Lucky : Memento Mori

Harry Dean Stanton s’en est allé le 15 septembre 2017 à l’âge de 91 ans. Acteur pléthorique, le voici dans son dernier rôle à l’écran en lonesome cowboy, certes sans monture, mais désarçonnant de majesté.

Lucky. Quelle chance en effet de voir Harry Dean Stanton dans cette ultime incarnation où il se plaît à dire qu’il n’est rien (« ungatz ! »), mais où il n’est surtout rien d’autre que lui-même ! Quelle joie de le voir, mais quel bonheur de l’entendre aussi, via ce jam improvisé avec un groupe mariachi ou jouant de l’harmonica dans son salon ! Heureuse la pellicule qui a fixé le vibrato émouvant du crooner, ancien cuistot de la Navy originaire du Kentucky, second rôle ad vitam aeternam d’Hollywood option chanteur de country d’avec ses potes Art Garfunkel et Kris Kristofferson. En bref, voici un formidable pied de nez à ce fichu concept du biopic : quand le principal intéressé délivre lui-même un résumé de sa personne en CinémaScope.

Son apparition dans la troisième saison de Twin Peaks présageait déjà en toute lucidité un chant du cygne. « Fuck government » a-t-il pu lâcher par le truchement de son personnage Carl Rodd. En ce sens, la présence de David Lynch pour donner la réplique à ce fantasque personnage Lucky est loin d’être innocente : entre joute existentielle de bar et monologue improbable à propos d’une tortue disparue qui encadre le film de son absence loufoque (quand les métaphores filent à l’anglaise) ; fiducie et rédaction de testament (à l’attention de cette même tortue) ; querelle de cigarette et néon onirique pour effet ralenti vaporeux (induit par les seules volutes de nicotine) contre diode maléfique de cafetière pour vertige du réel. Non sans rappeler un certain enfermement/basculement somme toute « Black-lodgien », les unités de temps et de lieu sont ici pareillement bousculées ; les chiffres font leur loi, le temps fait son œuvre (des auréoles sur un tabouret matelassé) ou avertit (procrastination quant au réglage d’heure d’un appareil électroménager) : halo rouge qui semble indiquer la voie d’une autre dimension.

« Help the aged » de Pulp aurait eu toute sa place dans la B.O.

Car c’est bien vers d’autres sphères que cet âge canonique est en marche, arpentant le décor comme pour prouver à la face du monde son autonomie, le déambulateur signant la fin de tout (en ce sens, le « Help the aged » de Pulp aurait eu toute sa place dans la B.O.). Lucky comme une « fin de partie », celle d’un faux misanthrope qui aime à se frotter quotidiennement à l’agitation extérieure, ou toute l’absurde contradiction de notre statut d’animal social… De l’art de la prise d’otage téléphonique à la rencontre fortuite (quand un ancien de la Navy rencontre un Marine) ; inscrire ses réminiscences personnelles dans la grande Histoire.

Loin de l’osmose conjugale de rigueur et du déroulé d’une semaine ordinaire d’un working man (le Paterson de Jarmusch, dans lequel apparaît également Barry Shabaka Henley, dans quasiment le même emploi d’ailleurs) ou telle une antithèse au physique gothique en mode repeat de Sean Penn dans This Must be the place de Sorrentino (qui fait partie de la filmographie de Harry Dean Stanton), John Carroll Lynch s’acharne à filmer la vitalité d’un corps chétif et anguleux : même parcours en boucle à première vue. Néanmoins, Lucky n’est pas sans matérialiser un circuit trop court pour l’interprète de son rôle-titre qui, certes, a pu balader son talent sur plusieurs décennies de l’histoire du cinéma, mais qui nous dit qu’il ne s’y est pas senti à l’étroit paradoxalement… ? Ce long-métrage semble vouloir lui rendre justice, quelque part entre tentative de docu sauvage, (auto)fiction et citations de rôles du monsieur (Paris, Texas en tête, de par son ouverture, ou le clin d’œil à sa traversée de décor désertique ainsi qu’à sa chute à l’effet clownesque). Entre témoignage fantasmé, performance ou captation de répétition, entrecroiser les différentes strates du réel n’aurait pas été hors sujet. Ironie du destin que ce dernier tour de piste ait inauguré le premier passage derrière la caméra de John Carroll Lynch, mieux connu en tant qu’acteur (et aucun lien de parenté à signaler d’avec David L.).

