Nos frangins : Frères de révolte

En mai dernier, quelques jours avant l’ouverture du dernier festival de Cannes, Disney+ lançait dans l’Hexagone Oussekine, sa première création française, qui retraçait le drame de la mort de Malik Oussekine, battu à mort par des policiers de la brigade de police motorisée des voltigeurs en marge des manifestations contre la loi Devaquet dans la nuit du 5 au 6 décembre 1986. Une série globalement assez remarquable dont nous avions pu voir le pilote quelques semaines plus tôt à l’occasion de Séries Mania. En ce même mois de mai, Cannes accueillait dans la sélection Cannes Première le nouveau film de Rachid Bouchareb (Indigènes), Nos frangins, lui aussi centré sur la mort d’Oussekine, mais aussi dans la même nuit d’Abdel Benyahia, abattu d’une balle par un policier hors service et ivre, après avoir tenté de séparer une rixe. Un fait divers tout aussi tragique, un peu effacé des livres d’histoire, mais un destin lié à jamais à celui de Malik Oussekine non seulement dans la mémoire de Rachid Bouchareb, mais aussi dans les paroles de la chanson qui habille le générique de fin de son dernier film, Petite de Renaud.

Présenté dans le cadre de l’Arras Film Festival, Nos frangins offre donc un contrepoint à la mini-série de Disney+ devant la caméra de Rachid Bouchareb. Ce pourrait presque être un nouveau chapitre de l’histoire de l’intégration de l’immigration algérienne et de ses descendants après Indigènes et Hors-la-loi entre autres (le réalisateur l’a confirmé comme la fin d’une trilogie lors de la présentation du film à Sarlat le lendemain, ndlr). C’est d’ailleurs par le versant historique que Bouchareb entre dans les destins communs de Malik Oussekine et Abdel Benyahia, par un travail fourni de contextualisation par l’image d’archive : archives de voltigeurs tapant dans la foule de tout âge, des discours du très droitier Charles Pasqua, et même contrepoint avec les images, indécentes en comparaison, des grands pontes du gouvernement Chirac fêtant les dix ans du RPR le week-end de la mort des deux adolescents.

L’image d’archive télévisuelle n’est cependant qu’un cheval de Troie permettant au cinéaste de happer instantanément le spectateur. Bouchareb n’hésite pas à brouiller la frontière, procédant à des reconstitutions fictives avec le grain de l’image télévisuelle de l’époque, trouvant dans ce procédé une énergie guérilla, nous plongeant au cœur de la contestation générale qui envahit les universités et les rues de la capitale. Les archivistes puristes pousseront des cris d’orfraie mais la technique de documenteur (ou quelque soit son pendant niveau fiction) n’est pas sans une certaine efficacité.

A l’opposé d’Oussekine, qui sur ses quatre épisodes pouvait se permettre de traiter la perte sur le temps long, Nos frangins, lui, se concentre sur la répercussion de l’onde de choc du week-end du 6 et 7 décembre qui a suivi la mort de Malik et Abdel. Là où la série se veut le portrait douloureux d’un deuil sourd et dévastateur, Nos frangins est davantage un film de colère froide et d’incompréhension suspendue. Sa narration, délibérément désordonnée voire brouillonne, est avant tout là pour palper le pouls d’un peuple traumatisé, mais aussi de familles volontairement laissées dans le flou. Cette impression se traduit dans le traitement des personnages, certains différant grandement d’une œuvre à l’autre, à commencer par le grand frère de Malik Oussekine, Mohamed. L’entrepreneur posé et raisonné, ersatz de Bernard Tapie, de la mini-série joué par Tewfik Jallab, devient ici un bloc de colère et d’hébétude sous les traits de Reda Kateb devant la caméra de Bouchareb.

Ceux qui ont déjà suivi la série de Disney+ retrouveront certains passages à l’identique : la chambre de bonne de Malik fouillée par la police, l’arbre de Noël des familles de policiers… Mais le jeu de la comparaison n’est à la longue pas toujours flatteur pour Nos frangins face à l’exhaustivité d’Oussekine. En associant à l’histoire de Malik celle d’Abdel, le film de Bouchareb multiplie les personnages et les points de vue, certains très beaux (celui du père d’Abdel, joué par Samir Guesmi), d’autres plus dispensables car ne bénéficiant pas du temps nécessaire pour justifier leur présence à l’écran. On pense ainsi au personnage de Daniel Mattéi (Raphaël Personnaz), absent de la série Oussekine, contre-point narratif qui nous plonge dans le camp de la police et des responsables publics, qui semble un peu balancé dans cette histoire pour complexifier un enjeu qui n’en avait pas besoin.

Il ne s’agira pas ici de distribuer les bons points en faveur de l’un ou l’autre, Oussekine et Nos frangins se complétant en fin de compte par leur différence d’approche de la plaie béante que reste la mort de Malik Oussekine, un des nombreux chapitres de la longue histoire des violences policières impunies depuis un demi-siècle minimum. Privilège de la durée sans doute, Oussekine reste sans doute l’œuvre qui, des deux, laisse la trace émotionnelle la plus forte et la plus aboutie. Nos frangins aurait peut-être gagné à élaguer un peu son casting ou repenser sa forme pour se faire entendre de manière plus éclatante encore. Mais la colère et l’injustice, elles, restent toujours les mêmes.

Nos frangins de Rachid Bouchareb avec Adam Amara, Reda Kateb, Lyna Khoudri, en salles le 7 décembre

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