Atlantique : Nuit de colère

Grand prix du Festival de Cannes 2019, Atlantique est le premier long-métrage de sa réalisatrice, la franco-sénégalaise Mati Diop, nièce de la figure du cinéma africain Djibril Diop Manbety.

C’est donc un lourd héritage que Mati Diop a sur les épaules. Un héritage assumé, puisque Atlantique comme Touki Bouki, le chef d’œuvre de son oncle, nous parle d’un amour confronté aux mirages de l’émigration. Mati Diop impose cependant très rapidement sa propre voix, en colorant son film d’une angoisse surnaturelle. Quelque chose ne tourne pas rond depuis que Souleimane, désespéré comme ses collègues qui ne sont plus payés depuis des mois par leur patron, a décidé de prendre la mer sur une pirogue. Il a laissé derrière lui Ada, promise à un autre, mais qui ne pense qu’à Souleimane.

L’étrange tour futuriste pour la construction de laquelle Souleimane et ses collègues sont exploités annonce dès les premiers plans du film, qu’Atlantique s’inscrit dans le registre du conte. Cette tour menaçante, irréelle, impose une atmosphère d’étrange qui contaminera progressivement tout le récit. C’est là que réside la beauté du film de Mati Diop. En laissant le fantastique s’immiscer dans une tragédie qui nous semble malheureusement si réelle et si quotidienne : celle des migrants qui meurent pour rejoindre un Eldorado qui ne veut pas d’eux. Les hommes avalés par l’océan sont finalement toujours présents, à leur manière et cherchent à rétablir un semblant de justice dans ce monde qui ne leur a proposé aucune issue de leur vivant. Mati Diop utilise astucieusement la mise en scène pour figurer les absents. A travers les corps des personnes qu’elle filme, leurs yeux et surtout les miroirs qui ne sont pas dupes de ce qui se passe, elle fait revivre à l’écran ceux qui ont perdu la chance d’exister.

Mais au cœur d’Atlantique, il y a surtout Ada. Ada et toutes les femmes laissées sur le continent obligées de regarder les hommes fuir avec un mélange de peur et de jalousie. Mati Diop parvient à travers quelques scènes délicates à laisser voir toutes les pressions qui s’exercent sur ses femmes qui cherchent à vivre dans le carcan imposé par la religion et la famille. Le film ne juge personne et laisse les personnages chercher leur propre voie avec intelligence et subtilité.

Là où Atlantique pourra désarçonner c’est justement par sa structure de conte. Les scènes où le fantastique se déploie ont une simplicité qui font également leur faiblesse si on ne répond pas à leur invitation. Il faut accepter ce parti pris pour savourer toute la beauté qui se dégage de ce récit où la nuit permet d’échapper à la cruauté du jour. C’est en effet quand le soleil se couche qu’Ada peut s’échapper par la fenêtre pour retrouver celui qu’elle aime et c’est protégés par la lune que les opprimés peuvent renverser ceux qui les exploitent. Comme dans les contes, au réveil, la réalité injuste reprend ses droits.

Atlantique un film de Mati Diop avec Mame Bineta Sane, Amadou Mbow et Ibrahima Traoré. Disponible sur Ciné +

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.