Harmonium: Photobomb

En 2014, au Festival Entrevues de Belfort, nous avions rencontré Kiyoshi Kurosawa et nous avions évoqué avec lui, la difficulté de réaliser des films au Japon. Il nous avait répondu qu’il ne s’en souciait pas trop, mais qu’il s’inquiétait plus pour la jeune génération dans laquelle il voyait beaucoup de talents s’exprimer. Koji Fukada est l’une de ces nouvelles têtes que l’on observe, en Occident, arriver depuis quelques années. Inconnu du grand public, Fukada est découvert par les cinéphiles de la métropole à travers les festivals et le Kinotayo (Festival du cinéma japonais contemporain de Paris) en particulier. C’est en effet ici que fut repéré le jeune homme avec La Grenadière (2006), adaptation d’Honoré de Balzac, primé en 2008. Ce moyen métrage d’animation basé sur des tableaux de Ken Fukazawa que le cinéaste anime grâce à une technique expérimentale (Ga-nimé) fut distribué deux ans plus tard, en France, dans de rares salles d’art et d’essais. 2017 devrait un peu changer la donne. Hasard du calendrier, Koji Fukada aura deux de ses films distribués en France. En avril, nous aurons la chance de découvrir Sayonara. Harmonium, salué l’année dernière au Festival de Cannes dans la section « Certain Regard » (Prix du Jury) est, lui, déjà en salle.

on ne saurait mieux conseiller Harmonium

Notre première rencontre avec le cinéma de Fukuda fut subliminale. Bien que le Tout-Paris n’avait d’yeux que pour Au Revoir l’Été, nous l’avions manqué.  C’est, une encore fois à Belfort, en 2014, que l’on a pu voir l’influence directe du cinéaste sur l’un de ses collaborateurs : Takuya Misawa. Drôle et émouvant, Chigasaki Story (inédit en salle) doit, peut-être, beaucoup à Au Revoir l’été, cependant l’on préféra la démarche faussement légère et burlesque de Misawa à la mélancolie diffuse de Fukada. Mais pour qui voudrait découvrir la nouvelle coqueluche de la critique, on ne saurait mieux conseiller Harmonium aujourd’hui en salle. Ouvert sur le monde et toujours curieux d’apprendre en s’améliorant, Koji Fukada abandonne la comédie de mœurs héritée d’Eric Rohmer pour se confronter à d’autres genres. En attendant le film d’anticipation (Sayonara), le jeune cinéaste s’essaie, à travers Harmonium, au thriller psychologique. L’orage qui s’annonçait dans son précédent film distribué en France se déploie vraiment ici.

portrait de cette famille dysfonctionnelle, troublée par l’arrivée d’un étrange individu

Fukada est un grand inquiet. On le comprendra avec le temps, lorsqu’il aura construit une œuvre, les raisons de ses angoisses. Toujours est-il que le portrait de cette famille dysfonctionnelle, troublée par l’arrivée d’un étrange individu, n’est pas sans rappeler la matrice pasolinienne, Théorème. Mais c’est avant tout le déjanté Visitor Q de Takashi Miike qui s’impose à nous progressivement. Comme l’intrépide cinéaste punk, Fukada nous présente des archétypes de la société japonaise dont il se plait à dynamiter chacun des clichés (le travail, le respect de la hiérarchie sociale, les yakuzas, l’écolière et la femme soumise). Il s’en distingue pourtant par sa mise en scène : là où Miike n’hésite pas à faire de son film une bombe à fragmentation, Fukada préfère la méthode de l’injection létale. D’une apparente sobriété, Harmonium est monté comme un métronome, le spectateur est pris dans une douce torpeur, mais lorsqu’il comprend ce qui lui arrive, c’est qu’il est déjà trop tard. Au bord du gouffre, telle est la traduction littérale du titre japonais du dernier Fukada. L’étude clinique de ses personnages, la distance que l’artiste applique à sa mise en scène de ce portrait au vitriol n’est pas sans rappeler l’école autrichienne et le cinéma de Michael Haneke en particulier.

