histoire. Il y a quelques années, ma mère a eu un cancer, on lui a annoncé qu’elle allait probablement mourir. Quelque part à ce moment-là, elle a voulu que je prenne confiance, j’étais son trésor car elle m’a confié beaucoup de choses. C’est là que j’ai réalisé que mon existence constituait un trésor pour elle. J’ai eu envie de faire vivre cette expérience à Roma, ce jeune garçon dont l’univers est extrêmement clos et restreint et qui, du fait qu’il est devenu le trésor de quelqu’un, va s’ouvrir au monde et réaliser qu’il est très grand, et en même temps tout petit. Ce parcours que le personnage vit, je pense qu’il correspond aussi à la prise de conscience que j’ai eue à ce moment-là. Quand on réalise qu’on compte pour quelqu’un, notre propre identité se dévoile aussi.

[SPOILER] Le personnage de Drop est contraint d’avoir ce destin un peu tragique, mais c’est aussi pour nourrir l’histoire et le parcours de Roma.

C’est un film qui peut sembler beaucoup plus ancré dans la réalité et terre-à-terre que certaines autres productions de Madhouse, même s’il y a quelques pointes de fantastique, comment trouver le bon équilibre entre ces éléments ?

Le fait d’avoir travaillé sous l’égide de Madhouse n’a pas tellement eu d’incidence sur mon travail, puisqu’ils m’ont dit que j’étais libre de faire ce que je veux. Ce qui était à la fois une pression, puisqu’il fallait que je me fasse confiance aussi et en même temps, ça m’a permis d’explorer mon univers tel que je le voulais vraiment. J’avais envie de fantastique aussi parce que ces lieux fantasmés comme l’Islande permettent aux personnages, qui sont plutôt ancrés dans la vie réelle, de se retrouver. Ce sont des lieux symboliques quelque part, donc il fallait qu’ils aient cette dimension poétique. Et en même temps, quand j’ai écrit les personnages, je me suis transformé en eux, je les ai imaginés avec un vrai investissement, avec un vrai engagement, et c’est aussi pour ça que c’est une histoire qui vient du cœur et qui raconte les sentiments tels qu’on les connaît.

Le film traite aussi de la maladie, du harcèlement et de la diffamation sur les réseaux sociaux de façon assez frontale…

C’est quelque chose que j’avais vraiment envie d’écrire. Quand on a l’âge de ces personnages et qu’on est encore à l’école, si on n’y trouve pas sa place, on est tenté de fuir chez soi. De nos jours, les réseaux sociaux aident, ou n’aident pas justement, on a beau être chez soi, quelque part on peut toujours se sentir acculé. On n’a plus de place non plus dans un endroit où l’on est censé être en sécurité. J’avais envie que les jeunes qui verront le film comprennent que même si c’est difficile quand on est au collège, par exemple, il reste toujours possible de changer d’environnement, notamment quand on arrive au lycée. C’est quelque chose de nouveau qui permet de repartir. Et si ça ne va toujours pas au lycée, il y a toujours quelque chose de nouveau une fois qu’on quitte les bancs de l’école. Ça, j’ai l’impression qu’on n’en a pas forcément conscience sur le moment. Moi-même, quand j’étais à l’université, j’ai pu faire l’objet de moqueries et de harcèlement. Je sais qu’il y a une vie possible après et c’était vraiment quelque chose que j’avais envie de traiter dans ce film.

Les enfants découvrent à quel point leur monde est grand un peu grâce à la technologie, notamment à travers les scènes filmées par le drone, lors du feu d’artifices ou en Islande. Ces scènes ont-elles représenté un challenge particulier durant la production ?

Oui, c’est vrai qu’acquérir ces technologies nous permet de changer de point de vue sur le monde ! J’ai justement fait l’acquisition d’un drone pour ces séquences, pour voir. Et je me suis rendu compte, en le faisant voler près de chez moi, que je ne connaissais même pas la couleur du toit de ma maison. Si une pizza avait été déposée là depuis dix ans, j’aurais pu vivre toute ma vie sans m’en rendre compte. Ce changement de perspective, je le trouve intéressant. Le drone est un outil en plus et il nous permet de comprendre le monde. Autrefois, si on voulait avoir des vues du ciel, il fallait faire voler un hélicoptère etc. Aujourd’hui, tout est devenu plus accessible. C’était aussi une façon de marquer notre temps.

L’Islande est un pays qui inspire énormément les metteurs en scène : je pense notamment à Prometheus de Ridley Scott, ou plus récemment le jeu vidéo Death Stranding de Hideo Kojima. Là où ce territoire représente davantage un monde post-apocalyptique, il est dans votre film un symbole d’espoir. Aussi, la cabine téléphonique qu’on y retrouve est inspirée de votre propre vie ?

