Juste la Fin du Monde, de Xavier Dolan

Cannes est cruel. Tu peux te pointer avec 2 heures d’avance dans la file d’attente du film le plus attendu des festivaliers et ne jamais rentrer, juste à cause de la couleur de ton badge. Cannes est raciste envers les badges bleus, et surtout envers les jaunes. Il suffit que les mieux accrédités (ceux que l’on appelle dans notre jargon les roses et les blancs) se décident tous à assister à une même séance, ils te passent quelle que soit leur heure d’arrivée devant. Tu peux être là depuis 2 heures et eux débarquer 4 minutes avant le début de la séance, ils te piqueront ta place et, pour les plus connards, te feront des coucous apitoyés en montant les marches et en zieutant ta foule remplie de types tout rouges à cause des coups de soleil.

« Messieurs dames, la séance est complète. »

Je n’avais jamais vu quelqu’un se faire autant huer depuis mon prof de maths en 4e qui annonçait faire cours en ce vendredi de grève quasi générale au sein de l’établissement.

« Mais ne vous inquiétez pas, une autre séance se tiendra à 21h30 en salle Bazin. »

Il est 19h. Soit l’heure la plus merdique possible pour ce cas de figure : soit tu vas manger, tu perds une heure et prends le risque d’à nouveau te faire refouler, soit tu montes direct et tu attends 2h30, ce qui équivaut à un film roumain. Et bordel, c’est long les films roumains.

Je prends la tangente et cours m’acheter un sandwich SNCF au Monop’ que je mange en courant vers la salle. J’arrive dans la queue à 19h14, tout suant, avec un gros mal de ventre et le hoquet. 2h15 d’attente plus tard, les lumières s’éteignent, et le hoquet avec. Enfin, putain.

Ma relation avec Xavier Dolan est des plus tumultueuses. Si à ses premiers films je reconnais d’indéniables qualités esthétiques souvent gâchées par un côté hipster vraiment relou, j’ai néanmoins vécu avec Mommy l’une des séances les plus éprouvantes du Festival de Cannes de 2014. Eprouvante parce qu’agaçante : voir tant de talent gâché, un tel melon, une telle prétention, une telle surenchère de tous les plans à l’écran me faisait l’effet d’un gâteau empilant grossièrement tous mes ingrédients préférés, les gâchant chacun copieusement. Genre gratin d’asperges – glace au chocolat – frites – pistaches.

Il suffit de 3 plans pour comprendre que Juste la Fin du Monde est encore bien pire que Mommy.

A 34 ans, Louis va mourir. Auteur à succès éloigné de sa famille, il décide de renouer avec les siens pour leur apprendre la nouvelle et reprendre le contrôle de sa vie familiale.

Lui c'est Louis

Lui c’est Louis

Dès l’arrivée de Louis chez ses parents, cinématographiquement parlant, on sent qu’un truc cloche. Chaque personnage, parti pris assez culotté de la part du Québécois, apparaît seul à l’écran lors d’une discussion houleuse. Une partie de ping-pong verbale où chacun se répond du tac au tac mais personne ne partage son cadre. L’occasion plutôt maligne de les dire ensemble mais les montrer finalement très seuls. Seulement voilà, aucun n’est filmé ni éclairé pareil. De celui un peu sur-ex à celle franchement sépia en passant par celui trop sombre, ça fait comme quand ma télé déconne. Elle est chiante, ma télé, mais généralement, je sais exactement comme la réparer d’un coup sec sur le côté droit. Là, j’ai pas osé rentrer dans la cabine de projection. En tout cas, soit c’est un problème de projo, soit c’est un chef op’ daltonien, soit c’est – cas le plus plausible, mais par professionnalisme je devais envisager toutes les hypothèses – une énième lubie m’as-tu-vu de l’indécrottable réalisateur québécois.