son travail au croisement de la peinture et de la musique

S’il se fiche, comme son collègue européen, d’être aimable, en n’hésitant pas à jouer du malaise et des temps morts, Fukada s’émancipe et se singularise doucement avec Harmonium. Pour construire son cinéma, le réalisateur japonais théorise ici son travail au croisement de la peinture et de la musique. Une séquence illustre bien cette posture, à savoir une ellipse baroque qui tranche avec la sobriété générale du film. On y voit la fille de la famille changer d’habits pour se rendre à une cérémonie. Avec une certaine grâce, Fukada suit la gamine et sa transformation. Alors qu’elle ne porte que des habits de couleurs ternes et factuels, elle se drape à la faveur d’un champ/contre-champ d’une belle robe rouge. Ce qui pouvait être pris pour une couleur anecdotique dans Au revoir l’été, se révèle obsessionnel ou en tout cas intentionnel dans le cinéma de Fukada (le rouge aura également son importance dans Sayonara). Cette couleur servait par le passé à certains peintres à orienter le regard du spectateur (le Punctum). Dans le film de Fukada elle y trouve la même utilité. Séquence charnière de l’œuvre, ce changement de costume insiste sur le rôle primordial tenu par la petite fille. Plus tard, lorsqu’un drame surviendra, Fukada ne cherchera pas à rendre crédible l’écoulement du sang, mais au contraire, fera de l’accident un tableau vivant. De la même manière, la musique n’accompagne pas seulement son récit et n’est pas uniquement un élément matériel utile à la narration (l’harmonium), mais elle inspire la mise en scène elle-même. Rythme, couleur et montage donnent à l’ensemble une musicalité évidente. À travers des petites touches discrètes, comme les crimes où certaines apparitions fantomatiques de Tadanobu Asano, ce rapport entre la peinture et la musique dévoile une étonnante influence du giallo sur Harmonium. À première vue simpliste voire banale, la mise en scène discrète de Koji Fukada révèle à qui veut bien le voir sa profonde richesse.

certaines apparitions fantomatiques de Tadanobu Asano

Mais Harmonium est aussi un regard effrayé sur l’humanité qui progressivement se confirme dans les œuvres du cinéaste. Dans le film, seuls le temps et la mort peuvent rendre l’humanité sympathique. Ces personnages ont en eux une violence qu’ils cherchent de moins en moins à contenir, quand elle n’est pas tout simplement une réaction au mépris de l’autre. Ce regard sombre est contrebalancé par l’évidente complicité qu’a réussi à nouer le cinéaste avec ses acteurs qui livrent des prestations assez bluffantes. En premier lieu, Kanji Furutachi (du reste un ami de Fukada en passe de devenir son acteur fétiche) qui épate par sa maitrise des émotions et les tons qu’il donne au personnage du père. La star charismatique Tadanobu Asano (célèbre pour ses rôles chez Miike, K. Kurosawa, Kore-eda, Kitano, Hou Hsiao-hsien, Oshima et pour citer un dernier maitre, Scorsese pour Silence) étonne par son jeu en retrait, mais qui n’en est pas moins inquiétant. Mariko Tsutsui donne, quant à elle, au personnage de la mère, tout aussi égoïste que les autres, une touche d’humanité discrète qui permet au spectateur de respirer.

pessimisme radical de Fukada

La misanthropie qui se dévoile dans Harmonium n’est pas une posture d’artiste à l’égo surhumain comme chez Woody Allen. C’est le résultat d’un constat général du cinéaste qui s’est confirmé après les catastrophes naturelles et l’accident nucléaire (dû à l’avidité des classes dirigeantes japonaises) de 2011. Maintenant que la responsabilité de l’État, de l’entreprise en charge de la centrale nucléaire et que le rôle des familles Yakuzas a été démontrée dans la catastrophe et ses répercutions actuelles, il y a de quoi douter effectivement de l’humanité. Fukushima, qui était évoqué dans Au revoir l’été, ne l’est plus dans Harmonium, mais difficile de ne pas voir dans le pessimisme radical de Fukada autre chose que la conséquence de ces événements historiques et irrémédiables sur sa vision du monde. En avril prochain, on pourra constater avec Sayonara qu’à l’instar du 11 septembre 2001 pour le cinéma américain, il y a pour le cinéma japonais, un avant et un après Fukushima.

Harmonium, de Kôji Fukada avec Kanji Furutachi, Mariko Tsutsui, Tadanobu Asano, Kana Mahiro, Takahiro Miura, Momone Shinokawa, Taiga Nakano. 1h58. Sortie le 11 janvier 2017.

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis , je me réfugie à l'université pour y faire grève et bouffer du film. Je m'y passionne pour la critique et l'écriture de scénario. Depuis, je m'efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l'ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque.

1 Comment

  • Répondre janvier 19, 2017

    Eve

    Un film dont on ne sort pas indemne, il vous poursuit longtemps une fois sortis de la salle.
    Cruel, magistral et subtile, et au final bouleversant.

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