Katie says goodbye : placide et miso

Attention ! Cet article va spoiler sans état d’âme aucun (à défaut de pouvoir vraiment « s’poiler »…). Ne lisez donc pas ce qui va suivre si vous tenez à aller voir ce film. Et quel film. Malgré quelques critiques dithyrambiques, d’autres n’hésitent pas à exprimer un avis plus tranché et moins pommade (dont votre dévouée rédactrice, vous l’aurez compris).

Katie says goodbye dépeint le quotidien d’une toute jeune fille perdue dans un décor typique des Etats-Unis, loin des grandes villes. Celle-ci travaille comme serveuse au diner du bourg d’à côté et vit avec sa mère dans un mobil-home. Jusque-là, rien à signaler. Sauf que la fille en question rêve d’ailleurs (forcément), et apparemment les pourboires du resto ne suffisent pas à alimenter sa cagnotte secrète, vu que ceux-ci permettent tout juste de couvrir l’ensemble des besoins du foyer (merci la mère défaillante). Histoire d’accélérer les choses, elle en vient donc à tapiner avec les individus du sexe opposé qui se trouvent dans son radar (ah). Dans un bled aussi paumé, faut quand même assumer. Et la patronne dudit diner de jouer malgré elle les mères maquerelles lorsque sa salariée et petite protégée (mineure qui plus est) part en pause pour faire des passes avec le routier (mais il est si sympa) sur le parking du resto (au lieu de laisser un généreux pourboire, puisqu’il tient tant à arborer la figure du Père Noël). Bref. Le flic est dans le coup aussi. Ainsi que son ancien prof (et désormais client), qui, sous couvert de la ramener chez elle un soir, la coince juste devant chez lui ; acte manqué du père qui veut se faire doublement prendre (ses adorables fi-filles surgissant en pyjama devant la voiture familiale à tout jamais souillée, ou l’expression d’un inceste refoulé – on croirait revivre les prémices tortueuses de Twin Peaks). Mais loin de la dégoûter, Katie rêve encore d’amour pur et beau et vertueux. Et la voici qui part faire la midinette devant le garage pour voir à quoi ressemble le petit nouveau, et de s’amouracher de ce grand gaillard de mécano. Mais bien mal lui en a pris…

On croirait revivre l’enfer de Dancer in the dark

À force d’accumuler les poncifs du genre, ce film parvient à générer un effet pour le moins comique. On croirait revivre l’enfer de Dancer in the dark, tant le scénario est d’une prévisibilité à toute épreuve. C’est-à-dire qu’un pécule que l’on prend grand soin de dissimuler et qui sera révélé par mégarde, il ne faudra pas s’étonner que celui-ci se volatilise à un moment ou à un autre… Outre ces histoires de tirelires trop facilement repérables, ici une minette jeune et jolie qui se prostitue en toute naïveté avec quelques gars du village (mais pas tous hein, juste quelques-uns), forcément au bout d’un moment ça va en énerver certains. Et puis non un mec qui ne dit rien n’est pas forcément un beau brun ténébreux, il est peut-être tout simplement un peu à la traîne côté connexions du ciboulot.

La grande différence d’avec Wanda – auquel on pense instinctivement-, c’est qu’au moins Barbara Loden avait eu le courage d’emmener son personnage d’un point A à… pas de plan B. Présentée en pure « loseuse », sa Wanda erre vraiment, elle. Elle interagit à fond avec les autres et n’a aucune planque secrète, c’est le découvert intégral (à l’instar de cet éloquent plan-séquence en zoom avant lorsqu’elle progresse au beau milieu des mines de houille), et à la limite il n’y a que ses cheveux qu’elle tente vaguement de dissimuler sous un fichu avec ses fameux bigoudis. Bref, sa fuite ne peut être préméditée puisqu’elle ne pense pas à l’avenir. No future. Barbara Loden, une punk avant l’heure (et bien avant Richard Hell !), intransigeante et désespérément moderne. Marguerite Duras prendra d’ailleurs son parti face à la perplexité de certaines féministes à la sortie du film…

