« Frankenweenie » / pour un cinéma mort-vivant

Victor, enfant solitaire, a pour seul ami Sparky, sympathique bull-terrier qui disparaît bientôt sous les roues d’une voiture. Refusant de se faire une raison, Victor décide de le ramener à la vie, sans se soucier des conséquences de son geste. Tim Burton livre, avec le remake de son propre court métrage (Frankenweenie, 1984), une oeuvre fonctionnant  en vase clos, film-catalogue  faisant de l’auto-citation son seul programme. Un cinéma mort-vivant, mais étonnamment alerte.

Après quelques derniers soubresauts, le cinéma de Burton a bel et bien rendu l’âme. C’est à nous, spectateurs, qu’il incombe désormais d’entamer le travail de deuil. L’auto-remake de Frankenweenie par l’auteur – moins revisitation que mise à jour technique, entreprise de tuning féérique à l’usage des jeunes générations – en livre, si nécessaire, une énième preuve : le corps n’a même plus l’énergie de convulser, d’oser le malsain (Charlie et la chocolaterie, ou Johnny Depp en simili Michael Jackson à Wonderland) ou le noir charbon (Sweeney Todd, son score dissonant et son dénouement rageur, sec comme une trique).

Cela fait d’ailleurs belle lurette qu’il n’est plus question du cinéma de Burton. On évoque son univers – on le fête d’ailleurs d’albums en rétrospectives -, on invoque son esprit. Or, si l’on excepte le beau Big Fish, et à quelques fulgurances près, qu’aura produit l’auteur depuis Sleepy Hollow où, déjà, son système bien rôdé menaçait de tourner à vide ? Jardinier-paysagiste, créateur d’ambiances ou chef-costumier de son acolyte Depp (absent du projet, mais prêtant officieusement ses traits à Victor), mais de moins en moins metteur en scène à proprement parler, Burton donne l’impression de marmonner son cinéma dans son sommeil. De fait, jamais son oeuvre n’avait semblé si auto-référencée. Aveu d’impuissance ou programme assumé ? Du grenier de Victor, s’élève un cerf-volant en forme de chauve-souris, sur un score attendu de l’inévitable Elfman ; au loin, le moulin de Sleepy Hollow surplombe les pavillons d’Edward aux mains d’argent, où de petites filles aux grands yeux tristes ont la voix de Winona Ryder.

Déterré, grossièrement recousu, ranimé par une impulsion électrique, accomplissant ses gestes habituels (remuer la queue, courser le chat des voisins, fêter son maître), Sparky, le chien de Victor, semble inchangé – tel que l’aurait fixé la mort. Pourtant, est-ce bien le même chien que Victor a ramené à la vie ? La question, que Burton ne pose pas, s’applique aussi à son cinéma. Ce n’est plus tout à fait lui, en ce que, précisément, ce n’est plus que tout à fait lui : cinéma-automate, comme naturalisé, enchaînement mécanique de mouvements invariables, incapable d’intégrer la moindre donnée inédite. À tel point que la « vision unique » de Burton est aujourd’hui aisément – et avantageusement – sous-traitée, manufacturée, comme en témoigne le récent et séduisant Paranorman.

La question du père ayant été réglée dans Big Fish – ainsi que celle de l’origine bien réelle des contes et légendes folkloriques qui, depuis toujours, habitent son oeuvre -, on aurait pu s’attendre à ce que Burton trouve à remanier son art. Au lieu de quoi l’auteur, tel un ectoplasme, hante les lieux qu’il a jadis aimés, traîne ses chaînes de décor en décor, réassortissant à loisir – selon une logique semble-t-il aléatoire – un catalogue de motifs invariables. Une pratique autistique, qui tend à s’auto-générer – ne se référant plus qu’à elle-même, entretenant un rapport toujours plus distant au réel -, et ne s’hybride plus à rien, hormis, dans le cas de Frankenweenie, un pompage éhonté des Gremlins de Joe Dante.

Faire son deuil de l’oeuvre de Burton : une fois ce cap franchi, ces réserves posées, ne restera plus, alors, qu’à goûter le plaisir d’un divertissement enlevé, aussi inoffensif que virtuose. Car si l’auteur n’a plus rien à dire, force est de constater qu’il ressasse, en revanche, de mieux en mieux. Le constat vaut pour le récent Dark Shadows : depuis quand n’avait-on pas connu l’auteur si alerte ? Si libre dans ses mouvements ? Entre Burton et nous, un deal gagnant-gagnant : lui, soulagé de son ambition – nous, de nos attentes.

Frankenweenie, de Tim Burton, avec Catherine O’Hara, Martin Short, Martin Landau, États-Unis, 1h27.

Be first to comment