Sugar Man, Sixto Rodriguez en concert comme une pierre qui roule

Je vous avais raconté ma rencontre avec Sixto Rodriguez, alias Sugar Man, dans l’excellent documentaire de Malik Benjelloul. A la sortie de la salle, je m’étais dis que si un jour j’avais l’occasion de le voir en concert, je me précipiterais. C’est ce que j’ai fait. Quelques jours après la rédaction de mon papier, le concert à la Cigale était déjà complet. Heureusement, une autre date s’est ouverte au Zénith, et j’ai pu prendre des places. Il a ensuite fallu attendre le 4 juin pour voir Rodriguez sur scène.

C’est l’un des plus mauvais concerts auxquels j’ai pu assister. Je pense que vous ne trouverez jamais d’enregistrement de cette prestation dans le commerce. Aucun travail sur les lumières, une captation vidéo absolument minable, et avec un léger delay, ce qui, pour un concert, n’est pas génial. Quant à Sixto, il semblait épuisé par la vie, les épreuves, et probablement aussi par ce qui lui arrive… On reconnaît cette voix magique, mais on y entend aussi comme la trace du disparu. Elle revient parfois, miraculeusement, sur certaines reprises, comme Blue Suede Shoes ou Like A Rolling Stone, deux chansons emblématiques. Comme une forme d’allégeance aux légendes (tic tac allitération tavu), sachant que, longtemps, et malgré son indéniable talent, il ne put lui-même en faire partie – jusqu’à y entrer enfin grâce au storytelling.

Si je n’ai pas vu un grand concert, j’ai vu un grand artiste, dans le sens où demeurent beaucoup de grandeur et de modestie dans sa pratique artistique.

Sixto Rodriguez est accompagné de très peu de musiciens et aucun choriste. Je me souviens de Johnny Hallyday au Stade de France, qui renonçait à monter dans les aigus, laissant le chœur et le public finir d’allumer le feu. Pas d’artifice, pourtant honnête, chez Sixto. Si la voix doit casser, elle casse. S’il faut couper la guitare ou interrompre une chanson au milieu, on le fera. En sortant, j’entendais des mots comme « naufrage » ou « catastrophe ». Voire « Ils n’auraient jamais dû le laisser jouer ». Et bien, VOUS N’AVEZ RIEN COMPRIS.

Sixto Rodriguez n’est pas un artiste comme les autres. Pour lui, monter sur scène, ce n’est pas une revanche contre l’injustice de son histoire. Il a refusé d’aller aux Oscars, où le film qui lui était consacré a été primé meilleur documentaire. Entre nous, qui renoncerait à partager un tel honneur ? Pour Rodriguez, faire de la musique, dans une salle, avec des gens qui l’écoutent, c’est simplement du plaisir. Il a eu du plaisir à faire des albums. Il a quitté le show business, mais a continué à jouer de la guitare. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il aime la musique. Rodriguez est indifférent au fait que sa prestation soit ratée, ou que sa voix ne soit plus au rendez-vous. Il incarne un art déconnecté de toute notion de performance et, pour cela, mérite l’admiration. Il fallait le voir prendre et caresser sa guitare, comme on le fait d’un être aimé. Et nous voir, nous, l’écouter, simplement parce qu’il est la preuve vivante de son existence. Le choix, en rappel, de la chanson Like A Rolling Stone est en cela éclairant : il est comme une pierre qui roule, indifférente à son propre mouvement.

La force n’y est plus, mais l’envie de jouer et de chanter ne le quittera jamais.

Pour la beauté du geste.

Jeremy Sahel est réalisateur, producteur et il aime l’internet, les contenus et la vie. il lui arrive d’être drôle mais aussi pathétique, et le plus souvent médiocre. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir un avis.

13 Comments

  • […] le réalisateur de «  searching for sugar man », un des films qui a le plus marqué ma vie.    Ensuite il a fallu trouver le sommeil, j’ai toujours du mal en veille de festival. On […]

  • […] le réalisateur de «  searching for sugar man », un des films qui a le plus marqué ma vie.    Ensuite il a fallu trouver le sommeil, j’ai toujours du mal en veille de festival. On […]

  • Répondre juin 6, 2013

    Jeremy Sahel

    heu Lauriginale vous avez lu l’article ou vous vous êtes cru sur un forum à la con ?

