Carol de Todd Haynes, amours interdites en campagne bourgeoise

Nos notes

Avant toute chose, sachez que Todd Haynes, c’est mon chouchou, je ne ferai donc preuve d’aucune objectivité. Lorsque je découvre Todd Haynes en étudiant Loin du paradis, c’est le coup de foudre instantané.  Tout m’a séduit : son univers esthétique, son goût du kitsch, du mélo, des amours contrariées, ses positions féministes. Ses personnages chics me fascinaient par leur capacité à troubler la morale bourgeoise tout en donnant l’apparence de la plus grande normalité. Todd Haynes, c’est la banalité de la différence, différence discrète mais toujours insupportable pour l’américain bourgeois conservateur. Ce que d’autres jugeaient (et parfois jugent toujours) comme transgressif, je ne le voyais que comme l’expression de la plus simple humanité. Comment ne pas être révolté pour ces femmes mais aussi ces hommes qui se forcent à rentrer dans une case aussi petite que l’ouverture d’esprit de ceux qui les entoure ? Presque sans bruit, sans larme, les personnages de Todd Haynes se battent pour ne plus vivre une vie qui les étouffe en niant leur nature (Safe). Sous couvert d’un esthétisme apparent, des décors feutrés aux costumes raffinés, le discours est provocant, quand bien même l’action se place dans une époque révolue et parfois fantasmée. Le cinéaste explore les drames intimes cachés derrière les murs de ces riches maisons de banlieue, écrins chics des passions réfrénées. Le bonheur n’est peut-être possible qu’en quittant la banlieue. C’est ainsi que Carol (Cate Blanchett), femme mariée en instance de divorce, décide de partir en road trip avec la jeune vendeuse Thérèse (Rooney Mara) alors qu’elles se connaissent à peine. C’est là, dans la liberté du voyage que naît l’amour entre ces deux femmes si différentes que la société condamne. Cette société qui refuse de traiter les femmes comme des être égaux aux hommes parvient même à entacher la beauté de cette relation en séparant les deux femmes au nom d’une pseudo moralité. Jamais déclaration d’amour ne m’avait paru aussi banale et brutale que celle de Carol à Thérèse lors de leurs retrouvailles. C’est là tout le génie de Todd Haynes, une violence émotionnelle exprimée avec douceur et délicatesse cachée par un cadre bourgeois. L’happy ending quoique fragile mais salutaire rappelle que les droits des femmes et de la population LGBT, sans cesse remis en question, restent des combats quotidiens. 

Si Carol me touche pour ses positions féministes et militantes, il me touche aussi géographiquement du fait que le film a été tourné chez moi. Pas dans mon 30m² mais à Cincinnati dans l’Ohio. J’avais tellement hâte de me la péter pour une fois que l’on encensait un film tourné près de chez moi ! En effet, Cincinnati partage des similitudes architecturales avec New York et propose des tarifs attractifs grâce à un bouclier fiscal régional, ce qui permet de délocaliser certains tournages. Certes, seuls les habitants de Cincinnati savent que l’action se déroule ici et non à New York mais si jamais l’information pouvait circuler… cela ferait le plus grand bien à la réputation de la ville. Ca changerait des faits divers de Noirs tués par la police ou des excentricités du taux de criminalité proportionnellement à la densité de la population. Tout le monde s’en fout certainement en dehors de Cincinnati mais je n’avais jamais vu autant d’effervescence au sein de la population locale ! C’est comme si Autant en emporte le vent avait été tourné ici. On imagine déjà l’agglomération de Cincinnati tel un nouvel Hollywood mais en plus hispter : Gossip Girl avec des zestes de Portlandia en somme ! Ce qui est drôlement ironique dans toute cette agitation, c’est de rapprocher la mentalité globalement assez conservatrice en Ohio avec les valeurs défendues et les thèmes abordés dans les œuvres de Todd Haynes, notamment la liberté des mœurs et les relations homosexuelles.

J’ai souvent ri jaune dans ma moustache de pétasse française quand j’ai entendu des médias locaux et des anonymes chanter les louanges du film sans trop évoquer le cœur de l’histoire : une romance lesbienne. Le mot est lâché et pourtant, il a du mal à sortir dans les conversations : on préfère parler d’une histoire d’amour ou de l’aspect glamour du casting, de la beauté des décors et des costumes. Vous vous rendez compte, Cate Blanchett est venue tourner un film ici ! On n’aurait pas pu mieux choisir comme décor urbain au vu de l’hypocrisie ambiante. Cincinnati, ville en plein processus de gentrification, se voulant moderne et rêvant de rivaliser avec New York, Portland ou Chicago, symbolise tout à fait ce que Todd Haynes ne cesse de décrire du caractère étriqué des villes moyennes américaines : des banlieues immenses qui se ressemblent souvent (mais pas autant que celles d’Edouard aux mains d’argent), une bourgeoisie empreinte de puritanisme, un chauvinisme local parfois agaçant et une injustice sociale et raciale que l’on dissimule à peine. Je pense ici notamment aux habitants du centre-ville historique (quartier utilisé comme argument de vente majeur pour attirer les tournages dans la ville). Ces derniers, souvent pauvres, et, ô surprise, noirs, sont poussés à quitter leur logement afin de laisser place aux bobos friqués, blancs et frustrés de ne pouvoir vivre dans un studio à Brooklyn. Cette population historique est même étrangement absente de l’écran tout au long du film. Ainsi, avoir choisi Cincinnati comme cadre de tournage semble plus qu’un choix budgétaire mais presque politique bien que très probablement accidentel. Cincinnati incarne tout à fait cette hypocrisie sociale résultant d’une distortion entre aspirations modernes et puritanisme parfois puant, thèmes chers à Todd Haynes  (Loin du Paradis, Mildred Pierce, Carol).

Cela me laisse espérer que malgré ses défauts, Carol apporte un élan de tolérance et d’amour aux habitants de ma nouvelle région. Après avoir eu droit à une campagne médiatique aussi importante au vu du caractère local de la production du film, campagne intensifiée par les multiples nominations et prix décernés au film (Cannes, Golden Globes, Oscars…), nul ne peut ignorer la sortie en salle de Carol. Reste à voir si le chauvinisme régional sera plus fort que le conservatisme quant à la fréquentation des salles…

Carol de Todd Haynes avec Cate Blanchett, Rooney Mara, Kyle Chandler, Carrie Brownstein.. En salles le 13 janvier 2016

Verdict ?

« Maniaque dans le fond, bordélique dans la forme. Adepte de la procrastination. J’aime avoir raison. De toute façon, j’ai toujours raison. »

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