Crisis in Six Scenes : Scènes de la crise conjugale

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Nos notes

Alors que les cinéastes qui viennent se frotter au nouvel Eldorado du petit écran se font de plus en plus nombreux, concédons que voir celui de Woody Allen se joindre à la liste avait quelque chose d’insolite et d’intriguant. Non qu’il soit totalement étranger à cet univers (il y a commencé avant même de devenir le grand cinéaste que l’on connaît, à écrire des blagues pour les légendaires Ed Sullivan, Sid Caesar ou Steve Allen), mais à 80 ans, on pensait cette époque définitivement derrière lui. Rapidement, la curiosité a cédé la place à l’inquiétude, bien alimentée par le cinéaste lui-même : est-ce que le néo-octogénaire allait réussir à trouver sa place dans un paysage en quête constante de modernité ?

Notons que contrairement à beaucoup, votre serviteur n’est pas tombé à l’époque de sa sortie dans le panneau tendu par Allen en personne dans plusieurs interviews, notamment lors de passage annuel au Festival de Cannes. On pouvait y lire le cinéaste y faire part de son désarroi quant aux difficultés impliquées par le passage du grand au petit écran, balançant qu’il se sentait complètement paumé et qu’il redoutait que le résultat se révèle catastrophique. C’est pourtant tout sauf un secret : Woody Allen déteste absolument tout ce qu’il fait, ou du moins s’en donne la posture. Déjà en 2012, à l’époque de To Rome With Love (en toute objectivité l’une de ses trois pires œuvres), on pouvait l’entendre dire : « Je travaille sur un film pendant un an. Je l’écris, je travaille avec les acteurs, je le monte, je mets la musique et après, je n’ai absolument aucune envie de le revoir […] Je n’ai jamais été satisfait et je n’ai jamais apprécié aucun de mes films. J’ai fait le premier en 1968 et je ne l’ai jamais revu depuis ».

L’autodépréciation étant une spécialité du réalisateur de Manhattan, restait donc à aborder cette bien curieuse minisérie en six épisodes qu’est Crisis in Six Scenes. Les plus optimistes rêvaient d’un Woody Allen débridé et machiavélique, une sorte de croisement entre Crimes et Délits et Le Sortilège du Scorpion de Jade. On se retrouve pourtant vers une œuvre encore plus modeste qu’on pouvait s’y attendre, une série qui débute comme un petit Maris et Femmes et vire à la pantomime version Escrocs, mais pas trop. Escrocs, mais pas trop, tiens, là voilà la clé de lecture de Crisis in Six Scenes puisque c’est avec ce film que la grande Elaine May avait pris sa retraite en 2000.

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Et si Woody Allen est allé lui proposer de sortir de sa retraite, ce n’est pas sans raison. Quasiment toujours présent ensemble à l’écran, leur duo gentiment dysfonctionnel (elle est le Clown Blanc progressiste et mesuré, il est l’Auguste névrotique et conservateur) se structure sur de longues engueulades dont on suppute que certaines d’entre elles furent en partie improvisées sur le plateau. Crisis in Six Scenes devient dans ces instants-là une sorte de sketch show marital au-dessus duquel plane l’ombre du duo historique que formait Elaine May avec un autre immense réalisateur, le regretté Mike Nichols, disparu il y a bientôt deux ans.

Au-delà même de ne pas réussir à trouver la formule pour adapter la structure narrative de ses films au format télévisuel (Woody Allen se contrefout royalement de la notion de cliffhanger), l’autre grief que l’on peut adresser à Crisis in Six Scenes est de ne pas réussir à trouver l’équilibre nécessaire entre les différentes tonalités qui structurent ses intrigues. Si les séquences formées par son duo avec Elaine May laissent filtrer quelques répliques telles qu’on les adore chez lui, on ne peut en dire autant de son association nettement plus bancale avec Miley Cyrus, qui s’offre ici une nouvelle collaboration de prestige après avoir notamment tourné chez Sofia Coppola l’hiver dernier (le sympathique, mais dispensable A Very Murray Christmas).

Sur le papier, la confrontation entre la jeune idéaliste rêvant de changer le monde et le vieux grognon matérialiste et cynique avait tout pour plaire. Le problème, c’est que Woody Allen l’a déjà fait, et bien mieux, ces toutes dernières années, avec le formidable et cruellement sous-estimé Whatever Works, où Evan Rachel Wood (nettement plus talentueuse que l’ex-Hannah Montana, et on compte sur le Westworld de HBO pour le rappeler) donnait la réplique au brillantissime Larry David. Et le motif est déclinable à l’infini. Ce n’est que rarement mauvais, mais on a souvent vu pareil dans la filmographie de Woody Allen, et souvent en mieux. On préférera limite la sous-intrigue du book-club de petites vieilles qui se convertissent peu à peu au communisme le plus acharné, souvent drôle et qui laisse parfois entrevoir les dialogues azimutés de ses premières comédies (dont Bananas bien évidemment, communisme-LOL oblige).

Au final, ce n’est qu’une aimable récréation (ce qu’il a toujours proclamé être, puisqu’il n’a pas ralenti sa cadence de tournage pour autant), assez datée et clairement inadaptée à son support. Ce n’est pas le naufrage qui nous est dépeint un peu partout. Mais la désuétude assumée de ce tout petit objet fait que c’est loin d’être imbuvable non plus.

Crisis in Six Scenes, une série de et avec Woody Allen, Elaine May, Miley Cyrus…, Amazon, 6 épisodes de 22 minutes environ.

Verdict ?

Hubert Bonisseur de la Bath de la critique française, ma plume a la finesse d'un klug aux marrons de Monsieur Preskovic. J'aime Bill Murray plus que de raison. Par contre, j'aime pas trop les voleurs et les fils de pute. Je suis là parce que je connais l'ouvreuse. J'officie aussi sur le site de Première parce que ça sonne bien sur un CV.

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