Effectivement, pour la cabine téléphonique, c’est mon expérience à Londres qui m’a probablement fait imaginer cette forme très caractéristique. Pour l’Islande, je n’avais pas forcément l’idée d’où l’histoire se tiendrait au départ. Quand j’ai regardé la carte du monde à la japonaise, où le Japon est au centre, je me suis demandé ce qui serait le bout du monde pour Roma et ses amis. Quand on regarde le bout du monde, c’est-à-dire les bords de la carte, on voit l’Islande ! Ça peut sembler assez invraisemblable pour un occidental, mais pour un Japonais, l’Islande c’est déjà le bout du monde. L’Islande et les États-Unis sont d’un bout à l’autre de la carte, alors qu’en réalité ils sont assez proches.

Il y a aussi le fait que le Japon et l’Islande sont deux pays insulaires. Au Japon, il y a énormément d’arbres et de montagnes. En faisant des recherches sur l’Islande, j’ai réalisé qu’il n’y avait pas d’arbres, que ce n’était quasiment que des plaines à perte de vue. Je me suis dit que c’était intéressant car ce sont deux îles mais dont les éléments sont radicalement opposés. J’ai aussi pu lire que les conditions météorologiques sont parfois si dures qu’il y a des élevages entiers de moutons qui périssent. Quand on voit des images de l’Islande, ou de films tournés en Islande, on peut voir des cadavres de moutons de façon assez naturelle.

[SPOILER] C’était donc un pays qui se prêtait plutôt bien au fait que Drop soit aussi confronté à la fin de sa propre vie ou ait vécu quelque part où la mort était toujours à proximité. Dans le film, l’Islande est plutôt une terre d’espoir en effet, car il y a ce contraste entre le fait que la mort soit toujours à proximité et en même temps, en faisant des recherches sur l’origine des pays sur Terre, on se rend compte que deux plaques terrestres de l’hémisphère Nord naissent au milieu de l’Islande. C’est en quelque sorte l’endroit où le monde est né : ces plaques partent de l’Islande, font quasiment le tour du globe et se terminent au niveau du Japon. Quelque part, cette terre où Drop a vécu et où il prend conscience que sa vie va se terminer est aussi celle où il a trouvé quelque chose qui est de l’ordre d’un trésor et qui va se prolonger dans une autre vie au Japon. C’est aussi pour ça que j’ai choisi l’Islande.

Ça fait maintenant près de quinze ans que vous travaillez chez Madhouse : est-ce que ça a changé depuis votre arrivée ou est-ce le même état d’esprit ?

Personnellement, je n’ai pas l’impression d’avoir beaucoup changé. Mais dès que j’ai intégré Madhouse, j’ai tout de suite senti qu’il y avait beaucoup d’attentes à mon égard car il y a assez peu de réalisatrices dans le milieu. J’avais le sentiment qu’on portait beaucoup d’attention à mon travail et qu’il fallait que je représente le genre féminin dans le métier. Aujourd’hui, je dirais que j’ai cessé de me mettre sur la pointe des pieds pour rattraper les choses. Je sais ce que je suis capable de faire et ce que je ne suis pas capable de faire et je l’assume beaucoup mieux. J’ai beaucoup moins de pression sur les épaules même si je m’attelle toujours à bien faire mon travail.

Pour ce qu’il en est de Madhouse, en général, on a des réunions de développement de projets. Plusieurs projets sont évidemment possibles, mais on me demande sur quoi j’aimerais travailler en priorité, dans quoi je me sentirais le plus à l’aise etc. Même quand je réalisais Goodbye, il y avait déjà d’autres projets sous la surface qui continuaient à avancer. En fonction de la faisabilité, on en choisit un autre, toujours selon des cycles de deux à trois ans à chaque fois. Je ne dirais pas que je ne me repose jamais mais quelque part, ça s’enchaîne toujours !

Eurozoom est l’un des collaborateurs réguliers de Madhouse, ils ont notamment distribué Okko et les Fantômes, qu’est-ce que ça vous fait de travailler avec leur équipe pour la sortie de Goodbye ?

C’est une très grande joie, surtout pour un film comme celui-là ! Je suis un peu dans le même état d’esprit que Roma et les autres, c’est-à-dire que voir que mon film, que quelque chose que j’ai imaginé, va traverser les océans pour arriver jusqu’en Europe est déjà une réjouissance en soi. Je sais que Eurozoom a déjà travaillé sur des titres qu’on a chez nous, ils ont beaucoup travaillé et se sont beaucoup investis sur ces films donc je suis heureuse que ce soit à mon tour !

Interview réalisée à l’occasion du Festival international du film d’animation d’Annecy le mardi 14 juin 2022 à Bonlieu. Merci à Aude Dobuzinskis de l’agence DarkStar, Alba Fouché du distributeur Eurozoom et à Léa Le Dimna, interprète.

Goodbye, un film d’Atsuko Ishizuka, produit par le studio Madhouse. En salles le 18 janvier 2023. Présenté en sélection officielle au Festival d’Annecy.

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