L’Insoumis : Méluche et les hologrammes

Si les documentaires sur les hommes politiques, surtout en période électorale, sont une formalité de leur communication (voire l’outil marketing pondu par Yann L’Hénoret), le produit terminé va rarement plus loin qu’une suite de courbettes destinées au personnage filmé. Seul avons-nous le souvenir de Raymond Depardon, qui avait réussi à dépasser la commande propagandiste pour en faire une œuvre d’art. Ça s’appelait 1974, Une partie de campagne et l’on n’a pas eu mieux depuis. Si L’Insoumis peut difficilement rivaliser avec un tel monument, il arrive en tout cas à se détacher de la moyenne. Il faut y voir là une réflexion du réalisateur sur son propre travail. Ce nouveau long métrage de Gilles Perret est une relecture — qu’il souhaite cinématographique — de son documentaire télévisuel Mélenchon, la campagne d’un insoumis, diffusé sur LCP très peu de temps après les élections. C’est par cette volonté de construire une œuvre inédite spécifiquement pour le grand écran que l’on se surprend à être séduit par le résultat final. Là où l’objet cathodique cherchait l’efficacité et soulignait la nervosité d’une campagne présidentielle, l’image filmique opère un véritable freinage.

Perret ajoute au portrait qu’il fait du monstre médiatique, au bruit et à la fureur, le silence et l’humanité. C’est en effet ce qui marque très vite le spectateur à la vue du métrage : les instants où tout s’arrête, et l’attention qu’il prête aux réflexions et au doute de l’être sensible derrière le tribun. L’Insoumis se risque aux pauses et à imposer dans le récit politique une iconographie hors du temps. Le cinéma s’impose d’ailleurs de lui-même par la décision du réalisateur d’attendre de long mois, bien après la campagne et l’élection d’un roitelet, pour sortir son œuvre. Là où un documentaire de télévision doit s’adapter à la dictature de l’immédiat, le cinéma donne à l’image la durée de la pensée. Et pour Jean-Luc Mélenchon et l’organisation France Insoumise, c’est effectivement le moment de la réflexion qui arrive. Si le mouvement est aujourd’hui bien ancré dans le paysage politique, il ne peut se prévaloir de véritables victoires et surtout pas celle de la présidentielle. On voit donc l’œuvre, également, comme un regard sur un passé récent où tout paraissait possible. Se dégage alors une certaine mélancolie, voire une tristesse que tout spectateur peut éprouver devant un outsider qui échoue à s’imposer définitivement face au champion annoncé.

une femme qui va changer la donne : Sophia Chikirou

Loin de vouloir s’apitoyer sur le sort de son personnage, Gilles Perret a une autre ambition : filmer une campagne hors norme, et un moment historique. Après des décennies à se partager le pouvoir, les deux partis « de gouvernement » sont à la peine. Affaiblis par l’exercice de l’État, mais également et surtout par leur soumission à une même idéologie rendant plus floue encore, leur différence. Cette obéissance commune à la loi du marché a facilité, en même temps, le récit fasciste et poujadiste imposé par un ancien tortionnaire de l’Algérie colonisée, bon client des médias. Modernisée à sa suite par un ex kapo de sa phalange, puis reprise par sa fille et une ribambelle de soldats unis sur le web, cette fiction a pris corps définitivement sous la présidence Hollande. Il devenait effectivement difficile de s’y retrouver entre l’autoritarisme et la violence psychologique et sociale de la politique d’un Nicolas Sarkozy et celle d’un Manuel Valls. Ces deux malfaisants ont donné raison aux identitaires symbolisant à eux seuls l’UMPS. « L’insoumis », comme il aime s’appeler, lui, a depuis un certain moment refusé de se laisser corrompre par l’idéologie néolibérale et a pendant longtemps traversé le désert. S’il a, avec son équipe, su s’imposer en 2012 à un parti communiste vieillissant, il restait tout de même le colérique homme de gauche. L’épouvantail parfait : un bonheur, pour le PS et l’UMP, mais surtout le responsable idéal de la défaite pour la direction du PCF. C’est là qu’intervient une femme qui va changer la donne : Sophia Chikirou.

Autre actrice centrale de l’Insoumis, la boss à la tête de Mediascop rappellera aux cinéphiles René Saavedra qu’incarna Gaël Garcia Bernal chez Pablo Larrain. Aussi jeune et dynamique, que Saavedra dans NO, Chikirou a également un profil similaire. Plus qu’une militante anti-capitaliste, elle s’est retrouvée assimilée à Nicolas Sarkozy (par ricochet, selon elle, sans nier sa fascination pour le personnage et la façon dont il a dynamité l’UMP) ou à l’opportuniste carriériste Caroline Fourest. Paie ta gauche radicale. La situation elle-même n’est pas si éloignée, après tout. Le Général Pinochet soutenu par Reagan a expérimenté avec la sauvagerie que l’Histoire a retenue le fondamentalisme économique théorisé par Milton Friedman et Friedrich Hayek. Suivant les traces de Margaret Thatcher, les classes dirigeantes — prétendument sociales démocrates — ont participé depuis à l’instauration, en occident, de cette idéologie combattue avec fermeté et courage par les partisans des droits de l’homme. À l’instar de Saavedra, Sophia Chikirou a pris le sens du vent et a utilisé son talent publicitaire au service d’une cause égalitaire et anti totalitaire.