Engueulades sur de l’eurodance moldave

Il ne faut pas bien longtemps pour que les premières engueulades se fassent entendre, déclenchant comme vous vous en doutez leur lot de chansons à la con, investissements frénétiques à la SACEM dont le réalisateur est coutumier. On ne tarde donc pas trop à voir Vincent Cassel et Léa Seydoux s’engueuler sur le tube d’Ozone Dragosta Din Tei. Je ne suis pas franchement certain que le mec ne fasse pas ça pour se foutre de la gueule des festivaliers cannois. Si c’était le cas, ce serait foutrement génial. Parce que voir les critiques de cinéma de 60 balais se grattant le menton sur de l’eurodance moldave, c’est presque de la performance artistique.

Bon, mais partons du principe que le mec est sérieux. De toute façon, on peut mesurer le sérieux revendiqué d’un film actuel aux décibels des engueulades qu’il met en scène. Aussi, ceux qui cherchent à tout prix à se donner du sérieux en ce moment, ce sont  les criards Maïwenn, Dolan et Bercot. Vivement que cette mode passe, elle est extrêmement fatigante pour les tympans et commence à ne plus faire d’effet à personne (alors on crie encore plus fort de film en film – à ce titre, le personnage de Vincent Cassel bat ici des records, mais j’y reviendrai).

Le film est une adaptation d’une pièce de théâtre de Jean-Luc Lagarce qui a ceci d’intéressant d’être essentiellement constituée de monologues, comme autant de reproches faits par une famille à celui qui les a quittés. Mauvaise idée que d’adapter une pièce qui repose sur un tour de passe-passe théâtral : en effet, si au théâtre – ou dans un bouquin – le spectateur peut accepter le monologue en focalisant son attention sur un personnage malgré la présence de l’autre sur scène, au cinéma c’est bien plus difficile. Alors, Dolan fait gueuler le plus fort possible ses acteurs (Cassel atteint ici le niveau 9/10 sur l’échelle du type que tu as envie de ne plus jamais voir sur un grand écran, également dit « niveau Joey Starr », tandis que Léa Seydoux gagne 2 points sur cette même échelle, arrivant à un prometteur 8/10, note que seule Mélanie Laurent avait déjà atteinte chez les féminines), et place en face un Gaspard Ulliel complètement insipide, se contentant de balbutier deux trois trucs de temps en temps, histoire de rappeler qu’il est là et que c’est pas facile facile pour lui.

Si l’on ne pouvait dans Mommy que reconnaître le talent certain du petit génie québécois pour filmer la poussière, les cendres de cigarettes, le revers d’une robe, une petite tâche sur un morceau de papier peint, et donner ainsi une touche délicate et reconnaissable à son film, il n’est est rien ici. Les acteurs sont filmés sur fond flou, maquillés à la truelle et toujours au centre du cadre. Aucune prise de risque, aucun parti pris, rien qui ne dépasse.

Il y a fort à parier que les adorateurs de Mommy vont tomber de bien haut devant cette intrigue d’une platitude extrême au déroulement téléphoné, mais peut-être y a-t-il une solution pour qu’ils passent un meilleur moment.

C’est le moment de l’idée de génie pour le distrib’ du film

Il s’agirait de construire un système d’oeillères coulissantes, actionnables par un petit cordon et qui réduiraient la visibilité sur les extrémités de l’écran. Ainsi, l’on retrouverait manuellement le plaisir procuré par Mommy, de cet écran qui s’ouvrait et se fermait au gré des humeurs du héros.

Je raconte n’importe quoi, mais c’est d’une part parce qu’il est tard, d’autre part parce qu’il est agaçant de voir un cinéaste de la trempe de Dolan (oui, n’allez pas croire que je le déteste : si c’était le cas, vous pensez que je me taperais 4h de queue pour voir ses films ? En réalité, je sais qu’un jour je l’adorerai. Un peu comme le dernier Radiohead) avoir systématiquement recours à des artifices bidons (chansons nases de hipsters, jeux de lumière pour teubés en lycée option cinéma, rognage des côtés de l’écran au gré des humeurs d’un personnage etc.) au détriment d’un réel souci de mise en scène.

