Nous avons vu lors du festival Séries-Mania les deux premiers épisodes de la saison 3, mais nous ne parlerons ici que de la série jusqu’à l’épisode 3×01 compris, qui est sorti dimanche soir sur HBO. Pas de spoilers, nous ne sommes pas bovins à ce point.

La secte des allumés vêtus. Ce sont les personnages de série que j’ai le plus détesté de toute ma vie.

Cinématraque vous avait touché deux mots sur la série post-Lost de Damon Lindelof lors de sa première saison, puis on avait un peu mis ça de côté. Il est désormais de bon ton d’y revenir, puisque le festival Séries-Mania nous en a donné le cadre, et puisque la série touche à sa fin. Il ne nous reste que dix épisodes pour découvrir à quoi va ressembler l’apocalypse  cette dernière n’est pas littérale, mais pour une série avec un tel thème, toute discussion autour de la fin diégétique amène forcément celle de la fin du monde…

• Dans les épisodes précédents…

Retour en arrière rapide sur les deux saisons précédentes, histoire de mieux cadrer les enjeux de celle qui vient fermer les portes du Paradis. Ou de l’enfer, choisissez votre Team :

Envoyez #TEAMHELL ou #TEAMHEAVEN au 3615LAFINDELOSTESTBIEN.

On rembobine le magnéto.

The Leftovers, c’est l’histoire de ceux qui restent derrière. Après que 2% de la population mondiale s’est volatilisé, « les restants » se retrouvent désemparés, ou comme l’a si bien dit Lindelof durant Séries-Mania, « dans un état extrême de confusion émotionnelle ». C’est d’ailleurs pour cela que Kevin, flic de petite ville américaine, est le personnage principal et central de la série.  Personne n’est davantage plongé dans la confusion que lui. Moins il se questionne d’ailleurs, mieux il se porte.

la confusion émotionnelle et l’absence de réponses

La première saison, très franchement, est presque irregardable. Je dis ça en fan absolu de la série, et de chacun de ses épisodes,  mais les dix premiers épisodes sont brutaux. Insoutenables. Il n’y a qu’a voir l’épisode centré sur Nora, pauvre femme qui a vu son mari et ses deux enfants disparaître, qui se paye des prostituées pour qu’elles lui tirent dessus. Ou bien celui centré sur son frère Matt, prêtre dont la vie ferait passer celle de Job pour une promenade de santé… Il faut sévèrement s’accrocher. Et encore, je ne vais pas non plus m’étendre sur la secte des allumé (e) s vêtu (e) s de blanc à la clope facile. Ce sont, probablement, les personnages de série que j’ai le plus détesté de toute ma vie. Toujours est-il que la trame narrative laisse intelligemment la place aux portraits, tout en posant toutes les bases de ce qui fera le succès de la deuxième saison. Au fond, tout repose sur les deux obsessions de Lindelof. D’un côté, la confusion émotionnelle et l’absence de réponses face aux questions spirituelles de l’autre, le mystère comme moteur total et totalisateur de toute la narration.

Le mot-clé étant bien évidemment « potentielles »

Une fois les bases posées, Lindelof éclate tout dans le dernier épisode, ce qui permet à la saison 2 d’être très largement construite autour d’une idée à la fois simple et difficile à articuler : la « Mystery box ». Cette idée correspond à une méthode très typique de la bande à Lindelof – JJ Abrams s’en sert à foison dans toutes ses réalisations, et dans la majorité de ses productions, ce jusque dans le marketing –  : il s’agit d’engager le spectateur autour d’une question qui sert à faire avancer l’histoire. Lost en était une sorte de laboratoire, où les expériences n’ont pas su résister à la réalité d’une télévision encore trop conservatrice pour se permettre autant de libertés. Il y avait trop de mystère, pas assez de résolution, et un équilibre précoce qui en a déçu beaucoup. Avec The Leftovers, Lindelof a su se prévenir très tôt de ce genre de problèmes en annonçant la couleur d’entrée de jeu : nous ne saurons jamais ce qui est arrivé aux 2 % disparus. Nous nous intéressons à la confusion des restants. Et c’est là que la série est en soi incroyablement forte : des réponses potentielles, il y en a à la pelle. Le mot-clé étant bien évidemment « potentielles », puisqu’il n’est pas question de placer le spectateur au-dessus des personnages. S’ils/elles souffrent, nous aussi. Ainsi la saison 2 s’articule autour d’une nouvelle ville, Miracle (parce que soi-disant personne n’a disparu là-bas), et autour de deux mystères : 1. où est Evie, jeune fille soudainement disparue  et 2. Est-ce que notre héros Kevin est fou, ou bien est-il réellement visité par le fantôme d’une femme qu’il a tuée ?

un équilibre entre une forme de télévision somme toute assez classique — celle du mystère et de sa résolution — et une plus libre et moderne.

Bien sûr, j’en laisse beaucoup de côté, parce qu’il le faut. Mais si quelqu’un veut cent pages sur The Leftovers en long en large en travers en diagonale et en marchant sur les mains, il n’y a qu’à demander.

La saison 2 parvenait déjà à atteindre un équilibre entre une forme de télévision somme toute assez classique — celle du mystère et de sa résolution — et une plus libre et moderne. Plus centrée sur l’émotion et la subjectivité, empêchant toute possibilité de prise de recul, ou de prise de haut. Et même si narrativement, le dernier épisode s’achevait sur un entre-deux, une non-fin, il était déjà difficile d’imaginer comment une saison 3 apporterait quoi que ce soit de nouveau.

