Dallas Buyers Club, canonisation d’un redneck

Une fois encore, la métamorphose aura payé ! De Robert DeNiro dans Raging Bull (+ 30 kgs) à Adrian Brody dans Le Pianiste (-14 kgs) en passant par Charlize Theron pour Monster,(+15 kgs) nombreux sont les acteurs à avoir remporté les prix les plus prestigieux, en l’espèce l’Oscar du meilleur acteur, après s’être imposé un régime drastique. Les derniers Golden Globes ont donc très logiquement récompensé Matthew McConaughey (-25 kgs) et Jared Leto (-10 kgs) pour leurs rôles dans Dallas Buyers Club, la dernière réalisation du Québécois Jean-Marc Vallée. Le film relate la vie de Ron Woodroof, un hétéro-beauf fan de rodéo, dont la vie bascule lorsqu’il apprend qu’il est atteint du sida. A une époque (les années 80) où les autorités sanitaires et médicales ignoraient encore beaucoup de la maladie et de son traitement, ce Texan homophobe fonda le Dallas Buyers Club, une association proposant un traitement alternatif à celui que prescrivaient alors les hôpitaux américains.

Based on a true story, Dallas Buyers Club souffre précisément des origines dont il se réclame, tant il circonscrit son propos à un simple souci de mimétisme. La performance de Matthew McConaughey, aussi époustouflante soit-elle, ne mérite guère d’être réduite aux vingt-cinq kilos qu’il a consenti à perdre pendant le tournage, et c’est pourtant la première chose qu’on lit à son sujet. La question de la déchéance physique, fondamentale dans le cas de cet homme terrassé par la maladie, n’est envisagée qu’à travers une mise en scène obsédée par l’identité parfaite avec la réalité dont elle s’inspire,  qui prend soin d’imiter les symptômes de la maladie qu’elle décrit. Ne soyons donc pas surpris de voir les plans devenir flous et mouvants quand Ron s’évanouit et d’entendre les acouphènes qui accompagnent ses malaises. Le procédé révèle le terrible aveu de faiblesse d’un réalisateur incapable de signifier le calvaire de son héros autrement qu’en essayant de le faire expérimenter, sans succès, au spectateur. La dépossession du corps – surtout pour ce jouisseur invétéré abonné aux excès – n’est en fait jamais abordée, puisque sa représentation laisse place à la démonstration et à l’exhibition : la maladie est donc logiquement réduite à son évolution, donnant à voir le décharnement progressif d’une carcasse, preuve tangible de son inexorable évolution.

Victime d’un système qui l’aura effectivement abandonné à son triste sort, Ron Woodroof devient le martyr idéal que l’on n’aurait le front de remettre en cause du fait même de ce statut. C’est pourtant la profonde contradiction à laquelle cet individu fut confronté qui rendit son entreprise si passionnante, celle de lutter contre une maladie réputée se répandre parmi une communauté homosexuelle qu’il abhorrait. Pourquoi ne pas avoir suivi la trajectoire d’un homme rongé par la maladie et la haine de ceux qui en étaient les « traditionnels » porteurs ? Pourquoi ne pas avoir analysé l’inversion de la position de cet homme dans la société et dans son propre milieu, passant du statut de mâle dominant sûr de son bon droit à celui de renégat, assimilé à ceux qu’il déteste ? Au lieu de cela, le Texan semble faire contre mauvaise fortune bon cœur et accepte sans vraiment rechigner à devenir le meilleur ami d’un homosexuel travesti que, toutefois, il qualifie allègrement de tantouze (interprété par Jared Leto). De même, il était essentiel de s’interroger sur le caractère ambigu de l’entreprise de Ron Woodroof qui, pour survivre – subvenir à ses besoins et se soigner – réclamait un droit d’adhésion au Dallas Buyers Club de 4000 dollars à des malades désespérés, prêts à tout pour obtenir un traitement digne. Sans nier l’action extrêmement louable et bénéfique que cet homme mena pendant sept ans, le film aurait sans conteste gagné en densité et en profondeur s’il s’était concentré sur les vraies questions que soulève son destin. Au lieu de cela, Jean-Marc Vallée aura préféré l’ériger au rang de saint.

Dallas Buyers Club, Jean-Marc Vallée, avec Matthew McConaughey, Jared Leto, Jenifer Garner, Etats-Unis, 1h57.

6 Comments

  • Je ne suis pas un grand cinéphile, en revanche ce qui m’intéresse dans le cinéma, c’est d’être supris.
    J’ai par ailleurs un très grand intérêt pour tout ce qui est politique (et tout est politique).

    Dallas Buyers Club est à mon sens un grand film parce qu’il parle d’une maladie grave sans être tire-larme. Au contraire, Matthew dans son interprétation nous fait rire, nous donne envie de pester, nous énerve, mais il nous fait rarement pitié. Je nuancerai un peu plus pour Jared.