Ces rescapés de la « choc doctrine »

C’est aussi pour cela que L’Insoumis est intéressant, car il met en lumière quelque chose qui était perçu comme une honte à gauche : l’entrée de la communication dans le champ de la politique. C’est ce que montrait la fin bouleversante de No : le regard fatigué des militants. Ces rescapés de la « shock doctrine » de l’École de Chicago ont vu leurs camarades, femmes ou enfants, torturés, violés, tués, découpés en morceaux pour que la logique libérale s’impose. Ils comprenaient, médusés, que les méthodes d’un publicitaire connu pour sa carrière capitaliste fonctionnaient beaucoup mieux auprès de la population que la démarche sincère de l’engagement socialiste. Ce constat terrible, mais lucide, c’était celui d’un réalisateur chilien sur l’ambiguïté de la sortie de la dictature et sur ce qu’a perdu, encore aujourd’hui, l’idéal démocratique. Ce regard fatigué, nous l’avons retrouvé en 2017 dans les yeux des communistes. Pour conjurer le sort de l’Histoire, ils travaillaient depuis des décennies à faire du PCF, l’organisation la plus transparente du paysage hexagonal. Mais ils voyaient, dans le même temps, leurs dirigeants prêter allégeance par calcul au Parti Socialiste. Le discours illisible de leurs représentants a joué dans le soutien des militants à la candidature plus clivante mais aux méthodes de publicitaire imparables, que représentait l’homme fort de la France Insoumise. Paradoxe encore.

Le problème qui se pose avec L’Insoumis, c’est le retour de la question politique à travers le prisme de l’utilité, pour un temps, de la communication. Le projet créatif de Gilles Perret n’était au départ pas bien perçu par Mediascop. Pensez-vous : un artiste certes intrigué par son sujet — dont il souhaite faire le portrait — mais qui ne cache pas ses réserves à son endroit. Cela pouvait être un danger pour Sophia Chikirou. Mais, Perret a su progressivement se faire une place : il a, paraît-il, eu entière liberté sur ce qu’il filmait : c’est là où l’on retrouve le travail de Depardon. Et si l’on perçoit dans le long métrage tout ce qui peut faire grincer les dents de n’importe quel militant qui porte au-dessus de tout la sincérité, Perret met également en lumière l’intelligence de l’entourage souvent très jeune du candidat. Surtout, on comprend mieux comment la stratégie de la France Insoumise a changé le paysage politique français en puisant sa force auprès de sources diverses. Chikirou a intégré l’équipe de campagne de Raphaël Correa (plusieurs fois élu à la tête de l’Équateur), puis celle du populaire Bernie Sanders aux USA. Dans le même temps, son staff s’est ouvert au travail précurseur de Podemos et a écouté le bouleversement de Nuit Debout et son utilisation inédite de l’activisme numérique.

Gille Perret met en lumière la complexité d’une figure populaire

Ce mouvement en a inspiré d’autres : en premier lieu, celui qui apparaît bien plus tard, sous l’impulsion d’un homme : « E.M. » sigle d’une volonté de puissance égotique d’Emmanuel Macron. En plus de reprendre à son compte les méthodes de la France Insoumise, et parfois ses mots (le dégagisme), l’outil des exilés fiscaux a su être assez malin pour taire son ambition de domination. On le sait aujourd’hui, il tricotait ses habits de présidentiable, auprès des élites financières dès 2014. Et c’est sans doute ici, plus qu’ailleurs que se trouve la fragilité de ce retour au politique, le fait d’avoir amorcé une recomposition du paysage en le plaçant dans les mains d’un seul être.

En personnifiant ce grand changement historique, Gilles Perret met en lumière la complexité d’une figure populaire, le paradoxe du mouvement qu’il représente, tout en cherchant à lever le rideau sur le travail collectif derrière ce corps imposant. C’est là qu’un des moments clés du film peut redonner espoir aux progressistes. Après avoir prononcé son discours (critiqué)  de défaite aux électeurs, à travers les médias, l’acteur cathodique se retire pour s’adresser aux militants. Il déclare, alors, en substance, que sa séquence est passée : le futur appartient à la jeunesse à qui revient la dure tache de réinvestir le champ du politique.

L’Insoumis, de Gilles Perret. Sortie le 21 Février.

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l'université pour y faire grève et bouffer du film. Je m'y passionne pour la critique et l'écriture de scénario. Depuis, je m'efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l'ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

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