Doctor Strange : le téléfilm oublié

Bien avant d’être la poule aux œufs d’or de la souris de Walt Disney, il fut un temps où Marvel Comics avait bien du mal à s’extirper des confins de la page de bande dessinée pour séduire un public plus large. À la télévision comme au cinéma. Dès les années 60, décennie durant laquelle les artistes Marvel et leur grand manitou Stan Lee ont créé une majorité des personnages hauts en couleurs que l’on voit aujourd’hui dans le Marvel Cinematic Universe dans des nuances de gris moches (on croirait presque que ne pas étalonner son film permet des réductions d’impôts chez Disney), on a pu voir une multiplication de projets de séries animées, de films et séries télévisées, plus ou moins réussis. La plus célèbre de ses tentatives est très certainement la série The Incredible Hulk de 1977 avec Bill Bixby qui a eu droit à cinq saisons, mais la majorité a été largement ignorée par le grand public, et oublié depuis.

Le téléfilm Doctor Strange de 1978 fait partie de ses essais non convertis. Si Stan Lee en a longtemps parlé avec enthousiasme, notamment parce qu’il a pu bénéficier d’un certain contrôle sur le projet en tant que consultant, il a fait un bide lors de sa diffusion et n’a jamais pu donner suite. En effet, les téléfilms de ce genre avaient vocation à être décliné en séries si le succès était au rendez-vous… Pas de bol pour Stephen Strange cette fois-ci, mais la sortie en blu-ray chez Elephant Films de ce long-métrage télé est l’occasion pour nous de revenir sur un personnage aujourd’hui solidement ancré dans la culture populaire.

Avant d’être une énième occasion pour Benedict Cumberbatch de jouer un héros pédant et plus intelligent que tout le monde (c’est vrai, c’est quoi son problème? On dirait qu’il choisit ses rôles pour se venger de son prof de maths de collègue qui lui avait collé un 2/20), Docteur Strange est un personnage inventé par le génial Steve Dikto en 1963, et tire son nom de la revue dans laquelle il était publié : Strange Tales. Le but était de ramener de la magie et du mysticisme dans la revue, ce qui en fait un personnage fondamentalement ancré dans sa période de création : les sixties et les seventies. Soit les années du psychédélisme, de la drogue et d’un orientalisme ouvrant la voie à de nouvelles croyances religieuses polythéistes aux États-Unis. Quant à Strange, rappelons-le : il s’agit d’un médecin qui se retrouve chargé de protéger notre réalité et les autres de menaces interdimensionnelles en endossant le rôle du Sorcier Suprême. Donc sûrement pas conventionné secteur 1 quoi.

Difficile de traduire tout ce foisonnement dans le budget d’un téléfilm de l’époque, même si le réalisateur et scénariste Philip DeGuere (plus connu pour avoir créé la série Simon and Simon, ce qui me permet de vous conseiller une des vidéos les plus drôles de l’histoire de l’humanité) avait décidé de ruiner Universal en effets spéciaux très onéreux pour l’occasion. Aujourd’hui, les effets sont surtout ridicules, mais c’est important de le noter pour comprendre l’échec du projet : difficile de valider une série quand le téléfilm n’arrive pas à rester dans son budget, et quand les moyens déployés causent des délais. Et pourtant, si Docteur Strange n’est pas vraiment un bon film, il demeure assez intéressant à voir pour comprendre à la fois les conditions de production de l’époque, et pour comprendre le personnage.

Qu’est-ce que je donnerai pour savoir ce qui se passait dans la tête de l’acteur à ce moment-là.

L’idée est simple ; il faut réussir à allier le connu à l’inconnu. Que le téléspectateur soit familier des éléments qu’il découvre, pour mieux faire passer la pilule dès que l’on bascule vers le chelou. Les éléments familiers du spectateur lambda, ce sont donc la ville de New York où se situe le sanctuaire du Sorcier Suprême, mais aussi l’hôpital où travaille Stephen. Contrairement à sa version papier, ici le chirurgien est devenu psychiatre pour des raisons de narration plutôt maline qui amènent vers les éléments mystiques : la terrible sorcière Morgan Le Fay (qui est apparu dès les années 50 dans les comics américains, confirmant ainsi que la bande dessinée américaine peut être pensée comme une synthèse des mythologiques terrestres) est envoyée sur Terre pour tuer le Sorcier Suprême (pas Stephen, son prédécesseur). Pour ce faire, elle manipule une humaine nommée Clea Lake, qui devient amnésique, mais fait des cauchemars où Morgan Le Fay la terrorise… Clea se retrouve à l’hôpital dans le service de Stephen qui va l’aider à se remettre sur pied.

Il va aussi totalement la séduire parce que ce film pose dès son intro Stephen Strange comme un énorme BAISEUR, au point où Morgan le Fay tombe sous son charme, au grand désarroi de son patron : un genre de démon en stop motion qui apparaît dans des séquences dignes des séries Power Rangers. Cet élément de caractérisation, s’il peut paraître anodin, nous permet cependant de bien comprendre à quel point le personnage est ancré dans son époque : Doctor Strange est à cent pour cent un produit de la contre-culture.

Si Stephen arrive au travail avec des traces de rouge à lèvres de la veille, si les costumes des sorciers ressemblent à des tenues de David Bowie, si la musique est intégralement composée de morceaux trippants de rock psychédélique avec des claviers John Hammond virtuoses, s’il mélange la magie avec la science (quand Clea est à l’hôpital les médecins insistent pour lui donner des pilules pour dormir), c’est bien parce qu’il faut comprendre Doctor Strange comme une incarnation de la libération sexuelle, du flower power et de la découverte du LSD. Pour toutes ces raisons, et ce, malgré la qualité douteuse du résultat final, le film arrive mieux à incarner le personnage que les itérations du Marvel Cinematic Universe. Qui sont des biens meilleurs films, entendons-nous bien. Mais au milieu des vieux effets moisis, et des arcs narratifs totalement ridicules (vraiment Morgan Le Fay n’est pas du tout respectée durant ces 90 minutes), il y a quand même quelque chose de vrai dans Doctor Strange. On ne le conseillera donc pas à tout le monde, mais pour les fans, c’est une étape obligatoire.

Doctor Strange, un téléfilm de Philip DeGuere diffusé en 1978 sur NBC, une production Universal.

1 thought on “Doctor Strange : le téléfilm oublié

  1. J’ignorais totalement l’existence de ce téléfilm. Est il passé sur le petit écran en France. Entre Hulk, Wonder Woman, les premiers dessins Spiderman des années 60 et quelques épisodes des séries Batman de la même époque, il est vrai que les productions de l’époque étaient  »flashy » ;:)

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