    Mais pour moi, le génie du film réside dans son appel à la désobéissance civile !
    >> http://www.indigne-du-canape.com/dallas-buyers-club-le-poignant-combat-dun-mourant-face-aux-lobbies-assassins/

    L’angle n’est pas du tout le même. Je l’ai dit, je ne suis pas un grand cinéphile… Mais bravo pour votre critique qui m’ouvre l’œil sur des idées nouvelles.

    L’ I

  • Répondre janvier 31, 2014

    EVE

    Hyper d’accord avec l’analyse de Louise… (Comme dans Blue Jasmine qui au total reste vide, et caricatural), on est subjugués par une performance d’acteurs exceptionnels, dont la maigreur nous terrasse, mais cela ne fait pas un film… Le scénario manque de rythme, il est mou du début à la fin, même si l’effort artistique produit au niveau de l’image est remarquable.

  • Répondre janvier 30, 2014

    Ahbon

    Bien sûr que le portrait est une forme d’interprétation, je pensais que nous pourrions au moins éviter cet écueil de l’explication inutile…

    Vous dîtes :

    « Pourquoi ne pas avoir suivi la trajectoire d’un homme rongé par la maladie et la haine de ceux qui en étaient les « traditionnels » porteurs ? Pourquoi ne pas avoir analysé l’inversion de la position de cet homme dans la société et dans son propre milieu, passant du statut de mâle dominant sûr de son bon droit à celui de renégat, assimilé à ceux qu’il déteste ? Au lieu de cela, le Texan semble faire contre mauvaise fortune bon cœur et accepte sans vraiment rechigner à devenir le meilleur ami d’un homosexuel travesti que, toutefois, il qualifie allègrement de tantouze. »

    Ce que j’aimerais savoir, c’est dans quelle mesure ces questions vous paraissent réellement pertinentes. Pourquoi vous mettre à la place d’un personnage et lui dire ce qu’il doit dire/penser si cela va à l’encontre de ce qui s’est passé, si c’est simplement pour coller à VOTRE vision du thème ? Je ne dis pas que ces questions sont inintéressantes – loin de moi cette idée – ni que la prise de distance face à la réalité est un mal en soi, seulement je ne vois pas en quoi l’absence des parti pris que vous soulevez certifie de la pauvreté du film dans le sens où ce n’est ici pas le propos. Ce n’est pas un film grave. C’est un film qui raconte, déstigmatise la maladie, fait rire, repousse la mort hors de la pellicule tout en « faisant voir » une certaine réalité du lobbying industriel. Ce n’est pas une condamnation. Je comprends parfaitement que ça puisse ne pas être suffisant pour certains, tout en restant convaincu que c’est justement ça qui préserve le film d’un pathétique engagé, et du misérabilisme déplorable si cher d’ordinaire aux oscars.

  • Répondre janvier 30, 2014

    Louise Riousse

    Vous dites « le problème est de savoir déterminer ce qui relève du portrait ou de la fiction », je saisis mal la distinction. Le portrait est une représentation et donc, en un sens une fictionnalisation. Là, le réalisateur a, à mon sens, réduit la fiction à une prétendue imitation de la réalité dans un souci de « faire vrai ». Rien de plus. Le traitement de l’histoire est extrêmement pauvre précisément parce qu’il ne fait pas de choix, il relate, dans l’idée de tenir un discours le plus possible semblable à la réalité. Ce qui est, selon moi, une erreur, et surtout une illusion.

    • Répondre janvier 30, 2014

      Ahbon

      Je me permets par ailleurs d’insister sur un autre point qui me paraît important : à quel moment voyez-vous que la maladie est réduite à une démonstration, à son évolution ? Je trouve au contraire qu’il n’y a rien ici de naturaliste. Les plans sur les corps nus sont rares, le spectateur « n’expérimente » pas la faiblesse physique des personnages. Au contraire, Ron reprend très rapidement l’entière maitrise de son corps, de la maladie. Enfin bon. Grosse incompréhension sur votre interprétation du film, que je respecte bien sûr, sans toutefois la partager.

  • Répondre janvier 30, 2014

    Ahbon

    Vous êtes vous renseigné sur la vie de l’homme ? Pas le personnage de fiction hein, l’homme à l’origine du biopic. Non parce que bon, c’est bien beau de rêver la vie des gens et de reprocher au cinéma de ne pas avoir pris telle ou telle direction, mais peut-être faut-il faire la distinction entre fantasmes individuels et faits historiques. Oeuvre de fiction, d’accord. Mais dans une certaine limite. Le problème ici est de savoir déterminer ce qui relève du portrait ou de la fiction. Pour ma part, j’aurais détesté que le scénario réponde aux fantasques romanesques ou psychanalytiques que chacun reporte sur la question des communautés, de la maladie, de l’homosexualité ou du déterminisme. Dallas Buyers Club n’est pas un film à oscar justement parce qu’il ne tombe pas dans le misérabilisme, dans la polémique exagérée ou le règlement de compte psychologique. Ce n’est pas un film simple seulement parce qu’il refuse cette dramatisation de la réalité. Au contraire !

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