Après Le mal n’existe pas qui empruntait un chemin un peu plus brutal, un peu plus intense bien que toujours dans la contemplation, Ryūsuke Hamaguchi revient avec ce qui a fait sa renommée à Cannes il y a 5 ans : un film fleuve centré autour de la communication et la réparation. La subtilité est que cette fois-ci, pour Soudain, le cinéaste se déplace en France et caste même une française, Virginie Efira qui joue Marie-Lou une dirigeante d’EHPAD. Tout le début du film est sans japonais à l’oreille puisque l’on suit ses déboires alors qu’elle tente de former ses infirmièr·eres et aide-soignant·es à ce qu’on appelle l’humanitude. Derrière cette formulation un peu ridicule se cache un désir de révolutionner l’accompagnement des personnes âgées et déficientes cognitivement. Ce début de récit est proche de l’exercice de style d’un film français mais avec une fixité et une attention sur les détails très hamaguchiennes. On a presque peur car cette idée du soin bien que salvatrice paraît, à ce moment, un peu infantilisante et être le caprice d’une manageuse sourde aux problèmes de ses équipes. Puis, soudain, Marie-Lou rencontre Mari, une metteuse en scène japonaise qui fait jouer un spectacle sur Franco Basaglia et son combat contre les hôpitaux psychiatriques qui a abouti à leur disparition en Italie. A partir du moment où l’on voit ce spectacle, le film s’élève.
La reste, ce sera de longs dialogues entre Marie-Lou et Mari qui – on l’apprend vite et dès le synopsis – est atteinte d’un cancer. La maladie aurait dû la tuer depuis longtemps mais ne semble pas avoir d’emprise sur elle. En déambulant dans Paris, elles nouent un lien proche du miracle, un lien d’amour si puissant qu’il ressemble au destin. Leurs langues jonglent entre le japonais et le français tandis qu’elles parlent de capitalisme, d’aide et de mort. Mari semble être déjà un fantôme. L’actrice Tao Okamoto porte son personnage avec une grâce spectrale et sa manière de se confesser, de rassurer, d’expliciter lui donne une aura flottante. Comme elle pense ne pas avoir de futur, elle recueille les doutes de l’autre plutôt qu’elle n’expose longuement les siens car la paix, elle l’a trouvé déjà dans sa manière de faire du théâtre.
Leurs très longues discussions permettent au film d’aborder plusieurs thématiques. Déjà, invoquer l’anti-psy et le lier avec la manière dont on traite les personnes âgées est une vraie surprise. En se plongeant dans ces sujets il questionne ce qu’est la vie dans notre société. Pourquoi est-ce que l’on n’accorde pas le statut d’humain aux personnes atteinte d’Alzheimer ou d’autisme alors qu’on ne nierait jamais la vie d’une jeune femme en stade terminal d’un cancer ? Le monde capitaliste empêche la vie qu’il prétend améliorer. Mari est malade certes mais dans le temps actif alors que tout ce qui n’est ni exploitant ni exploitable n’existe pas. Ainsi, la vieillesse ou la maladie mentale n’ont rien à faire dans une société de performance qui préfère enfermer ou cloitrer en palliatif.

Et le film va chercher durant 3h16 à sortir du temps capitaliste. Sa longueur, sa répétition, son incohérence dans la durée des scènes parfois très longues d’autres fois plus courtes rentrent dans cette dynamique. On ne sait jamais combien de temps un échange va durer, de quelques minutes à une nuit entière. La nuit est ainsi omniprésente. Jamais je n’ai vu une photographie si bien attraper le crépuscule et l’emmener jusqu’au matin. Ces deux femmes se tiennent compagnie dans leur nuit respective jusqu’à ce que la richesse de leurs échanges prenne les couleurs dorées de l’aurore. La fusion totale qui les rapproche est d’une beauté indescriptible par mes mots. Ce ne sont pas des amantes ni de simples amies, juste deux personnes qui avaient besoin de se trouver et se sauver. Aimer si fort quelqu’un qu’on vient de rencontrer c’est une folie. Mais ce sont les fous qui sont ici les plus aimés du film.
Le cinéma de Hamaguchi n’est jamais ennuyant car il n’est que recherche de la vie. Que ce soit Asako I & II, Drive my Car, Senses, tous les personnages du cinéaste cherchent à se défaire de leur fantôme pour sortir de leur torpeur morbide. Dans Soudain, les protagonistes sont les futurs spectres et dans le temps qu’il leur reste les résidents de l’EHPAD ou Mari n’ont qu’une épreuve : vivre. Et pour ça il faut que la société les laisse être. Ryūsuke Hamaguchi offre encore une immense œuvre sur cette quête qui touche les jeunes femmes et les vieilles personnes jusqu’à se transmettre sur les spectateur·ices. Dormir, courir, tomber au sol ou en amour d’une inconnue c’est vivre. Il faut juste que chaque humain accorde son temps avec les autres. C’est ça l’utopie, marcher lentement ensemble avec nos langues différentes, ou sans mot du tout, jusqu’à devoir s’allonger.