• Pourquoi une saison 3

Pour voir le cul de Justin Theroux

La question est typique de la télévision, et ici elle l’est d’autant plus qu’on parle de l’homme en grande partie responsable pour son existence.  Rappelons que Damon Lindelof a été forcé par ABC d’étaler la confiture Lost sur une trop grande tartine de six saisons, jusqu’à devoir batailler pour obtenir une vraie fin. Avant lui, d’autres se sont bien viandés en espérant pouvoir aller au bout de leurs idées… Notamment Angel, la série de Joss Whedon.

Aujourd’hui, la télévision a changé, les séries aussi, et les showrunners ont probablement plus de pouvoir que jamais auparavant. Imaginez un peu AMC annoncer à Vince Gilligan qu’il doit faire une saison de plus de Breaking Bad, alors que la fin est déjà amorcée…

Ce qui veut dire qu’au-delà d’une simple prise en considération de l’audimat, on se questionne — et c’est tant mieux — sur le contenu : qu’a-t-on à dire?  Il est clair que Lindelof n’a pas voulu faire une saison en plus pour permettre aux fans de la série de souffrir un peu plus longtemps. C’est vrai quoi, on avait presque terminé la saison 2 sur une bonne note  en laissant la suite dans le flou, on était prêts à écrire nos fanfictions où tout finissait bien pour Nora et Kevin, et où l’on arrêtait de massacrer des chiens sans aucune raison.

L’équilibre entre émotion et narration étant déjà atteint en deuxième saison, qu’est-ce qui peut bien y avoir de plus à dire après tout ça  la réponse… est en fait évidente. Car le troisième dénominateur commun a toujours été la religion.

• Émotion + Narration + Religion = Ultime Saison

En vrai, j’aurais mieux fait de parler de foi et de spirituel, mais ça ne rimait pas.

Je ne vais pas passer par quatre chemins : la troisième et dernière saison de The Leftovers va se demander si Kevin, notre flic superhéros à peu près aussi beau qu’il est constamment paumé, ne serait pas un nouveau messie. Bien sûr, parce que c’est une série très dense, on parlera de beaucoup d’autres choses, mais voilà le centre de toute cette histoire : Matt le gentil prêtre a écrit un Nouveau Nouveau testament sur son pote Kevin. C’est la révélation principale de ce premier épisode, et les conséquences risquent d’être bien plus impressionnantes que l’on peut s’imaginer au premier abord. La scène qui vient fermer le premier épisode de la saison 3 en est un sacré indicateur. D’ailleurs, je propose qu’on appelle ce genre de scène du « damonisme », tellement ça en devient symptomatique.

Terminer la série sur cela, c’est d’une évidence tellement frappante qu’on ne l’avait tout simplement pas vu venir  parce que, justement, la diégèse empêche toute forme de prise de recul. Kevin, qui vient de passer sept ans à combattre des dérives sectaires plus ou moins dangereuses, qui voit des fantômes, qui est probablement mort et a visité un au-delà sous forme d’hôtel luxueux, qui s’est fait tiré dessus et n’en est pas mort… Kevin est le candidat parfait. C’est comme si tout ce que nous avions vu jusque là ne servait que de préambule. Et la fin de Lost, qui avait déplu à tant, en devient chaque jour de plus en plus cohérente dans l’œuvre de l’auteur Lindelof : la religion n’est pas la solution, c’est une force conclusive.

Forcément, c’est sacrément ironique, indéniablement mordant, et donc pathétiquement drôle. C’est d’ailleurs une des forces de cette nouvelle saison pour l’instant : le malaise est tel qu’on ne peut s’empêcher de rire. C’est extrêmement flagrant dans une salle de cinéma comme pour Séries-Mania, où nous étions environ 3 00 à avoir la gorge nerveuse.

Et en plus de cela, on en atteint une dimension métafilmique non négligeable. En resituant les actes exceptionnels de Kevin au sein d’un monde en besoin vital de miracles, le spectateur en est obligé de se questionner sur la position du showrunner tout puissant. Oui, le dernier mot résume assez bien tout ce qu’on pense de The Leftovers.

La deuxième saison s’ouvre par une autre disparition

• L’humanité nombriliste : tragédie en trois actes

Évidemment, nous ne connaissons pas la fin de l’histoire. Peut-être sera-t-elle décevante. Mais ce qui est certain, c’est que Lindelof a, ici, construit une œuvre déjà cohérente. Un triptyque génial sur la prétention sans fin des humains de toutes époques, persuadé (e) s d’être assez important(e)s pour connaître la fin du monde.

La scène qui ouvre la première saison montre la disparition des 2 % : la fin du monde tel qu’il l’était. La deuxième saison s’ouvre par une autre disparition, suite à un tremblement de terre dans un âge préhistorique. La saison finale enfonce le clou en présentant une communauté amish au 19e siècle, tentant de déterminer la date de la fin du monde. Le jugement se fait sans dureté, et plus avec une sorte de fatalisme : les humains semblent condamnés à se croire au centre de tout.

Et cela se reconnaît dans la mise en scène  il y a quelque chose de très cinématographique dans la manière dont Lindelof filme le mouvement  les décors sont très vastes et très vivants, mais ces décors sont presque toujours dans le flou. On reste bien collé aux basques des personnages, l’objectif en plein dans la face  ce sont bien eux qui sont centrés.

Impossible de savoir comment cela va se terminer. Difficile de penser que tout finira bien pour nos héros,  pas simple d’imaginer qu’une des meilleures séries de la décennie touche déjà à sa fin. Facile de déterminer à l’avance que le final sera éprouvant, clivant et frustrant  évident que l’on peut déjà parler de The Leftovers comme d’un chef d’œuvre.

The Leftovers, de Damon Lindelof. Avec Justin Theroux, Christopher Eccleston, Amy Brenneman. La saison 3 est diffusée depuis le 17 avril sur OCS City