Neige : Un seul héros, le peuple !

Neige, Cinématraque 1

C’est l’histoire d’un Pigalle, sans piste cyclable et où seuls les touristes avisés s’y risquaient. C’est l’histoire d’un Pigalle toujours pas sorti de la french connexion. L’histoire d’un Pigalle pas encore au centre de la scène rock alternative. C’est l’histoire d’un Pigalle de travailleurs de la nuit, qu’il soit barmaid, boxeur, pasteur ou, prostituées ou dealers. C’est l’histoire qu’a voulu raconter Juliet Bertot, dont le visage restera à jamais inscrit dans l’histoire du cinéma sous les traits de « La Chinoise » de Jean-Luc Godard. Avec son compagnon, Jean-Henri Roger, elle pose sa caméra dans le quartier qu’elle aime, le quartier qu’elle habite. C’est l’histoire d’Anita qui gère un bar « La veilleuse », c’est l’histoire de Willy qui fait du kick-boxing et il aime Anita. C’est aussi l’histoire Jocko l’Antillais qui tient grâce à l’église dont il est le pasteur. Et puis il y a Bobby qui sert, avant sa mort, de bonimenteur. Bobby est dealer et son truc, c’est, comme tout bon revendeur, la came qui marche et la drogue qui buzz au début des années 80, c’est l’héroïne. Un jour, Bobby est tué par les flics, et c’est tout le secteur qui s’en trouve chamboulé. Car ce qui fait tenir le quartier, les travailleurs et les visiteurs d’un soir, c’est la drogue sous toutes ses formes. Anita déjà gérant du débit de boissons qui permet à tous de se sociabiliser, pense pouvoir reprendre le commerce de Bobby qu’elle considérait comme son fils. Si s’inscrire dans le business des drogues légales n’indispose personne, pénétrer l’économie parallèle est une tout autre histoire. Anita et ses amis vont comprendre assez vite qu’avec toutes les meilleures intentions du monde, il ne fait pas bon de frayer dans ces eaux-là.

Neige, Cinématraque 2

Si le pitch peut faire penser à un polar crasseux en droite ligne d’un William Friedkin, l’objectif de la cinéaste est différent. La drogue n’est qu’un prétexte pour mettre en image son quartier et la faune qui l’habite. Neige a tout du film d’actrice, en ce sens que la réalisatrice excelle dans la façon de capter la matière humaine. Elle rend justice au moindre passant qui vient faire un tour dans le manège ou Bobby vend sa came. D’autres l’ont déjà dit, Neige est un récit qui fait des seconds rôles et des figurants les héros de l’œuvre. Il n’y a donc rien d’étonnant à voir émerger devant la caméra, aux côtés de Jean-François Stevenin et Robert Liensol des visages importants du cinéma français. Le mérite de Berto et son compère est de les tirer du relatif retrait où ils se trouvaient. Notamment pour Jean-François Balmer et Patrick Chesnais. De la même manière, il suffit d’un caméo d’Eddie Constantine pour rappeler les gueules qui peuplent les bars PMU… Une façon de situer son film dans une histoire de l’industrie. L’acteur américain le plus francophone du cinéma français pose Neige dans un moment pivot de cet art en France, quelques années après la nouvelle vague dont le comédien représente l’un des stigmates. Une autre révolution s’est installée dans les esprits et elle vient des USA où le nouvel Hollywood a fini, pour survivre, par s’adapter à la logique commerciale de Hollywood. Juliet Berto ne cache pas l’influence de ce cinéma. Elle ne prend pourtant pas le chemin choisi par des réalisateurs français contemporains qui ont décidé de s’éloigner du réel pour imposer un spectacle total où l’image se suffit à elle, inspiré par les excès hollywoodiens. Ce qui rend Neige si iconoclaste, c’est aussi que l’artiste exquise une manière de capter des bas-fonds qui vont être progressivement abandonnés par la cinéphilie, préférant bientôt les beaux quartiers à la foule populaire. Cette envie très politique (mais non programmatique) de filmer l’humain dans la ville, au travail ou dans ces errances en le mettant en scène dans une histoire qui le dépasse, plus large et universelle, aurait pu créer des vocations. Il n’en fut rien. Et c’est bien dommage.

Neige de Juliet Berto (et Jean-Henri Roger) avec Juliet Berto, Jean-François Stevenin, Robert Liensol, Jean-François Balmer, Patrick Chesnais et Eddie Constantine. Disponible sur Ciné +

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