Titane : Sous ma peau catalytique

La présentation en compétition officielle de Titane constituait à coup sûr l’un des grands rendez-vous de ce Cannes 2021. Consacrée il y a cinq ans, après la présentation triomphale de Grave à la Semaine de la Critique, Julia Ducournau a depuis rapidement changé de dimension. Dans la foulée de son tout premier long, la voilà affublée rapidement du qualificatif à peine fourvoyé de « nouvel espoir du renouveau de genre français », que le paysage cinématographique français cherche en vain comme le football français cherchait en son temps ses « nouveaux Zidane » tous les mois. La pression était folle, presque démesurée sur les épaules de la réalisatrice, qui devait porter sur les épaules la mission de résoudre deux angles morts des sélections cannoises depuis la nuit des temps : la sous-représentation du cinéma dit de genre et celle des réalisatrices en compétition.

Avec Titane, Julia Ducournau s’attaque donc à un défi de taille, celui du second film, toujours quoi qu’il arrive comparé au premier. La bande-annonce du film, à grands renforts de plans clinquants sur un montage clipesque, promettait un déluge d’images incandescentes dans une surenchère digne du statut accolé au film. Il était écrit que Titane devait débarquer à toute berzingue sur la Croisette pour retourner une sélection qui jusqu’ici nous avait plutôt placé dans une torpeur confortable.

Après une introduction qu’on qualifiera gentiment de choc, Titane s’ouvre sur une séquence fiévreuse qui semble inscrire le film de Julia Ducournau dans cette dynamique. Au beau milieu d’un salon automobile un peu clandestin et louche, entre des bagnoles customisées avec autant de bon goût que la grande saga familiale de cet été qu’est Fast and Furious, navigue Alexia (Agathe Roussel), l’héroïne de Titane. A la suite d’un terrible accident de voiture, elle porte depuis l’enfance une plaque de titane dans le crâne pour stabiliser son cerveau, qui lui laisse une grosse cicatrice au-dessus de l’oreille. Tout aussi étrange que son corps hybridé est le caractère de la jeune femme, psychopathe avec un goût marqué pour le meurtre par coup de poignard. Un soir, dans sa cavale meurtrière folle, son engrenage de violence s’enraye et l’oblige à fuir et changer d’identité. Dans sa fuite, elle croise la route de Vincent (Vincent Lindon), père meurtri prêt à tout pour retrouver son fils disparu depuis dix ans.

Loin des effusions des débuts, Titane bascule alors vers un autre film, radicalement différent de ce que promettait la communication autour du long-métrage. Commence alors un deuxième film très différent, une ballade intimiste fiévreuse sur la quête et la fuite d’identité, la paternité et la maternité, le tout enrobé sous la forme de cauchemar de body horror. Avec Cronenberg et Tetsuo dans le rétroviseur (surtout le premier, ce qui constitue la principale limite du film, son côté « petit Cronenberg illustré »), Ducournau poursuit sa déconstruction de la féminité par les prismes conjoints de la transidentité (Alexia devient Adrien, jouant constamment entre ces deux identités) et la transhumanité, le corps de la jeune semblant s’hybrider mystérieusement avec celui d’une entité motorisée…

La grande force de Titane, c’est sa la malice avec lequel le film déjoue les attentes qui l’entouraient, au risque de dérouter une fois sorti du microcosme cannois, excessif par nature, pour le meilleur et pour le pire. Oui, Titane est une expérience forte, et souvent très drôle d’ailleurs, un film bourré de belles idées de cinéma qui inscrivent ce film moins dans la généalogie du cinéma de genre que dans celle de la filmographie, naissante de Julia Ducournau. La réalisatrice offre à Vincent Lindon l’un de ses plus beaux rôles depuis longtemps dans le rôle de ce père brisé, addict aux stéroïdes sculptant son corps bizarre et minéral, bloc de granit qui s’effrite sur lui-même en permanence, prêt à s’abandonner à son désespoir de chercher un fils dont il a sans doute déjà pleuré la mort.

La rencontre d’Alexia/Adrien et de Vincent offre au film ses plus beaux moments à travers une relation troublée, tantôt malsaine tantôt touchante, une relation d’attirance/répulsion qu’ils entretiennent aussi bien entre eux qu’avec leur propre corps. Car Titane est avant tout cela : un beau film sur l’acceptation et la détestation de soi, du changement de son corps, un film sur l’amour de nos laideurs et sur la part d’inconnu qui sommeille en nous (pour son premier rôle dans un long-métrage, la polymorphe Agathe Rousselle est épatante).

Titane n’est pas la réinvention du cinéma de genre, le prophète d’un nouveau cinéma de l’extrême (en quoi l’expérience Titane est-elle plus extrême, mal aimable et dingue, quoi qu’on pense des films en question, qu’Annette, Le Genou d’Ahed ou Petrov’s Flu ?), le film qui viendrait mettre tout le monde d’accord en provoquant une révolution sismique sur la Croisette. C’est un beau film intime, remarquablement mené, qui dessine les contours d’une œuvre fertile et forte, l’œuvre d’une autrice qui n’a pas raté son grand rendez-vous avec Cannes. Et ça, c’est presque encore mieux.

Titane de Julia Ducournau avec Agathe Rousselle, Vincent Lindon, Garance Marillier…, en salles depuis le 14 juillet

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