Logan : Focus on the pain

« Everybody won’t be treated all the same. » La voix de Johnny Cash entonne « The Man Comes Around » lorsque, enfin, se referme l’histoire de Logan. Nous sommes en 2029, les mutants ont été décimés autant par le gouvernement américain que par les alliances que les X Men ont passées avec les institutions. Il ne reste à vrai dire qu’une poignée, peut être même qu’à peine un trio : Caliban, le sniffeur de mutants, Charles Xavier et Logan. Chacun se retrouve diminué par son mécanisme cellulaire. Logan tue le temps et la douleur, en buvant, tout en travaillant comme chauffeur de luxe pour les Américains pure souche, riches et vulgaires. Avec l’argent, il fait vivre ses deux compères et tente d’atténuer la démence dont souffre le Professeur X. On s’y était préparé : malgré la présence de Stephen Merchant (le trop discret co-créateur de The Office) dans la peau de Caliban, la maladie qui ronge l’acteur Hugh Jackman et les 76 ans de Patrick Stewart n’annonçaient en rien une comédie.

Un putain de western !

Et c’est effectivement un film-linceul que nous offre le solide James Mangold dont on avait, ici, soutenu la première rencontre avec le Wolverine. Car, si Logan est un indéniable tour de force, sa genèse repose sur ce que le cinéaste est arrivé à entreprendre avec son acteur et son équipe. Malgré son statut d’éternel spin-off, Mangold a réussi à faire tressauter le projet commercial du précédent opus. Avec un titre très sobre, The Wolverine, le réalisateur de Copland a imposé un polar dans la dynamique super-héroïque. Le film a probablement déstabilisé les fans, pourtant, l’idée de transformer Logan en une sorte d’Humphrey Bogart des temps modernes avait de quoi réjouir. Logan,le film, part des mêmes bases, et isole la grande œuvre de Mangold, du produit dérivé des X-Men qu’était le premier opus réalisé par le faiseur Gavin Hood : Wolverine : Origins. Le personnage de Wolverine devient devant la caméra de James Mangold une proposition alternative, expérimentale, comme cela a pu exister dans les comics : Autant chez Frank Miller – pour le scénario – que chez Mike Mignola – pour le dessin -. Cette expérimentation du genre, Mangold l’assume encore plus dans Logan et tel John Carpenter avec Snake Plisken, ou John Nada, il nous place Logan au sein d’un western Lo-Fi. L’attachement du metteur en scène pour une histoire du cinéma et le film de cow-boy en particulier n’est plus à démontrer depuis son remake de 3 h 10 To Yuma.

C’est une séquence toute simple, mais qui cimente le propos du film

À travers Logan, le réalisateur revient à ses amours. Il ajoute aux clins d’œil du récit aux westerns, d’autres références meta-textuelles, qui n’ont rien de gratuit. L’air de rien, lorsque Charles Xavier fait découvrir à la jeune Laura L’homme de la vallée perdue (George Stevens) dans une chambre d’hôtel, durant leur fuite, le film est diffusé sur une télévision high-tech. Cette gamine qui semble n’avoir jusque là connu que les comics « X-Men » découvre le cinéma par le western. C’est une séquence toute simple, mais qui cimente le propos du film et amorce la seconde partie du métrage. Face à ce monde incontrôlable, qui avance alors qu’on dépérit, tout est question de filiation, de ce que l’on va transmettre à ceux qui restent. Si l’on pense à ce moment-là, à la confrontation entre la bande de la Wild Bunch de Peckinpah face aux premières voitures, il serait faux de voir en Logan le même désenchantement. James Mangold est conscient du monde que l’on affronte et de ce qu’il risque de devenir. Il ne s’y résout pas, c’est tout.

Papy fait de la résistance !

Poursuivant le travail fondateur de Stan Lee, Jack Kirby et de leur rejeton Chris Claremont, James Mangold inscrit son film dans une réalité brute. La responsabilité conjointe du gouvernement américain et de toute une génération d’activistes qui ont, pour les uns utilisé leurs gamins comme de la chair à canon et pour les autres refusé ou ont abandonné l’idée de transmettre leurs idéaux à leur progéniture. Laura, cette petite brindille, doit assumer dans son être le cynisme du pouvoir et la lâcheté de ses géniteurs. Elle est à l’image de toute une génération de gamins à qui l’on a vendu du rêve, un avenir, la sécurité et un monde meilleur, mais qui se retrouve à avoir comme seul horizon : la consommation et le chômage. James Mangold ne cherche pas à édulcorer la réalité dont il se nourrit pour faire son film : que faire d’une jeunesse qui a été éduquée dans la violence et à qui on a retiré tout espoir ? À ce questionnement, certains gamins répondent sans demander leur reste, à Colombine ou à Virginia Tech. D’autres adolescents choisissent de partir en Syrie et d’être formés à la tuerie de masse. Ils deviennent inghimasi : c’est à dire des combattants, les armes à la main, tout à fait prêts à se faire sauter, s’il le faut, à la gloire de Daesh. N’est-ce pas ainsi que l’enfantin Caliban décide d’en finir ? Ce qui impressionne dans Logan c’est qu’il nous montre des adultes qui n’en peuvent plus de vivre, et des enfants dont la rage les amènent à l’auto-destruction : soit l’impasse idéologique, métaphysique dans laquelle nous sommes plongés. Les X-Men d’hier faisaient s’affronter les différentes approches du combat politique des Afro-Américains face au pouvoir ségrégationniste. Le Professeur X, représentait les idéaux pacifistes du Pasteur Martin Luther King et Magneto, servait de parabole aux positions radicales de Malcom X et du combat des Blacks Panthers. Aujourd’hui, le terreau des idéologies progressistes s’est fait atomiser par 40 ans de violences néolibérales, de la culture de soi et de la consommation. L’individu est roi et doit s’accomplir aux dépens des autres, prendre leur place, les éliminer éventuellement. Rien d’étonnant, dès lors, de se retrouver face à de nouveaux mutants dont la soif de comprendre le monde, qui leur était jusque là inconnu, n’a d’égal que la rage qu’ils mettent à tuer.

