Arras Film Festival 2021 : De la magie, à quel prix ?

15 octobre 2020 : Alors que la France est frappée de plein fouet comme le reste de l’Europe par une nouvelle vague de la pandémie de COVID-19, l’Arras Film Festival annonce la programmation de ce qui aurait dû être sa vingt-et-unième édition. Le lendemain, le Premier Ministre Jean Castex (avec l’accent d’Usul) annonce le rétablissement du couvre-feu sur l’ensemble du territoire, fragilisant considérablement la perspective d’une bonne tenue du festival. Le 27 octobre, le festival annonce en catastrophe une solution de repli, un festival hybride constitué de projections locales sur toute la région Nord-Pas-de-Calais pour essayer de sauver ce qui peut l’être. Le lendemain, Jean Castex (encore lui, encore avec l’accent d’Usul), débarque en annonçant le reconfinement de toute la France, parachevant l’annulation pure et simple de ce qui aurait dû être le vingtième anniversaire de ce chouette festival que Cinématraque couvre depuis de longues années.

Nombreux sont les festivals à avoir subi la dure loi du reconfinement de l’automne 2020, dont les conséquences ont été dévastatrices pour les salles de cinéma. Un an plus tard, la situation s’est améliorée, malgré une épidémie qui a de nouveau tendance à repartir à la hausse avec le retour des journées froides et des longues nuits. Cette fois-ci, pas de doute, nous pouvons retrouver la Grand Place d’Arras, sa grande roue et surtout ses avant-premières pour une dizaine de jours. Le contexte dans lequel il se déroule reste, quant à lui, difficile : les chiffres de fréquentation depuis le retour à la quasi normale sont bons, mais cache une réalité en trompe-l’oeil dans laquelle le marché est toujours plus phagocyté par les blockbusters hollywoodiens et productions françaises à gros budget. Les films indépendants souffrent d’une concurrence toujours plus accrue et de calendriers de sorties démentiels tandis que le « cinéma du milieu » se réduit toujours plus à peau de chagrin. D’où l’importance de plus en plus majeure que revêtent les festivals et autres manifestations populaires, qui vont prendre dans les mois à venir une place centrale dans le circuit de distribution et de promotion des films.

Et cela concerne tout le monde, y compris les noms plus installés du cinéma français. Preuve en est avec le film d’ouverture de cette cuvée 2021 de l’Arras Film Festival, C’est magnifique. Troisième long-métrage réalisé par Clovis Cornillac, le film fait partie de ceux qui peuvent envisager une confortable vitrine d’exposition avec son tandem principal assez bankable (Cornillac himself, accompagné par Alice Pol) et son confortable budget. Cela n’a pas empêché le film, qui fait la tournée des festivals depuis bientôt de longs mois de L’Alpe-d’Huez (autre festival à avoir fait les frais du confinement hivernal) à Angoulême, de s’être vu repoussé manu militari de plusieurs mois pas plus tard que cette semaine. Exit la locomotive du début d’année le 5 janvier, C’est magnifique ne verra finalement pas les salles obscures avant le 8 juin 2022. Difficile dans ces conditions de relancer la machine promotionnelle pour plusieurs mois pour une sortie qui reste encore hypothétique…

Mais puisque le cinéma est de retour et toujours vivant (rassurez-vous), parlons plutôt du contenu du film de Cornillac désormais. L’acteur-réalisateur y tient le rôle de Pierre, quadragénaire qui n’a jamais quitté la petite maison de pierre dans les Alpes où il vit avec ses parents. Pierre ne connaît rien de la vie moderne, et rien ne le passionne autant que la culture des fleurs, et notamment des hibiscus qu’il parvient à faire pousser en haute altitude, et du miel. Par malheur, un jour ses parents disparaissent, et il retrouve à devoir s’installer dans la maison de famille en plein cœur de Lyon (la ville de coeur et de naissance de l’acteur). Parmi les possessions que lui ont laissé ses parents, une lettre lui explique qu’il a en fait été adopté. Pierre se lance alors à la recherche de ses origines perdues, aidé dans sa quête par Anna (Alice Pol), une mère célibataire ancienne alcoolique qui cherche à récupérer sa fille.

Après avoir signé le troisième volet de la saga Belle et Sébastien sur grand écran en 2017, dont on suppose qu’il fût un film de commande qui conditionna le financement de ce C’est magnifique, Cornillac poursuit dans le sillon d’un cinéma naïf et grand public teinté de romance, rejoignant de ce côté-ci son premier effort comme metteur en scène, Un peu, beaucoup, aveuglément. Tirant son titre du morceau de Dario Moreno, C’est magnifique est une tentative de percée en territoire Jeunet-ien dans lequel Cornillac s’imagine en Candide des temps modernes. Le résultat est assez bancal, la faute à un rythme étrange et certaines ruptures de ton mélangeant des vannes parfois assez olé-olé au milieu d’un ensemble pourtant résolument familial. Co-écrit par Cornillac et son épouse Lilou Fogli, elle aussi présente au casting du film, C’est magnifique est une tentative sincère de l’acteur de s’amuser comme un grand enfant, même si le tout ressemble plus à une gentille récréation plutôt qu’un film véritablement accompli. Programmer un film de ce profil en ouverture d’un festival a tout de la bonne idée bien sûr, tant ses vertus fédératrices sauront trouver un écho vers le public en quête d’enchantement (et le film effleure cela de temps à autres), mais pas sûr que la fable ne laisse autant derrière elle que ce qu’elle aimerait laisser.

Magie du cinéma toujours au programme pour ainsi dire avec un autre film présenté en avant-première, le très discuté A Good Man de Marie-Castille Mention-Schaar, dont le choix de casting principal avait fait jaser en son temps. Pour incarner Benjamin, jeune homme trans qui décide de porter le bébé de son couple avec Aude (Soko), la réalisatrice a choisi Noémie Merlant, actrice cisgenre. Au-delà généralement du questionnement éthique et de représentation que pose cette décision et qui a déjà été maintes fois expliqué par des gens beaucoup mieux placés sur le sujet, ce choix trouve aussi ses limites à l’écran en termes artistiques.

Car si le travail au niveau des prothèses et autres postiches est assez bluffant de réalisme, il ne parvient pas à dissiper le sentiment latent de voir non pas un jeune homme trans à l’écran, mais Noémie Merlant avec des patchs de barbe sur le visage. Au-delà de ça, A Good Man souffre surtout de situations trop convenues, de personnages-fonction archétypaux et de dialogues par moments affreusement balourds (pas une nouveauté dans le cinéma de Mention-Schaar, on va pas se mentir) qui donnent l’impression de plus survoler son sujet en le réduisant à une simple succession d’enjeux narratifs. Un coup d’épée dans l’eau qui nous donne plutôt l’envie de conseiller un autre film sur la transidentité diffusé par l’Arras Film Festival lors de sa dernière édition pré-COVID en 2019, Lola vers la Mer.

Cest magnifique de et avec Clovis Cornillac, avec Alice Pol, Myriam Boyer…, en salles le 8 juin 2022

A Good Man de Marie-Castille Mention-Schaar avec Noémie Merlant, Soko, Vincent Dedienne, en salles le 10 novembre

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