Bushwick : L’autre guerre civile de Netflix

Alors qu’il y a quelques jours la Croisette bruissait doucement au rythme du scandale Netflix suite aux présentations consécutives d’Okja (dont vous pouvez retrouver la critique ici) et The Meyerowitz Stories (ici), la plateforme de SVOD dégainait aujourd’hui en catimini son troisième cheval de Troie, plus confidentiel celui-ci. Il fallait en effet se tourner du côté de la Quinzaine des Réalisateurs, où s’avançait en salle Bushwick du duo Jonathan Milott et Cary Murnion, dont c’est ici la deuxième réalisation. Après Cooties il y a trois ans, dans lequel des enseignants d’une école primaire devaient survivre à une infection faisant de leurs élèves des créatures assoiffées de sang, le tandem récidive dans le genre de la light-SF d’anticipation avec ce Bushwick, nommé du quartier de Brooklyn où se déroule l’action.

C’est ce quartier qu’habite la jeune Lucy (Brittany Snow, principalement connue pour ses rôles dans la saga Pitch Perfect) et son petit ami. Un jour, sans crier gare, leur voisinage est envahi par un commando menant une insurrection violente, tuant tout ceux qui se trouvent sur leur chemin. Avec l’aide d’un ancien Marine devenu concierge, Stupe (Dave Bautista, ex-superstar de la WWE devenu le Drax des Gardiens de la Galaxie), elle va devoir s’échapper de la zone de conflit alors que l’Amérique entière sombre dans le chaos.

Brooklyn, 99 Problems

Principal dispositif technique mis en œuvre par Milott et Murnion, Bushwick est tourné selon une succession de longs plan-séquences afin de mimer la course permanente de ses héros contre la mort et pour échapper à ces mystérieux envahisseurs. Sur le papier, la technique permet de ne pas s’encombrer de trop longues et lourdes scènes psychologisantes ni de s’attarder trop sur les à-côtés de l’instant présent. Référence avouée des réalisateurs ici, Les fils de l’homme d’Alfonso Cuaron, indépassable chef-d’oeuvre du cinéma américain des années 2000, représente l’exemple-type de ce que peut apporter le recours au plan-séquence à la caméra portée : une immersion de chaque instant, une empathie viscérale pour les personnages et une pression étouffante quasi paranoïaque chez le spectateur.

Sauf que quand on n’a pas avec soi le chef opérateur de la trempe d’un Emmanuel Lubezki, les choses se compliquent très sérieusement. Bushwick est non seulement un faux plan-séquence (comme 99,9% des films du genre), mais c’est surtout un affreux plan-séquence. Conséquences directes d’un budget serré (moins de dix millions de dollars) et d’un planning de tournage qui le fut encore plus (une semaine de répétitions et quinze jours de tournage), le film est un abécédaire de ce qu’il ne faut pas faire en la matière. Les raccords de montage, terriblement grossiers, hachent et saccadent l’action, au point d’égarer par moments le spectateur dans le feu de l’action. Pire encore, la répétition des mêmes astuces de fondu (une séquence dans une école recourt au moins trois fois au même EXACT raccord sur des montées d’escaliers) fait jaillir l’artifice de cinéma en pleine figure de façon assez embarrassante.

Au-delà de cette simple désinvolture dans le montage du film, Bushwick se montre trop souvent limité techniquement, entre plans flous, angles de caméra bizarres et surtout, des effets spéciaux accusant des années de retard, particulièrement sur des explosions et des effets de flammes calamiteux. Beaucoup trop juste (et bâclé?) techniquement, le film ne se montre pas du tout à la hauteur de l’ambition de son sujet. D’aucuns ressortiront volontiers une nouvelle fois la comparaison avec le jeu vidéo, souvent brandie à la défaveur de ce dernier, mais même sur les influences qui y font penser (Call of Duty pour le côté guérilla urbaine, The Last of Us pour la dynamique en tandem et le goût pour l’infiltration), Bushwick n’arrive pas à la cheville sur le plan de la mise en scène.

GI Joe contre Richard Spencer

Son sujet, par ailleurs, sans trop en dévoiler, s’appuie sur les fractures sociales qui divisent les États-Unis et s’appuient assez clairement sur la résurgence du nationalisme blanc et le retour des fantômes de la guerre de Sécession. Bien que tourné courant 2015, alors même que l’élection de Donald Trump faisait encore rigoler tout le monde, le film se place dans cette lame de fond qui n’a pas attendu l’élection de l’Orange One pour se faire connaître. En théorie, ça pourrait donner quelque chose de pas mal nerveux, pas forcément de quoi nourrir un traité sociologique sur les conflits culturels dans les milieux populaires américains, mais de quoi construire un solide background idéologique.

Le problème, c’est que Bushwick expédie avec une triste désinvolture le background idéologique des antagonistes principaux du film. Au mieux leurs apparitions apparaissent confuses, au pire leur flagrante incompétence dans la préparation de leur opération les rend tout bonnement pathétiques. La scène pivot de l’intrigue, celle qui permet de comprendre les enjeux majeurs du conflit, se montre particulièrement déceptive, noyée sous une tonne de dialogues mal écrits et de traits d’humour forcés voire lourdingues, comme un symbole des failles béantes du scénario écrit par Nick Damici (acteur qui s’est pourtant fait la main comme scénariste au côté de Jim Mickle sur Cold in July et la chouette série Hap and Leonard) et Graham Reznick.

Ponctué de rencontres amusantes mais un peu hors sujet en regard du reste de l’action (la famille de gangsters, l’appartement de la sœur, l’église), le film semble toujours sur la corde raide, sans qu’on sache trop si tout cela qui est le principal fautif dans l’histoire. Probablement pas les acteurs principaux, en tout cas, qui font le job. Mais force est de constater que Bushwick coule à pic, sans doute faute d’avoir les moyens de son ambition. Techniquement à la limite du catastrophique, bâti sur un scénario branlant, le troisième film Netflix présenté à Cannes est une cruelle déception, et probablement le pire film d’une sélection qui n’avait jusqu’ici connu que très peu de bas. Ça aurait pu être une bonne série B bourrine et finaude, c’est au final un gros navet un peu difforme. Et là au moins Netflix n’a rien à voir là-dedans.

Bushwick de Jonathan Milott et Cary Murnion, avec Dave Bautista, Brittany Snow, Angelic Zambrana…, 1h33

Hubert Bonisseur de la Bath de la critique française, ma plume a la finesse d'un klug aux marrons de Monsieur Preskovic. J'aime Bill Murray plus que de raison. Par contre, j'aime pas trop les voleurs et les fils de pute. Je suis là parce que je connais l'ouvreuse. J'officie aussi sur le site de Première parce que ça sonne bien sur un CV.

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