quelque chose d’insurrectionnel

Ce vide existentiel, cette angoisse de vivre, James Mangold la traduit dans Logan, par une apothéose sanglante qui pourrait, là encore, rappeler La Horde Sauvage. Mais là où Sam Peckinpah en faisait un point de non-retour, il s’agit ici pour les tout jeunes mutants de renaitre et d’en finir brutalement avec le vieux monde. Il y a dans la confrontation finale quelque chose d’insurrectionnel. Les gamins, qu’on jurerait sortir du clip « Midnight City » de M83 ou celui de « First of the Year (Equinox) » de Skrillex, prennent leur revanche, soutenue par la figure tutélaire du Wolverine. Logan, fidèle à lui même, est décrit tout au long du film comme la quintessence du beau salaud individualiste. Sa violence n’est contenue que par le triste constat que son corps ne se régénère plus, contaminé par son exosquelette intérieur qui lui tient lieu d’arme secrète. Il se meurt et garde près de lui une balle fondue dans l’adamentium, l’alliage qui constitue son squelette de métal et seul moyen de le tuer. Si la relation qu’il va nouer avec Laura tient lieu d’une convention, le traitement que lui impose James Mangold brise toute tentation de facilité. La gamine n’a rien de la pauvre jeune fille sans défense, elle, comme ses camarades ont été créées pour tuer, ce qu’elle n’hésitera pas à faire plus d’une fois dans sa fuite.

– La vie, c’est comme ça tout le temps ? Ou seulement quand on est petit ? – C’est comme ça tout le temps.

Mais là où Logan n’a plus d’espoir, Laura en a un, bien maigre : rejoindre ses frères et sœurs qu’elle croit pouvoir retrouver au « Paradis ». Si l’éden renvoie à la symbolique religieuse, il signifie surtout un désir d’utopie que les adultes doivent savoir interpréter. C’est cette problématique que James Mangold se propose de résoudre : l’incompréhension qui ronge deux générations. Alors que Logan met en garde Laura contre les faux espoirs de la fiction (les comics), les mercenaires qui poursuivent les mutants méprisent le choix de Caliban de se réfugier dans la religion. On pense forcement, une fois encore une fois à l’incompréhension des adultes et des autorités face aux multiples départs aux USA comme en Europe de nombreux ados vers les camps de Daesh en Syrie. Or là où Logan voit une illusion mortifère, Laura conçoit un moyen de s’affranchir de l’Ancien Monde où elle était destinée à tuer. L’éden décrit dans les comics est un fantasme socialisant qui sert de socle à Laura pour sa reconstruction. Le Paradis recherché par Laura est donc l’inverse d’une illusion mortifère, c’est bien au contraire une arme intellectuelle pour fuir l’enfer dont elle provient. Elle saura se montrer convaincante, n’hésitant pas à en venir aux mains contre Logan. Progressivement, il apprend à vivre avec Laura, à construire avec elle une filiation évidente d’un père d’avec sa fille. Cette relation égalitaire et complexe permet autant à l’adulte d’apprendre de l’enfant que cette dernière du patriarche. Ce que filme James Mangold est la tentative de deux générations de se comprendre mutuellement pour canaliser leurs angoisses et leurs colères. Logan finira par permettre à sa fille d’atteindre son objectif et de rendre tangible l’Eden dont le Wolverine est le nouveau messie. Une fois réalisé, le rêve perd certes de sa superbe, mais pragmatique les gosses en prennent leur parti. Logan, n’est pas la figurine Marvel que tient l’un des mômes telle une amulette et encore moins le messie. L’Eden n’est pas le paradis permettant aux mutants d’être protégé de la violence du monde, mais n’est qu’une baraque paumée entre trois cailloux. Cependant, l’existence même du lieu démontre à Logan que Laura avait raison de s’entêter. Le film aurait pu s’arrêter là, mais tel n’est pas le projet de James Mangold.

James Mangold leur offre une rédemption agnostique

Au contraire d’un Peckinpah, Mangold ne filme pas la fin d’une époque, nulle nostalgie dans son geste, il ouvre ici une nouvelle ère. En se sacrifiant, le Wolverine aura tout de même réussi à pousser les enfants à refuser les idoles. Cette leçon, Laura va la mettre en pratique lors du très beau plan final. Après avoir déterré la croix christique, Laura renversera l’objet. Se faisant, elle transforme le symbole d’un culte en acte politique forcement blasphématoire. Elle représente autant le refus des idoles et des religions qu’un X qui puise son origine tout à la fois dans les Comics, que dans réalité des mutants, ces renégats en lutte contre l’oppression qu’ils subissent. Si les jeunes mutants doivent vivre avec les morts qu’ils ont provoquées, James Mangold leur offre une rédemption agnostique. Il clôt alors son diptyque en signant tout à la fois un hommage bouleversant à ces deux acteurs principaux, qui quittent définitivement la scène, qu’à la jeunesse en qui le cinéaste place tous ses espoirs. Mais, à la condition que les générations futures se nourrissent plutôt des mythes des cultures populaires que du nihilisme des institutions militaires et religieuse

Logan, de James Mangold avec Hugh Jackman, Patrick Stewart, Stephen Merchant, Dafne Keen. 2h21.

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l'université pour y faire grève et bouffer du film. Je m'y passionne pour la critique et l'écriture de scénario. Depuis, je m'efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l'ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

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