Entretien avec Amel Lacombe (Eurozoom) : à quoi ressemble la vie d’un distrib indé ?

Voilà plusieurs années maintenant que nous avons forgés une relation forte avec la petite équipe d’Eurozoom, menée par Amel Lacombe. Leurs propositions de cinéma, notamment dans l’animation (De Psiconautas à Buñuel après l’âge d’or), ont coïncidé avec un intérêt prononcé sur notre site pour tout ce pan du cinéma (qui n’a rien d’un genre, cela va de soi ; le cinéma d’animation est un ensemble de techniques de filmage). Nous avons été partenaires sur plusieurs de leurs sorties, notamment deux de nos films préférés des années 2010, portées par deux réalisatrices à suivre absolument : Happiness Road de Hsin-Yin Sung, et Liz et l’Oiseau Bleu de Naoko Yamada. C’est à l’occasion d’un nouveau partenariat que nous nous sommes entretenus ces derniers jours, pour la sortie en séances évènements du nouveau film Violet Evergarden. Entre temps, l’annonce du « confinement » est tombée et celle des fermetures des salles de cinéma… Mais l’entretien reste d’actualité. Jugez plutôt.

Sur ces dix dernières années, Eurozoom a su s’imposer comme un distributeur assez unique en France, notamment dans un lien fait en salles entre un public francophone et un cinéma d’animation japonais. Qu’est-ce que ça représente pour toi, ce statut ?

C’est d’abord une très grande satisfaction. Quand on a commencé à travailler sur le cinéma d’animation japonais hors Ghibli, on nous a beaucoup regardé comme des OVNI, beaucoup rejeté, notamment dans les salles mais aussi dans la presse grand public. On nous a dit « c’est du direct-to-video », on nous a dit « on ne va quand même pas programmer un film avec des robots géants, c’est bon pour le club Dorothée ça ! » Donc on a fait un chemin énorme. Cette satisfaction vient aussi, via les réseaux sociaux, d’un immense soutien de la part des fans. J’ai toujours aimé via ces réseaux avoir ce lien avec les fans parce que c’est un public à la fois très exigeant et très mignon. Pour avoir discuté avec eux sur Twitter, dans des festivals, même au bureau car certain.e.s nous rendent visite, j’ai compris que pour beaucoup notamment les ados, c’était une façon de dire à leurs parents « tu vois tu me dis qu’il faut pas que je lise de mangas, que ce que je regarde c’est de la merde… Mais regarde ça passe au cinéma ! Ça fait des JT de TF1 ! C’est en une de Libé, y a des articles dans Première« . Et comme le cinéma est quelque chose de très visible avec une énorme valeur ajoutée en termes de communication, on a beaucoup fait pour la légitimation pour cette culture en France qui a trop longtemps été vue comme une sous-culture. En tout cas c’est le retour que j’ai eu de beaucoup de fans, « merci madame, grâce à toi mes parents me font plus chier quand je regarde des animes« . Donc c’est super mignon.

À côté de cela, il y a aussi une énorme pression, parce que pendant longtemps j’étais la seule à faire ça et on ne faisait pas attention à nous. Les gens ne connaissent pas les chiffres donc personne ne sait que Les Enfants Loups (de Mamoru Hosoda, sublime film, NDLR) a fait 400 000 entrées. La plupart des statistiques accessibles au public sont faites sur les premières semaines, ce ne sont pas les chiffres complets. Un film comme celui-ci, qu’on a travaillé sur le long terme avec une grosse implication dans le scolaire, c’est le plus gros succès de Hosoda en France ! Mais ça les gens ne le savent pas. Donc on nous a laissé longtemps tranquille dans cette niche et puis quand on a sorti Your Name, il y a eu un tel retentissement que tous les opportunistes sont venus sur le créneau et je me suis fait piquer des réalisateurs avec qui j’avais fait un travail de fou. Et ça, c’est pas très plaisant ; d’autant plus que ça ne se fait pas de manière très classe. On a perdu Hosoda, Shinkai, Hara, tous ces gens dont on a sorti les trois premiers films à un moment où personne n’en voulait. Donc c’est également frustrant.

Je pense qu’il peut justement être très intéressant pour notre lectorat d’avoir un aperçu de votre travail chez Eurozoom : comment ça se passe pour vous, le repérage ? Vous sortez par exemple en fin d’année deux films japonais, Little Zombies et On Gaku : Notre Rock. Quelle est votre démarche pour trouver, choisir, accompagner ?