L’épitaphe se veut légère et sans bagage, mais envoie du lourd

L’épitaphe se veut légère et sans bagage, mais envoie du lourd, non seulement pour son choix de casting, mais aussi de par un choix de cadrages et d’angles de prises de vue d’une belle intelligence où le corps métonymique donne le tempo du montage (avec une séquence pré-générique qui prend soin d’entretenir le suspense, où la figure de Stanton peut, à l’issue de ces trois minutes, tranquillement « apparaître »). Un découpage ciselé top raccord avec la bande-son (signée Elvis Kuehn) et des allers-retours subtils entre son diégétique et son extradiégétique, l’harmonica soulignant à merveille les déambulations cartoonesques de notre héros traversé par des humeurs de teenager ; un vocabulaire fleuri qui ose tous les noms d’oiseau (moqueur) pour des répliques jubilatoires à souhait. Par ailleurs, entre homophobie réflexe au dinner, non sans être réinterrogée chez soi à travers la lucarne (le showman Liberace dans la télé), et l’importance de la langue espagnole, difficile de ne pas y voir comme un réquisitoire à peine masqué contre la politique anti-mexicaine et pro-WASP de Trump-le-monde. Ou comment la cover de Johnny Cash I See a Darkness (de Will Oldham, un autre gars du Kentucky) prend tout son sens, pour une version sublimée jusqu’à l’effet clip. Bref, une fausse économie de moyens qui permet à ce Lucky d’atteindre un certain absolu pour un final face caméra éloquent.

Entre (auto)dérision et réflexion sur l’existence (l’amitié, toujours dans les bars, souvent au bout du fil, et parfois même sur un bout de canapé ; refuser d’adopter des animaux de compagnie, mais dormir volontiers avec une armée de criquets, car « rien n’est permanent »), Lucky aurait pu avoir des allures de mauvaise blague qui tourne en rond via cette petite routine de l’intime façon derviche tourneur (ces pieds nus agiles sur le revêtement rugueux…) ; une chorégraphie matinale, des rituels de réfrigérateur auxquels se raccrocher coûte que coûte, et où la désopilance ne surgit que par le regard qu’on veut bien y prêter. Réveil nécessaire du corps de l’acteur qui coïncide avec notre langueur de spectateur, attendre que le show ait lieu et s’abandonner à ce jeu de la vérité, même si l’on sait que c’est pour de faux. Quoique. « La réalité, ça existe », nous assène-t-il non sans malice. Mais pressentir que les exercices de yoga, les excellents cafés, les débats avec ses congénères, les jeux télévisés, les mots croisés avec déplacement cérémonial vers le dictionnaire n’y pourront rien changer. Puisque tout n’est que toilette du corps, lit froid, rêves abscons et insomnies, visites chez le médecin et « Bloody Maria » dans les rades familiers du centre-ville. Chez Elaine’s, ou retour dans le ventre maternel, le mécréant bonhomme s’étant fait virer de chez Eve’s. Pas d’Eden qui tienne, juste le trou noir, le vide et l’infini juste après ? après tout, on n’en sait rien. Le célibat n’est pas la solitude, le vivre-ensemble n’empêche pas les angoisses existentielles de surgir inopinément. Un jour aux allures sans fin, mais qui en aura, hélas, bel et bien une. Oui, la tortue (Ninja) terrestre est celle qui nous survivra. Alors c’est sûr, mieux vaut continuer à sourire, à défaut d’arriver à en rire pour de bon. Et si le cowboy est une espèce en voie de disparition : alors, effectivement, place aux « Juan Wayne », et ¡ viva la vida !

Lucky de John Carroll Lynch. Harry Dean Stanton, David Lynch, Ron Livingston, Barry Shabaka Henley, Ed Begley Jr. 1h28.

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