The French Dispatch : Patchwork sur papier glacé

Parmi les films qui se sont le plus fait attendre sur la Croisette, The French Dispatch trône fièrement aux côtés de Benedetta. Le dernier Wes Anderson, rapidement confirmé pour l’édition 2020, fut encore plus rapidement confirmé pour celle de l’année suivante. Malgré les longues hésitations de la Fox, un peu frileuse à l’idée d’envoyer le film au front si loin de la saison des Oscars, l’équipe du réalisateur a finalement débarqué (en bus) sur le red carpet dans un contexte compliqué, entre le cas de COVID de dernière minute détecté chez Léa Seydoux et l’éclatement de l’affaire Scott Rudin, co-producteur associé du film épinglé pour ses méthodes de travail et ses histoires de harcèlement. Dans une relative discrétion avec quasiment aucune apparition devant la presse, The French Dispatch achevait donc ce marathon ce lundi au Festival de Cannes.

Par un joli pied de nez du destin, le dernier long-métrage de Wes Anderson évoque aussi une institution à bout de souffle : The French Dispatch, annexe francophone d’un journal américain dont la rédaction s’est installée à Ennui-sur-Blasé, une ville fictive dont les décors furent installés en France, la vraie, la nôtre, du côté d’Angoulême. Le film se veut une espèce de magazine illustré, chacun de ses chapitres se posant comme une sorte de « reportage cinématographique » porté par un des rédacteurs de la revue. Le lien entre chacun d’entre eux : la relation de ces reporters avec le rédacteur en chef du magazine, Arthur Howitzer Jr., incarné par Bill Murray, toujours fidèle au poste depuis un quart de siècle.

Le film se décompose en quatre segments encadrés par une introduction et un court épilogue. Une présentation d’Ennui-sur-Blazé par un reporter cycliste incarné par un autre fidèle parmi les fidèles (Owen Wilson), un portrait d’un artiste serial killer (Benicio del Toro) qui trouve comme muse sa gardienne de prison (Léa Seydoux), une plongée dans une révolte étudiante couverte par Frances McDormand auprès des deux mouvements dissidents de la contestation menés par Timothée Chalamet et Lyna Khoudri, et enfin un récit criminel sur la traque d’un baron du crime (Edward Norton) couverte par la police française avec l’aide d’un chef culinaire de renom (Steve Park). Et encore, vous n’avez là qu’une part infime du casting XXL de The French Dispatch, sorte d’All-Star Game de la Wes Andersonerie.

Ouvertement inspiré par l’esprit dandy raffiné et la tradition du dessin de presse du New Yorker, The French Dispatch offre au réalisateur de pouvoir expérimenter chacune de ses affèteries visuelles par l’adoption du récit à sketchs. Du noir et blanc à la stop motion en passant par l’hommage à la BD franco-belge, le film est une galerie d’images à couper le souffle, un mécanisme horloger d’une précision et d’une minutie qui témoigne de la capacité constante de Wes Anderson à convoquer son imaginaire malléable et le sculpter au détail près. Véritable pot-pourri référentiel convoquant Tati, Jeanne Dielman, Paris Texas de Wenders ou encore Blake et Mortimer, The French Dispatch est une œuvre d’une générosité formelle permanente, un cabinet de curiosités qui a tout du film-somme esthétiquement parlant.

De tous les segments du film, le deuxième est clairement celui qui se détache le plus. Porté par la très belle alchimie entre Benicio del Toro et une excellente Léa Seydoux, probable MVP du film, cette histoire d’amour et de meurtre sous fond d’éclosion de l’art contemporain touche au plus près de ce qui fait la grâce du cinéma de Wes Anderson : un cinéma de belles images certes, mais surtout un cinéma de grand romantique, aux héros fragiles et sensibles, de grands adolescents cabossés et déguingandés qui projettent leurs insécurités sur le monde qui les entoure. Pendant quarante minutes, le film semble en mesure de tenir cette promesse, et ce grâce à cette délicate histoire d’amour.

Cette sensation malheureusement s’estompera au fil des segments de The French Dispatch, touchant à la principale limite du film, celle que lui impose son format à sketchs. En compressant son art sur des histoires resserrées dans lesquelles il veut continuer à empiler les expérimentations formalistes, Wes Anderson en oublie parfois ses héros et surtout ses rôles secondaires, laissés sur le bas côté comme des esquisses d’eux-même. Peu à peu, la frustration semble poindre en même temps que le désir contrarié de voir ces histoires devenir des longs-métrages en eux-même, plutôt que des chapitres d’une histoire collés artificiellement entre eux. Il manque ce liant organique à The French Dispatch, ce quelque chose qui nous fait dire que l’on assiste à une succession de brouillons de films, certes très beaux cela dit.

Des années durant, l’auteur de ces lignes s’est battu (et continuera à se battre pendant autant d’années à venir) contre l’idée selon laquelle Wes Anderson n’est qu’un formaliste froid dont la beauté visuelle de son cinéma viendrait camoufler le vide existentiel. Il semble cela possible de commencer à s’inquiéter quelque peu de la relative perte de vitesse et de souffle de son cinéma depuis quelques années, après une Île aux chiens déjà qui avait déjà fait clignoter quelques signaux d’alarme. Rien d’attrapable ni d’irrémédiable, mais là où The French Dispatch aurait dû s’imposer comme un grand œuvre dans sa filmographie, il ne restera au final que comme un bon film mineur, une sorte de point d’étape où tout son entourage est convoqué pour finalement ne pas se dire grand-chose. Le cinéma de Wes Anderson est toujours, fort et personnel. Il commence juste à s’endormir quelque peu, du côté d’Ennui-sur-Blasé.

The French Dispatch de Wes Anderson avec Bill Murray, Owen Wilson, Frances McDormand, Benicio del Toro…, sortie en salles prévue le 27 octobre

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