Monsieur Link : Chaînon Manqué

Les films du studio Laika, au même titre que ceux de leurs voisins britanniques de chez Aardman, sont à penser comme du cinéma de patrimoine contemporain. Choisir les marionnettes et le stop motion pour du cinéma mainstream destiné à s’exporter à l’international, c’est choisir la difficulté. De manière encore plus prononcée chez Laika, puisque le studio a tendance à fétichiser la technique du stop motion et la choisir envers et contre tout, quitte à la mélanger avec des effets CGI pour un résultat unique en son genre. Dans une industrie où contre un aventurier comme Spider-Man New Generation une fois par décennie, on a 150 l’Âge de Glace 5, la position de Laika mérite donc d’être saluée. Son obsession manuelle, c’est faire le choix de préserver un art pour raconter des histoires de manière unique et intimiste, quitte à limiter les recettes.

En effet les quatre longs-métrages qui ont précédé la dernière sortie Laika, Monsieur Link, n’ont jamais fait exploser le box-office que cela soit en France ou aux Etats-Unis, mais le studio peut se le permettre pour deux raisons. La première, c’est qu’une grande partie de son chiffre d’affaire se fait dans la publicité. La deuxième, c’est que le studio a été fondé (enfin, racheté puis entièrement refaçonné) par le patron de Nike. Travis Knight, le réalisateur de l’excellent Kubo et du médiocre Bumblebee ? C’est son fils. Voilà comment ces types peuvent se permettre de créer du contenu original et de qualité dans une industrie qui pense l’art comme rendement : ils vendent leur âme dans la pub, et gardent papa Nike dans un coin comme parachute doré.

Les négociations entre le boss de Nike et le boss de Laika ont dû être compliquées pour cette publicité… Étant donné que c’est la même personne.

C’est le réalisateur de ParaNorman qui revient derrière la caméra pour ce cinquième film ; mais plutôt que de puiser dans l’imaginaire monstrueux et fantasmagorique, il convoque cette fois les esprits des grands aventuriers que l’on a découvert en lisant Arthur Conan Doyle et Jules Vernes. Monsieur Link raconte l’histoire de Sir Lionel Frost, explorateur britannique mésestimé, qui pense pouvoir enfin obtenir le respect de ses pairs lorsqu’il fait la rencontre du Sasquatch, aussi connu sous le nom de Big Foot. Cependant ce dernier, fatigué par la solitude des forêts du continent américain, demande à Sir Lionel Frost de l’aider à rejoindre les siens au Tibet : le pays des yétis…

Comme toujours avec Laika, la proposition est originale ; et pour une fois le personnage principal est, ne m’excusez pas pour mon langage je fais ce que je veux, un gros connard de merde. D’ailleurs son nom de famille – Frost – signifie gel en anglais, ce qui caractérise bien son absence d’empathie envers ses camarades. En cela il ressemble au professeur Challenger des romans de Conan Doyle, à la nuance près que Sir Lionel Frost finit par grandir et devenir un meilleur humain au contact du Sasquatch, le fameux Monsieur Link (mais il préfère qu’on l’appelle Suzanne), et d’Adelina Fortnight, une ancienne amour de jeunesse.

C’est sans nul doute la réussite principale de cette dernière production : à travers l’évolution de Frost, qui n’accepte d’aider Monsieur Link qu’uniquement pour son gain personnel, le film déconstruit l’ethnocentrisme qui accompagne et les récits d’aventure et d’exploration ; il s’agit de reconsidérer la place de l’homme blanc colonisateur dans l’histoire. De comprendre que la découverte n’est qu’un point de vue, et qu’elle peut se faire sans la destruction des cultures rencontrées. « Sa place est dans un musée », disait Indiana Jones ? Sa place est à sa place, tout simplement, pourrait-on dire aujourd’hui.

Un jour c’est la stop motion qui aura sa place dans un musée, hélas…

Malheureusement, Monsieur Link n’arrive jamais au bout de ses thématiques ; la faute à des personnages trop mal définis, aux caractéristiques trop grossières pour permettre au spectateur de réellement s’attacher. Monsieur Link, qui donne pourtant son nom en film en version française, n’est pas grand chose de plus qu’un comic relief, et l’évolution du personnage de Frost manque de substance. Quant à la badass Adelina Fortnight, elle n’est pas grand chose de plus cela : une énième femme badass stéréotypée dont l’arc narratif aurait mérité plus de soin. Ce Monsieur Link aurait pu être le Lost City of Z de nos enfants, c’est dire à quel point la frustration est immense. Le film reste plaisant, il ouvre l’appétit mais nous laisse sur notre faim.

Mais le pire dans tout cela, ce que si l’animation parvient à rattraper ces faiblesses scénaristiques grâce à sa beauté, sa justesse et sa plastique si plaisante, elle est elle-même totalement desservie par le doublage de la version française. Qui est horripilant. Affreux. Ignoble, Dégueulasse. Pourrave. Nul. Pété. Catastrophique. Honteux. C’est que pour la première fois pour le studio, les rôles principaux n’ont pas été donné à des doubleurs de métiers, mais à du « star power ». Car oui, les enfants auront beaucoup plus envie de voir ce film quand ils sauront que Lionel Frost et Monsieur Link sont interprétés par leurs idoles Thierry Lhermitte et Eric Judor ! On aurait payé pour assister à la réunion où la distrib s’est félicité de cette excellente idée.

Eric Judor s’en sort sur la moitié des répliques, mais le reste du temps il tombe à plat. Qant à Thierry Lhermitte, c’est un échec tellement monumental qu’on préférerait regarder BFMTV que de l’écouter parler. En voulant interpréter le flegme à l’anglaise, l’acteur a réussi à faire de Sir Lionel Frost un personnage monocorde, monotone et éteint. C’est une horreur, cela vampirise le film et rend le tout soporifique au possible. Pour une fois, et c’est rare, nous vous conseillerons donc de privilégier la VO pour un dessin animé Laika. Et de remater Lost City of Z.

Monsieur Link, de Chris Butler. Avec les voix de Thierry Lhermitte et Eric Judor. Sortie le 17 avril 2019

Trailer en VO du coup, ça vous évitera de vous endormir sur votre clavier.

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