cette pauvre Katie qui ne fait que sourire

Au moins, son personnage Wanda a l’orgueil de réclamer son dû et d’insister auprès de l’employeur pour effectuer une nouvelle mission (contrairement à la pauvre Katie qui jusqu’au bout encaisse gratuitement tous les coups bas pour jouer à fond son rôle de sainte martyre). Au moins, Wanda ne fait pas semblant d’être une bonne mère, elle s’en fiche ouvertement et préfère pour le moment avoir ses gosses en photo dans son portefeuille plutôt que dans ses jupes (quand Katie s’occupe avec tendresse des gamins du coin, en future parturiente qu’elle sera, son sort d’american mom scellé d’avance). Au moins, Wanda a la force de s’échapper de cette maudite bagnole quand survient l’étreinte forcée… Bien sûr Wanda trébuche et touche le fond, mais elle parvient à rester debout malgré tout (pour combien de temps, ça on l’ignore). En ce sens, le final sur fond de musique country jouée live dans un rade paumé – où il n’y a que chopes de bière, quelques clopes, un bout de sandwich et une bande de parfaits inconnus auxquels se raccrocher- vaut mieux que les envolées lyriques extradiégétiques en bord de route, surlignant l’éternel faux départ de Katie-seule-au-monde, qui, rappelons-le, avait jusque-là cumulé les kilomètres à pied uniquement pour aller docilement bosser. Wanda ne se rêve pas ailleurs, elle ne se voit carrément nulle part. Au mieux, s’absente-t-elle d’elle-même jusqu’à rentrer à l’intérieur, très profond, pour fuir le réel. Elle a beau être coincée ici avec dans les oreilles le crincrin made in USA tel un carrousel de l’enfer, sa cachette est en elle, et sa résignation apparente n’est qu’un répit momentané. Au fond, elle en a en stock, c’est un « sacré petit bonhomme », dixit son comparse d’infortune, Norman Dennis. Elle est un trésor d’espièglerie, son sourire n’est pas feint et ne se veut pas séducteur pour deux sous. Au moins, il y a du comique chez Wanda, voire du clownesque, du Gelsomina même, contrairement à cette pauvre Katie qui ne fait que sourire tel un moine bouddhiste (ça en devient louche à force).

Car malgré son choix sordide, Katie demeure belle, fraîche, pure, vertueuse et angélique, priant pour son papa chaque soir dans son lit ; c’est ce qu’on veut nous faire croire aussi. Le soufre est comme balayé d’un revers de main, à peine de la souffrance, oh trois fois rien, juste l’espoir de jours meilleurs décliné en un optimisme mou et mièvre. La fille rêve d’un mari, de gosses, d’une vraie maison, loin de sa mère, voilà au fond son dessein. Rejouer le rôle de maman mais en mieux peut-être, aussi.

un sexe-réflexe sans ailes du désir

Cependant, dès l’ouverture du film tout ne tourne qu’autour de ça, du sexe, une insistance qui vire à l’antithèse et chasse toute excitation. Qu’il soit exhibition, addiction, adultère, reproduction, gagne-pain, punition, abus ou domination, il s’agit bien souvent d’un sexe-triste, un sexe-réflexe sans ailes du désir ; pas d’émois adolescents ici, pas de chimie, juste une mécanique des fluides de garagiste, un truc bien huilé, un besoin qu’il vaut mieux assouvir et vite, une façon de se trahir entre voisines, et jusque sous le toit familial… Peut-on considérer son prochain autrement que comme un coup à s’envoyer ou une chose à pervertir absolument ? Et est-ce qu’aller faire la belle devant quelques cuves de testostérone revient à dire que vous aurez tôt ou tard des soucis avec leur débit mal régulé ? Enfin, est-il possible d’envisager de gagner de l’argent autrement qu’en offrant ses fesses à tous les ploucs lubriques (pléonasme) des environs ? Le fait d’avoir recours à la prostitution interrogera toujours. En toute objectivité, cela implique de se mettre dans des situations périlleuses, cela est indéniable. Mais non, choisir de travailler avec son corps ne fait pas de vous à coup sûr une victime. Sauf qu’ici, dur d’être entreprenante sans que cela ne vous retombe dessus. Et avec son éternelle tenue de serveuse et son joli minois, Katie devient rapidement le petit chaperon rouge qui va croiser plus d’un loup automobiliste sur sa route… Tel un écho lugubre (et hors-champ idem), les cris de douleur de la fille répondront aux cris de plaisir de la mère entendus initialement.

Dommage, car cet objet cinématographique avait quelques arguments de son côté : un casting qui sauve les meubles (saperlipopette, Jim Belushi dans cette galère), une photo honorable et une bande-son certes sans surprise, mais qui a au moins le mérite de ne pas détonner. Le contenu en lui-même était prometteur, mais hélas, le traitement peu inventif achève de plomber l’ambiance. Aussi, il y a de quoi être déconcerté.e face à ce Katie says goodbye qui avance un discours sur la sexualité féminine un poil moralisateur et limite complaisant, faussement fleur bleue, avec – clou du spectacle- un effet boomerang d’une infinie violence, où le réalisme sans soupape devient misérabiliste à souhait. L’anti-Thelma & Louise par excellence, en somme. En plein mois de mars, mais bien sûr, nous devrions remercier ce cher Wayne Roberts de nous avoir donné la chance de voir sur grand écran la vie rêvée de ces pauvres petites créatures fragiles à qui décidément il arrive bien des malheurs ! Voilà un film qui réjouira à coup sûr tous les prétendus défenseurs des droits des femmes (autrement dit, tous ceux – voire toutes celles- qui persistent à formuler le 8 mars comme étant « la journée de la femme », N’EST-CE PAS), leur donnant bonne conscience jusqu’à l’année prochaine.

Katie Says Goodbye de Wayne Roberts avec Olivia Cooke, Christopher Abbott et Jim Belushi. En salle depuis le 18 avril 2018.

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