Les Bonnes Manières : Loup y es-tu ?

Voilà quelques semaines que l’on se penche sur un film de genre singulier, réalisé par deux Brésiliens assez inconnus en France malgré qu’ils se soient déjà illustrés au Festival de Cannes (Un Certain Regard 2011) avec un long-métrage. Déjà repéré l’année dernière (Prix du Jury au Festival de Locarno, Prix du Public à l’Étrange Festival…), Les Bonnes Manières a récemment décroché le Prix de la Critique à Gérardmer et n’a pas fini de faire parler de lui avant sa sortie officielle en mars tant il s’agit d’un objet insaisissable. Divisé en deux parties (voire deux films), c’est un conte — un vrai — qui s’opère par une relecture contemporaine du mythe du loup-garou. L’occasion pour les cinéastes d’utiliser la métaphore afin de traiter de réels sujets de société, qu’ils concernent la précarité comme le rapport aux autres et à la différence, sans oublier d’effectuer un travail de mise en scène très sophistiqué qui n’hésitera pas à user de l’artifice à outrance !

Le récit entretient une ambiguïté inclassable

Les premières scènes du film disent d’ailleurs tout de ce glissement ; alors que le récit s’oriente d’emblée vers le drame social classique (une femme de classe populaire proposant ses services à une bourgeoise enceinte), voilà que l’étrangeté surgit immédiatement par de simples décors trop propres, minimalistes, presque en carton-pâte (on pense à la ville vue à travers les fenêtres, qui ressemble davantage à une peinture tapissée sur les vitres). Comme l’héroïne, Clara, le spectateur découvrira avec curiosité l’appartement d’Ana, un lieu singulier tout aussi baroque dans sa démesure et ses subtils ornements qu’il est directement lié à la science-fiction, avec ses gadgets électroniques et l’épure inquiétante de chaque pièce — Les Bonnes Manières est bien un film dit « d’intérieurs » dont les rares sorties seront signifiées par des trajets identiques, notamment dans les quartiers plus pauvres d’où est issue Clara. Faisant également appel aux codes de la comédie musicale (des personnages chanteront parfois au détour d’un plan), le récit entretient une ambiguïté inclassable qui ne le rattache directement à aucun genre si ce n’est celui du conte de fées, et dont la tendance horrifique n’apparaîtra qu’au bout d’un certain temps. Sous la lisseur de ses décors artificiels, le film prendra une dimension bien plus organique lors de séquences nocturnes traitées comme des dérèglements incontrôlables, qu’ils soient érotiques ou sanguinaires. Esquissant une histoire d’amour surréaliste entre ces deux femmes que tout semble opposer, on comprend rapidement que le cœur de cette fable se situe davantage dans le ventre gonflé d’Ana, dont les soudaines crises de somnambulisme feront rapidement l’objet d’une obsession pour Clara et initieront, au passage, la seconde partie du film dans un bain de chair et de sang.

En cassant littéralement sa trame initiale en deux, Les Bonnes Manières s’intéressera alors aux notions de maternité et de transmission mutante d’une pathologie — à savoir la lycanthropie — tandis que d’une seule ellipse, la nounou se substituera à la mère en s’occupant de son petit. À partir d’ici, les frontières déjà poreuses entre social et fantastique prendront tout leur sens, parfois aux dépens du film qui, débarrassé du mystère qui hantait sa première partie, prendra des chemins plus didactiques et moins surprenants. Car si le mélange des genres est souvent une réussite, aussi audacieux soit-il, son aspect bâtard sera quant à lui plus difficile à cacher au fil d’un récit hésitant entre conte délicat et franche angoisse sans jamais aller au bout de l’un ou de l’autre. Ceci dit, on note un travail toujours aussi impressionnant sur les décors (l’image de ce centre commercial pyramidal, sorti d’un autre monde, nous vient en tête) et la performance de l’actrice Isabél Zuaa, impeccable dans son rôle de mère courageuse prête à tous les sacrifices pour son fils adoptif. En tentant de lui inculquer « les bonnes manières », Clara se confronte à un enfant à la fois attendrissant et monstrueux comme deux faces d’un même visage, en écho à la dualité permanente qui habite le film sur tous les plans. La question de l’apprentissage, voire de l’apprivoisement (d’un fils par sa mère, et vice-versa) est centrale et pose, l’air de rien, des questions nécessaires sur la société contemporaine par le biais de cette autre réalité où la magie existe.

Nos deux héros font face à l’absurdité d’un monde

Juliana Rojas et Marco Dutra signent en fait un conte pour enfants atemporel puisant son inspiration dans les vieux grimoires où sont déjà présents le même ludisme, les mêmes thématiques. Sa scène finale est reçue comme un uppercut émotionnel, alors même que le film plongeait plutôt le spectateur dans une forme de torpeur ; nos deux héros font face à l’absurdité d’un monde qui ne voit pas encore au-delà, qui ne croit plus vraiment aux histoires de monstre. Mais peut-on le sauver ? Les Bonnes Manières y compte bien et nous apparaît comme l’une des vraies bonnes surprises de l’année, utilisant à bon escient la puissance évocatrice du surnaturel pour nous parler de sujets résolument politiques.

Les Bonnes Manières, de Juliana Rojas et Marco Dutra. Avec Isabél Zuaa, Marjorie Estiano, Miguel Lobo, Cida Moreira. 2h15. Sortie le 21 mars 2018.

Étudie le cinéma. Fauché mais jovial. N'aime pas les gens mais préfère les chiens. La nuit, rêve de faire un foot massage à Ryan Gosling. « Le cinéma, c’est l’art de faire faire de jolies choses à de jolies femmes »

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