    • Répondre juin 6, 2013

      Lauriginale

      Si j’ai lu votre bienveillant article! Je suis arrivée sur votre site via Twitter où l’on peut lire un déferlement irrespectueux de critiques… J étais énervée par ce que je lisais. Ne m’en veuillez pas mais j’étais écœurée par le manque d’indulgence de nos parisiens… Prenez la liberté de supprimer mon commentaire.

      • Répondre juin 6, 2013

        Jeremy Sahel

        pas de souci. Mais on n’efface pas chez Cinematraque mais n’hésitez pas à relayer l’article sur twitter

  • Répondre juin 6, 2013

    Lauriginale

    Si vous vouliez du spectacle vous avez Johny pour 3 fois plus cher! Vous savez critiquer mais quand il ne sera plus de ce monde vous vous vanterez de l’avoir vu en concert! Vous etes des ploucs ettoufés de billets de banque et de morgue, des hypocrites sans coeur! Respectez une vie de souffrance…
    Un jour, peut etre que vous monterez sur scene, j’espere que vous accepterez aussi facilement la critique que vous savez si bien déverser! La prochaine fois ne visitez pas NYC mais Detroit vous en reviendrez chamboulé et surement plus humain avec la satisfaction d’avoir vu les vrais américains…

    • Répondre mars 15, 2014

      Doré

      Merci, merci de le mettre à sa place!
      Comme vous, je vois avec une sensibilité, une émotion du coeur, cette merveilleuse personne qu’est Sixto Rodriguez.
      Les parisiens sont plein d’arrogance et de présomption! Ils n’ont rien compris!
      Chaleureusement vôtre.
      ijanou Doré.

  • Répondre juin 6, 2013

    Colette

    Merci Jeremy pour cette critique qui remet un peu les choses en place. J’aurais sans regret payé plus de 35 euros pour voir « le plus mauvais concert » que vous ayez vu :-)). Un concert, c’est un artiste qui donne tout ce qu’il a et un public qui sait le recevoir (le « bon » ou le « moins bon », quelle importance ?).
    Certainement SIXTO a donné ce qu’il a pu, mais le public parisien n’était peut être pas à la hauteur de recevoir ce cadeau… C’est dommage, pas assez de « vrais » fans, mais trop de curieux suite au succès du documentaire !

  • Répondre juin 5, 2013

    Morgan D

    Ne demandez pas à l’arrogante jeunesse parisienne de respecter un viel homme qui a travaillé dur de ses mains dans la pauvreté caractéristique de Detroit! 35€ pour voir cette pure humanité ce n’est pas cher! La critique est facile…

    • Répondre mars 15, 2014

      Doré

      Merci, merci de le mettre à sa place!
      Comme vous, je vois avec une sensibilité, une émotion du coeur, cette merveilleuse personne qu’est Sixto Rodriguez. Un cadeau, de pure Humanité!
      Les parisiens sont plein d’arrogance et de présom ption! Ils n’ont rien compris!
      Chaleureusement vôtre.
      Mijanou Doré.

  • Répondre juin 5, 2013

    Otsyrrah

    L’important pour moi était d’approcher cet homme emplit de sagesse, d’humilité et de simplicité…completement à contre-courant du monde actuel ; homme bien trop rare. Je ne m attendais bien sûr pas à ce qu’il chante parfaitement à 70 ans un album enregistré il y a 43 ans! Merci pour ce papier qui donne la réplique à tous les insolents qui n’auraient pas compris le message que porte S. Rodriguez et qui n’ont pas de respect pour un homme agé, usé par une vie dure dans une ville de Detroit tout aussi exangue

  • Répondre juin 5, 2013

    Py

    mais je suis tellement d’accord avec toi !
    entre les moqueurs, les gênés et les supporters gagas (je confesse, j’étais entre les deux derniers groupes), il fallait voir la seule chose qui compte : un mec qui s’éclate en faisant de la zic, avec nous.

  • Répondre juin 5, 2013

    Michelle

    Excellent! Que cest bon d avoir des gens qui.se situent au dela bien.au dessus de.la consommation ordinaire, la grace de l art est volatile,SIXTO est un vrai et bel.artiste on se fout du reste !

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