AVA : très bien merci !

On se souviendra sans doute du 70e Festival de Cannes comme le vrai départ de la carrière de Léa Mysius. Alors que Les Fantômes d’Ismaël, dont elle a signé, en partie le scénario fait l’ouverture de ce festival exceptionnel, son premier long métrage, AVA, a les honneurs de La Semaine de la Critique. Avec l’ACID, c’est dans cette section parallèle que l’on découvre les cinéastes à suivre de demain. On les retrouve, souvent, quelques années plus tard foulant les marches du Palais du Festival.

Il en sera de même avec AVA.

Si ses précédents courts métrages avaient affolé les cinéphiles, elle n’était pas encore connue du grand public. AVA devrait changer un peu cette injustice. Léa Mysius, confirme ce que l’on constate à chaque festival : l’incroyable boum créatif qui agite le jeune cinéma français depuis, au moins, Les Rencontres d’Après Minuit de Yann Gonzalez. C’est ainsi que l’on a pu voir sur la croisette des films comme Les Combattants de Thomas Cailley, Mustang de Deniz Gamze Ergüven et plus récemment, surtout, Grave de Julia Ducourneau qui a fait sensation dans le monde entier. Il est donc possible de faire des films artistiquement exigeants et conquérir le public?  Oui. Il en sera de même avec AVA.

Léa Mysius inscrit son film sur les traces de l’Effrontée

Disons-le tout net, on tient ici le premier film événement du festival. En contant le dernier été d’une gamine de 13 ans avant qu’elle perde la vue, Léa Mysius inscrit son film sur les traces de l’Effrontée de Claude Miller. Comme ce dernier, Mysius impose son personnage comme un pont entre plusieurs générations de cinéastes, mais surtout fait reposer tout le poids du film sur le corps de sa toute jeune actrice : Noée Abita, qui est évidemment la révélation du long métrage. Là où la fluette Charlotte Gainsbourg trouvait dans son personnage un formidable moyen d’exploser, Noée Abita implose. Elle existe avant tout grâce à son univers intérieur. Mutique, elle s’adresse bien plus au spectateur qu’aux autres personnages, et ce n’est qu’à travers son journal intime que sa propre mère pourra avoir accès à sa détresse et à son amour de vivre. Mais il y a chez ces deux ados, un égal désir de se donner pleinement à leur jeunesse qui, elles le savent, risque de tourner court. De la même manière s’il est difficile de dissocier L’Effrontée de Claude Miller, du hit « Sara perche ti amo » de Ricchi e Poveri, AVA va remettre au goût du jour la collaboration d’Amadou & Mariam avec le génie pop Damon Albarn : « Sabali ». La musique d’Ava sert de fil conducteur, et qui d’autre qu’une compositrice pût mieux traiter les angoisses et les désirs d’une jeune fille ? Après avoir signé, entre autres, la musique du documentaire consacré aux sourds Avec Nos Yeux de Marion Aldighieri, il est intéressant d’écouter Florencia Di Concilio s’occuper d’un film abordant la perte de la vue. Si la cinéaste apporte une intention certaine, à la musique, au son, il en va de même forcement pour l’image.

Ce chien, aussi ténébreux que son maitre

Dès le premier plan, Léa Mysius leur donne l’importance qu’il se doit. Le malaise recherché par la première scène rappelle les leçons de l’école autrichienne, un long plan séquence fixe n’éludant aucunement la laideur d’une plage en grande partie bétonnée où s’amusent des vacanciers qu’on devine désargentés. Ces derniers ne sont en aucun cas la source du malaise, mais plutôt les victimes inconscientes d’un drame à venir. Tout, du cadre au travail sur les couleurs et la lumière (le film est tourné en pellicule), et la saturation sonore met à mal la tranquillité du spectateur. Ce tableau vivant va être perturbé par l’entrée en scène d’une tache noire, un chien errant qui va être le point de fixation autant de la gamine que du spectateur. Ce chien, aussi ténébreux que son maitre — un tsigane, dans la fleur de l’âge, jouant au mauvais garçon — va nourrir les fantasmes et cauchemars de la gamine.

Le monde d’Ava est violent, et rongé par l’inquiétude

La jeune fille, partagé entre l’envie de profiter de ses derniers instants de lumière et la fatalité des ténèbres qui viennent, cherche autant à les apprivoiser qu’à pointer ce qui la dérange dans ce monde du visible. La police, à cheval, y est équipée pour la répression plus que pour la médiation, où lorsqu’une bagarre éclate, le premier réflexe est d’utiliser son smartphone pour filmer plutôt que d’appeler au calme. On n’est pas loin, ici de Black Mirror façon White Bear ou du clip, « Ill Manors » réalisé par Ben Drew (Plan B) pour illustrer sa propre chanson. C’est là que le portrait de la jeune Ava s’éloigne de celui de Charlotte l’éffrontée. L’adolescence s’exprime différemment dans un monde, encore tout auréolé par les utopies politiques des seventies et celui d’aujourd’hui où l’espoir est devenu une insulte, une preuve de fragilité de naïveté intellectuelle. Le monde d’Ava est violent, et rongé par l’inquiétude : c’est celui de la guerre au terrorisme, des crises financières et du ravage de l’anthropocène. C’est ce qui rend encore plus beau le développement du désir chez l’adolescente. Là où sa mère (la très touchante Laure Calamy) pleure de voir sa fille devenir aveugle, Ava affronte la situation sans sourciller. Ce qui lui permet de faire des choix : bien qu’elle soit courtisée par le fils du moniteur de char à voile, adorable p’tit mec aux faux airs de Vincent Lacoste, c’est vers Juan qu’elle va jeter son dévolu. Après tout, ce qui fait naitre le désir c’est bien la difficulté de le satisfaire.

la même volonté insurrectionnelle de transformer le monde

De la plus étrange des manières AVA nous rappelle les premiers émois estivaux d’une autre adolescente qui avait marqué l’année 2016 : la jeune Rita de John From. Bien que le film de Joao Nicolau soit tout entier consacré à la lumière, il y a chez ces deux jeunes filles la même volonté insurrectionnelle de transformer le monde (Lisbonne ou Les Landes) à l’image de leur désir. Et en ce moment, ça fait vraiment du bien.

il y a chez ces deux jeunes filles la même volonté insurrectionnelle

AVA de Léa Mysius, avec Noée Abita, Laure Calamy et  Juan Cano. Sortie le 21 juin 2017. 1h45. 

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l'université pour y faire grève et bouffer du film. Je m'y passionne pour la critique et l'écriture de scénario. Depuis, je m'efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l'ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

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