De manière générale, on a la faiblesse de penser que quand quelque chose nous plaît, même si c’est difficile ou de niche, ça va plaire. On ne peut pas fonctionner par opportunisme, comme ceux qui récupèrent les films de Shinkai post-Your Name ou Hosoda post-Enfants Loups, qui font ça pour le fric et rien d’autre. On veut vivre nous aussi, il faut bien gagner de l’argent, mais on aime cette cinématographie, on aime les gens avec qui on est en contact, et donc on essaie de suivre les auteurs et d’en découvrir de nouveau. Quand on a sorti par exemple le premier film de Keiichi Hara, un été avec Coo, qui était très long et compliqué pour un public français puisque ça parle de kappa (des créatures légendaires japonaises). En plus la longueur fait que les salles perdent du temps de publicité aussi, ça fout le bordel et les exploitants n’aiment pas ça du tout. Mais on l’a sorti, et au final très bonne presse, bonnes entrées sur le long terme : parce que c’est un nouveau réalisateur, une animation de qualité, une histoire originale… Et c’est ce qu’on espère faire à chaque fois ! Avec On-Gaku (que nous avons vu et que nous vous recommandons ici), on fait pareil : on propose quelque chose de nouveau, quelqu’un qui a fait son film tout seul et qui propose un film de radicalement différent même au Japon.

Et comment on les trouve, ces films ? Tous les ans, on va sur place. Cette année on n’a pas pu à cause du Covid, évidemment. Mais on rencontre tout le monde et on essaie de voir même au stade de projet ce qui peut nous intéresser. Un film comme Les Enfants de la Mer, on l’a acheté quand ce n’était encore qu’un projet. On-Gaku était déjà terminé quand on l’a repéré, puisque le type a fait ça dans son salon. Mais à chaque fois, on essaie d’accompagner dans la mesure du possible les réalisateurs. Quand on lâche un réal, c’est qu’on n’a pas les moyens financiers face aux autres : pour Shinkai par exemple, on s’est battus mais on peut pas couler la boîte juste pour acheter un film. Donc on essaye de garder le contact avec le microcosme japonais et de faire à la fois du suivi et de la découverte en suivant ce qui correspond le mieux à notre ligne éditoriale.

Sur ce suivi justement, vous avez construit un lien très fort avec le studio Kyoto Animation sur plusieurs films dont nous avons parlé ici. Au point même d’atteindre une exception culturelle assez unique puisque vous sortez au cinéma en séances événements les films de Violet Evergarden, alors que la série est elle diffusée sur une plate-forme de streaming. Est-ce que le studio continue à suivre leur parcours en France à vos côtés ?

Sur Liz et l’oiseau bleu, ça s’était très bien passé avec nos intermédiaires qui vendent pour le studio, et ils nous ont fait savoir que le studio était vraiment satisfait de notre travail. Nous on leur faisait remonter les réactions du public, la bonne presse, etc. On avait initié une relation de qualité donc. Et puis le drame est arrivé (une attaque dans le studio, effroyable tragédie dont on avait parlé ici), cette espèce de folie furieuse, cette acte d’une violence et d’une absurdité totale et un nombre de victimes… Enfin, c’était surréaliste. On a vu en France énormément de soutien et de compassion de la part des fans, des levées de fonds, et on s’est dit nous aussi : comment pourrions-nous les aider aussi ? À ce moment, ils n’avaient au studio aucun film de prêt, à part le film donc dérivé de la série Violet Evergarden, qui sortait au cinéma au Japon mais qui en France pour des raisons de chronologie des médias ne pouvait pas sortir en salles. On a réfléchi donc à trouver une solution ; est-ce que le plus bel hommage ne serait pas de faire une sortie cinéma même limitée puisqu’on n’a pas le droit d’en faire une vraie ? Rendre hommage par le cinéma, par les fans. On l’a fait donc pour le premier, et ils ont été très satisfaits de notre travail. On a bien respecté le contrat pour le nombre de séances programmés, ils avaient peur qu’on en fasse plus et de les mettre en danger vis-à-vis de Netflix ce qui n’était pas le but. Bon, honnêtement je pense que beaucoup de studios japonais font une erreur en passant par Netflix, mais c’est un autre sujet. Mais pour eux c’était vital, l’apport financier est énorme. Donc on ne voulait pas les mettre en danger. Contractuellement donc on est limités sur ce genre de sortie, ce que les fans ne comprennent pas toujours. Mais ça a bien marché et ils nous ont donc proposé de faire la même chose pour le nouveau film (qui devait sortir le 4 novembre, NDLR).

Quelle différence vois-tu entre justement accompagner la sortie d’une franchise connue, ou d’un réalisateur installé, et un projet entièrement neuf et pas attendu ? Qu’est-ce qui est le plus intéressant, entre Lupin III, Akira, Ip Man 4 face à des Little Zombies et On-Gaku ?