Parce qu’à un moment, dans Juste la Fin du Monde, Ulliel tape sur un morceau de matelas, et en rejaillit un nuage de poussière, puis un flashback sensuel. La musique est stridente et affreuse, mais les images sont belles. Et Cotillard vient casser la rêverie dans une apparition quasi-spectrale. Et c’est beau. Et c’est chiant, parce que ça l’est. Et parce que ça signifie qu’en effet, le type a du talent. Et que la prochaine fois, il faudra à nouveau se taper 4 heures de queues pour espérer qu’il daigne enfin l’utiliser pleinement, en faisant un film sans chercher à plaire à tout prix…


Gaël Sophie Dzibz Julien Margaux David Jérémy Mehdi
1 Stars

Le tableau des étoiles complet de la sélection à ce lien


2

Un film de Xavier Dolan, avec Léa Seydoux, Marion Cotillard, Gaspard Ulliel, Vincent Cassel et Nathalie Baye.
Sortie française prévue le 21 septembre 2016

(Dzibz n'étant pas mon vrai prénom) Red'chef ici, extrêmement sévère avec les autres, mais pas du tout avec moi, hashtag YOLO.

6 Comments

  • Répondre septembre 22, 2016

    Guss

    J’ai été touché au plus profond de mon âme par ce film. Il est d’une puissance incontestable et c’est rare de ressentir de telles choses au cinéma. Dolan fait des films sensoriels et imparfait… peut être. Mais votre cynisme et votre mauvaise foi n’atteindra en rien sa force universelle. J’aimerais vous dire de garder votre salive pour des films qui valent vraiment la peine d’être descendu… Mais je n’ai pas l’impression que le cinéma vous intéresse véritablement… Il y a autre chose qui vous contrarie, derrière cette quête du bon mot réducteur et de celui qui tapera dans le mille… Je souhaite la plus belle des réussite à ce film ! C’est de la magie ces conneries de Dolan…

  • Répondre septembre 21, 2016

    Cae

    En fait, je ne comprends pas ce qui doit être considéré comme de la mise en scène du coup : la seule direction d’acteurs ? les déplacements à l’intérieur du cadre ? la technique ? Tout ça en même temps ?
    J’ai l’impression que Dolan est vraiment sincère dans son utilisation de la musique, dans ses tics de mise en scène et dans ses choix de dispositif. Est-ce qu’on peut vraiment croire qu’il fait ses films uniquement pour trouver la gloire ? pour être aimé ?

    Cet article m’a bien fait rire quand même, mais j’aurais aussi vachement apprécié avoir une vrai analyse de cinéma, une réflexion plus poussée sur pourquoi tel ou tel choix serait plus mal qu’un autre, qu’est-ce qui objectivement rend le film mauvais, ennuyeux ou je ne sais quoi.
    Bref. En toute honnêteté, je n’arrive pas à comprendre le fond de cette critique, mais peut-être que c’est moi qui n’y comprend rien.. :/

  • Répondre septembre 21, 2016

    Marla

    Bravo pour ta critique, assez courageuse. En lisant les papiers des copains blogueurs, je me disais que j’étais la seule à être mitigée sur ce dernier Dolan, mais non. Alors merci. Si ça te tente, voici mon papier: http://marlasmovies.blogspot.fr/2016/09/juste-la-fin-du-monde-de-xavier-dolan.html

    Bises cinéphiles,

    Marla

  • Répondre septembre 21, 2016

    Jobijoba

    Bonne critique, Xavier Dolan n’a rien d’un artiste et encore moins d’un cinéaste. Au fond, il est comme la plupart d’entre nous, il aime le cinéma, mais ne sait pas en faire.

  • Répondre mai 24, 2016

    Jimmy

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