La chance sourit à Madame Nikuko : grand cinéma à hauteur d’enfant

nikuko totoro

On savait qu’on pouvait compter sur Ayumu Watanabe pour nous en mettre plein les yeux avec des visuels renversants, un traitement de la lumière sans équivalent et des mouvements dans le cadre, d’une richesse et d’une élasticité époustouflantes. On ne l’attendait par sur une œuvre aussi intimiste et pourtant, la réussite est totale : jugez plutôt.

La chance sourit à Madame Nikuko est adapté d’un livre de l’autrice Kanako Nishi qui fut un immense succès à la fois auprès du public et de la critique, et dirigé par la même équipe qui avait opéré chez 4°C auparavant pour Les Enfants de la Mer. Le film raconte le quotidien de Kikurin Misuji, adolescente rêveuse et solitaire, et sa mère Nikuko qui… ne lui ressemble pas du tout. L’intrigue est principalement racontée du point de vue de Kikurin, qui pose un regard à la fois tendre et très dur sur sa mère. Cette approche de la narration est extrêmement rare dans un film destiné à un jeune public comme celui-ci, et donc extrêmement précieuse.

En effet, Kikurin est en pleine crise identitaire. Elle commence par nous décrire la jeunesse de sa mère, présentée comme une bonne poire qui se fait rouler dans la farine par tous les hommes qu’elle rencontre, jusqu’à ce qu’elle hérite d’une petite fille et s’installe sur une péniche dans un petit village de pêcheurs. On comprend très vite que Kikurin est gênée par la place que prend sa mère. Sa maladresse, sa voix très remarqué et remarquable (en V.O le doublage de Nikuko est assuré par la mannequin et flûtiste Cocomi, dont l’expérience en musique semble servir la performance pour en faire un personnage encombrant), mais aussi et surtout son poids sont tant de raisons qui font que la jeune ado a, très clairement, honte de sa daronne. Parce que justement, elle est en crise existentielle ! Elle doit réussir à se définir, et a donc peur de ressembler à Nikuko.

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Voilà la clé du film, ce qui en fait sa force et ce qui le rend unique : il n’essaie pas de prendre son spectateur cible (les enfants) par la main et le brosser dans le sens du poil en lui donnant un protagoniste héroïque dans lequel s’identifier. Non, Kikurin est amère, aigrie, et pleine de jugement pour sa mère qu’elle trouve trop grosse, trop portée sur la nourriture, trop bruyante. En somme elle ressemble exactement à ce qu’on imagine d’une adolescente qui cherche à trouver sa place. Ce qui veut dire que le film va souvent être particulièrement grossophobe envers le personnage de Nikuko, puisque sa propre fille l’est. L’animation très maline et virtuose du cinéaste Watanabe et de son équipe met ceci en lumière en jouant beaucoup sur les formes rondes et sur une certaine élasticité des corps… Au Japon, les moqueries – visuelles et vocales – autour du personnage ont beaucoup fait rire, d’après quelques critiques trouvées sur Internet.

Ici, on aura vite tendance à être gêné voir à être outré par un tel traitement, mais c’est là que le film est habile : à aucun moment il ne nous dit que les personnages ont raison de se moquer, même si on épouse le point de vue de Kikurin tout du long. Je suis très curieux de savoir ce que les enfants vont pouvoir penser du film sur ce point : comment vont-ils comprendre la jeune fille ? Et sa mère ? La chance sourit à madame Nikuko se prêterait parfaitement à des séances jeune public avec débats, comme le Forum des images en organise régulièrement par exemple.

Bien sûr, les problèmes de Kikurin pour réussir à se définir ne sont pas uniquement liés à sa mère ; une grande partie du film est consacrée à sa relation aux autres filles de la classe, parmi lesquelles se jouent des relations de pouvoir assez typiques des enfants de cet âge là. On a aussi droit à une histoire d’amour avec un personnage adorable nommé Ninomiya, et dont les tics d’expression faciale sont à la fois un terrain de jeu bien rigolo pour les animateurs, et une manière de confronter Kikurin à une forme de différence qui s’éloigne de celle de sa mère.

On a trop souvent tendance à comparer le cinéma d’animation japonais au studio Ghibli, souvent pour des raisons un peu stupides : dès qu’on est dans une sorte de réalisme magique, on nous arrose de « le nouveau Miyazaki ! ». Mais cette fois, la comparaison n’est sans doute pas volée. En montrant un personnage d’enfant à la psychologie si complexe, et en mettant en scène des personnages si particuliers et si souvent absents du cinéma d’animation pensé pour les plus jeunes (une mère célibataire, et quelques autres détails que je ne décris pas pour éviter de spoiler), le film s’inscrit bel et bien dans un héritage assumé, au point d’intégrer des références au célèbre studio japonais dans ses plans représentant la nature sauvage autour du village de pêcheurs, et également une imitation directe d’un plan de Totoro.

Alors, Ayumu Watanabe, c’est le nouveau Miyazaki ? Bien sûr que non. Mais est-ce que c’est un excellent réalisateur, accompagné d’un excellent studio d’animation, qui a produit une excellente adaptation filmique d’un excellent livre ?

Oui.

La chance sourit à madame Nikuko, au cinéma 08 juin 2022

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