Déjà, tout est intéressant sinon on ne les sortirait pas. Ensuite, paradoxalement, c’est plus simple pour les petits films. Les sommes dépensées sont moindres car le nombre de salles est plus limité, c’est plus confidentiel en somme. On sait que c’est de la niche, pas besoin forcément de mettre de la 4 par 3 dans le métro. Pour du Lupin, du Ip Man, on est dans du commercial. Bon, malheureusement pour Lupin, le film a été victime de la boucherie totale amorcée par le couvre-feu, et continuée par la sortie d’Adieu les cons – qui a été annulée puis remise – et qui est sorti avec des conditions terribles. Je t’encourage à voir le programmateur en interview qui dit être très fier de dire que Gaumont a demandé à ce que les salles donnent au film autant de séances que s’il n’y avait pas de couvre-feu, ce qui veut dire récupérer deux à trois séances dans la soirée qui ont donc été piquées à d’autres films. Dont Lupin. C’est hallucinant de voir que le type est ravi d’avoir fait ça aux indépendants. Bref. Sur ces films on est sur un public de masse et familial, donc on doit dépenser beaucoup d’argent. De l’affichage notamment. On a une presse positive ce qui est bien, mais la pression est plus forte : on sort sur 200, 300 copies, les négociations sont plus difficiles. Quand on est dans la cour des classes préparatoires, on arrive à s’en sortir chez les indépendants. Avec des sorties comme celles-ci, on va dans la cour du collège, du lycée, on joue avec les plus grands distributeurs et donc la pression n’est pas la même. Il faut s’affirmer, c’est très dur. Le fait d’être une nana dans le métier ne m’aide pas non plus ; ils ont beau avoir le badge 50/50, dans la réalité je peux te dire qu’ils ne le sont pas.

Est-ce que tu ressens dans les films que vous distribuez chez Eurozoom un écho de tes convictions politiques ?

Ma volonté politique à l’origine, quand j’ai créé Eurozoom il y a très longtemps, c’était de dire que le droit à l’image sur le grand écran, c’était de voir tous les sujets même les plus durs, de voir tout le monde représenté même les minorités les plus mises à l’écart, etc. À l’époque je sortais essentiellement des documentaires, des films très pointus. Je me suis alors rendu compte que cette volonté politique n’était pas suivie, que ce que j’aimais voir ne marchait pas pour un public, les salles, les pouvoirs publics type CNC ou ministère de la Culture. Comme je ne suis pas mécène et que j’ai un loyer à payer, des employés, j’ai dû très vite pour exister mettre de l’eau dans mon vin et faire des films plus commerciaux. Notamment avec le cinéma japonais, et ça m’a permis de prendre un virage qui aujourd’hui me rend très heureuse. Après… Politiquement, c’est compliqué. Je me fais souvent insulter sur Twitter pour mes prises de position – les gens oublient beaucoup que c’est mon Twitter perso et pas celui d’Eurozoom d’ailleurs – mais j’estime que lorsque tu es un agent culturel indépendant, tu es aussi un citoyen et tu as le droit de l’ouvrir sur certains sujets de société. Maintenant je me censure. Mais bon. Je continue de penser que le cinéma doit faire partie des représentations dans lesquels tout le monde peut se retrouver. L’image de cinéma ne doit pas être blanche, masculine, elle doit être à l’image de la société. Paradoxalement, on travaille avec le cinéma japonais qui se fait dans une société qui est historiquement très fermée, mais on est surtout intéressé par le cinéma qui se fait à la marge. Les films de Kiyoshi Kurosawa qu’on a sorti par exemple, dont le dernier se passe même à l’étranger. J’essaye tant que je peux d’apporter cela au cinéma en France, même si je me sens parfois un peu seule.

L’optimiste en moi a envie de dire que tu n’es pas seule et que l’enthousiasme autour de certaines sorties comme Liz et l’oiseau bleu le prouve. Les gens ont envie de savoir qu’il y a des femmes cinéastes dans l’animation japonaise et ailleurs, par exemple…

J’exagère bien sûr, mais professionnellement je me sens seule. Parce que ces films ne font pas beaucoup d’entrées, que j’ai du mal à convaincre les salles. Je ne suis pas seule car on a souvent de la presse dithyrambique, mais un truc qui me rend malade, c’est l’échec de Buñuel après l’âge d’or et de Happiness Road, qui sont des films exceptionnels et qui n’ont absolument pas rencontré leur public ! Et bien sûr que la situation actuelle ne m’aide pas à me sentir rassurée. J’en ai déjà parlé chez BFM, ce qui m’a valu un coup de fil très en colère du CNC, mais on ne reçoit pas d’aides pour les distributeurs de films étrangers ; on en a reçu une au final suite à mon coup de gueule, et il est possible aussi que mes discours récents mènent à un complément de recettes… Mais c’est très compliqué. Quand je vois que le CNC me demande pour avoir droit à une aide de participer à une formation sur le harcèlement au travail, j’avoue que je le prends mal… Non pas qu’en tant que femme je ne puisse pas non plus être concernée, mais quand même, est-ce que Luc Besson doit suivre ce genre de formation lui ? (la réponse est… non : écouter notre podcast NDLR) Être une femme dans la distribution, c’est très solitaire, c’est un métier très masculin et ça n’est pas simple.

Notre entretien se terminait sur ces notes peu réjouissantes, dans l’attente d’information sur les sorties à venir notamment celle du film Violet Evergarden prévue pour le 4 novembre à l’origine. Maintenant, nous sommes tous dans l’expectative face à un monde qui, osons le dire, semble avoir totalement perdu la tête. Nous vivons une crise sanitaire sans précédent, et je tenais à rappeler à notre lectorat qu’on est ensemble face à la galère. Il faut tenir bon, garder le moral et craquer par moments car c’est bien normal. Courage tout le monde. Que notre passion commune du cinéma nous réchauffe le cœur tant qu’elle le peut encore.

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