Mysterious Object At Noon : Yum Yum !

Nos notes

Déjà disponible en DVD en complément de Blissfully Yours, Mysterious Object at Noon, le premier long métrage d’Apichatpong Weerasethakul réapparait, aujourd’hui, au cinéma. Connu, à l’époque, pour ses œuvres plastiques expérimentales, l’artiste se confronte pour la première fois au récit et s’attache à tisser une histoire. Celle de l’imaginaire collectif du peuple thaïlandais qu’il décide de peindre à travers le principe surréaliste du cadavre exquis. L’idée, aujourd’hui communément pratiquée comme jeu enfantin, repose sur une inconnue : une narration à trou que chaque participant se doit de compléter sans maitriser, pourtant, les précédentes étapes.

Ce mystérieux objet n’est pas seulement l’histoire proprement dite, mais également le film lui même. Il s’agit en effet d’une invitation au voyage, sous forme de road movie, à la découverte des paysages thaïlandais. Embarqué par l’équipe de tournage il se laisse transbahuter par une caméra, au départ, étonnamment mobile. Rien n’indique quel chemin empruntera le cinéaste. La beauté de l’ensemble et le travail sur le noir et blanc nous rappellent les images cubaines de Mikhail Kalatozov et son Soy Cuba. À chaque rencontre, le temps s’arrête, la caméra se fige et l’histoire évolue. De ce projet nait, en fin de compte, ce qui fera la singularité de l’œuvre d’Apichatpong Weerasethakul : l’errance et le travail sur la mémoire collective, celle de l’imaginaire thaïlandais et au bout du compte de l’humanité à travers l’image cinématographique.

Il n’y avait rien d’étonnant à voir le plus bizarroïde des réalisateurs hollywoodiens remettre à l’artiste asiatique une Palme d’Or pour son Oncle Boonmee. Il y a une filiation directe entre ces deux visions du cinéma fantastique. Si les monstres et les fantômes peuplent l’imaginaire de Tim Burton, on les retrouve également dans le chef-d’œuvre de Weerasethakul. Et dès son premier film, l’on découvre une fascination pour la notion du double. Au cœur des prémices de son travail se trouve, en effet, un plan que l’on peut considérer comme matriciel de l’acte créateur de l’artiste. On restera en effet marqué par la présence et le charisme de ces deux jeunes sœurs jumelles, sourdes, mais aussi ici muettes. Elles composent alors avec l’aide du cinéaste une sublime séquence où chacune d’entre elles échange ses idées à travers le langage des signes sur la suite à donner à notre histoire.

Ce plan pivot du long métrage est également une sorte de point de non-retour pour Weerasethakul qui depuis pousse cette dualité et cette importance du silence, mais aussi des signes au centre de son œuvre. Ses films qui succéderont se composeront parfois d’un double récit (Tropical Malady) ou évoluant dans des perceptions de réalités parallèles (Cemetery Of Splendour). Certes, la beauté des images et l’émotion qui se dégage des témoignages de ces dizaines de Thaïlandais sur ce qui fait l’unité mythologique de leur pays participent à l’affect du spectateur. Mais c’est bien la construction d’une œuvre se déroulant sous nos yeux qui fascine. Difficile de ne pas comprendre qu’à travers le cadavre exquis, c’est bien l’intention à peine voilée de l’auteur d’imposer Mysterious Object at Noon comme le point de départ à une réflexion plus vaste qu’il développera de film en film.

Pour beaucoup, Apichatpong Weerasethakul est l’un des réalisateurs les plus importants du cinéma moderne. Il se révèle, en tout cas, dès son premier long métrage comme un artiste passionnant. À travers la découverte de Mysterious Object at Noon on réévalue la beauté de son œuvre et la cohérence de l’ensemble. Mais ce qui ne lasse pas d’émerveiller c’est cette jubilation du plasticien à construire son travail dans le film de genre et sa volonté de dialoguer autant avec le spectateur qu’avec le cinéma du plus exigeant au plus populaire.

Mysterious Object at Noon, de Apichatpong Weerasethakul, avec Kongkiat Khomsiri, Duangjai Hiransri, Phurida Vijitphan. Sortie le 26 janvier 2016

Verdict ?

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l’université pour y faire grève et bouffer du film. Je m’y passionne pour la critique et l’écriture de scénario. Depuis, je m’efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l’ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

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