L’être aimé : Valor sentimental

Si l’Espagne est aujourd’hui l’un des territoires les plus dynamiques de la cinéphilie européenne, elle le doit en partie au succès rencontré par Rodrigo Sorogoyen depuis une décennie. Révélé au grand public en France avec le succès des thrillers Que Dios nos perdone, El Reino et surtout As Bestas, il s’est aussi illustré dans des registres plus intimistes notamment grâce au très beau Madre, sorti en 2019. Si l’on y ajoute quelques passages remarqués par la case télévision (Antidisturbios et Los anos nuevos), on peut aisément dire de Sorogoyen qu’il est aujourd’hui l’un des noms les plus en vogue de la production audiovisuelle de son pays. Il semblait inéluctable que les portes de la compétition cannoise finissent par s’ouvrir à lui, surtout après la présentation à Cannes Première d’As Bestas il y a quatre ans, qui marquait sa première apparition sur la Croisette.

La rencontre tant attendue a donc eu lieu sur cette édition 2026, où le cinéaste madrilène est venu présenter son sixième long-métrage, El Ser Querido, traduit littéralement en français par L’être aimé pour sa sortie simultanée dans les salles hexagonales. L’être aimé en question, il s’agit tout autant d’Esteban Martinez (Javier Bardem), cinéaste au passé sulfureux qui entreprend de revenir tourner dans son Espagne natale, ou d’Emilia (Victoria Luengo, qui sera par le jeu du hasard dans un autre film espagnol en lice pour la Palme d’Or cette année, l’Autofiction de Pedro Almodovar), la fille d’Emilio, aspirante actrice à qui son père confie l’un des rôles principaux de son nouvel opus. Après de longues années de séparation, Esteban entend renouer le contact avec sa fille, mais la relation conflictuelle et la souffrance des non-dits va ressurgir sur le plateau de tournage, rappelant Esteban à ses vieux démons.

Copyright : Manolo Pavón

Autant le dire tout de suite, de sorte également à ne pas faire incomber l’intégralité de ce reproche sur les épaules du seul Sorogoyen, le sujet de L’être aimé n’incitait pas forcément à l’enthousiasme. L’autofiction, la mise en scène du cinéma comme objet de cinéma lui-même, le népotisme et les daddy issues dans les familles d’artistes font partie des marottes des sélections cannoises et à ce titre, El Ser Querido semble cocher encore plus de cases du bingo que la moyenne. Depuis le début du festival mardi soir, on a déjà vu défiler en compétition des films mettant en scène des écrivains, des musiciens ou des cinéastes chez Charline Bourgeois-Tacquet, chez Asghar Farhadi, chez Ryusuke Hamaguchi, chez Marie Kreutzer, chez Pawel Pawlikowski… Bref, chez quasiment tout le monde. L’agencement du calendrier des projections n’a donc pas été des plus amènes envers le film de Sorogoyen, sans compter que son sujet appelle aussi inévitablement à la comparaison avec l’un des films les plus emblématiques de Cannes 2025, le Valeur Sentimentale de Joachim Trier (bien que les deux films soient radicalement différents dans leur approche d’une potentielle réconciliation des âmes).

Ce sentiment de surplace thématique ne se dissipe d’ailleurs guère pendant la première heure du film, qui installe parfois un peu laborieusement la dynamique entre Esteban et sa fille, une fois passé l’impressionnante séquence d’ouverture, une scène à la table d’un restaurant entre le père et sa fille, qui introduit la dynamique sentimentale complexe qui les lie. L’être aimé donne parfois cette impression de déjà-vu, déjà filmé qui ne lui rend pas justice. Délaissant la violence physique qui animait ses premiers longs-métrages, Sorogoyen se penche ici sur une violence psychologique que le cinéaste confronte non seulement à l’évolution des rapports entre parents et enfants, mais aussi dans le monde du cinéma. Il n’en devient que plus normal que la scène pivot de L’être aimé soit une scène de tournage qui dégénère quand un fou rire vient enrayer la mécanique, faisant exploser la toxicité d’Esteban non seulement sur sa fille, mais sur l’ensemble de l’équipe de plateau.

Copyright : Manolo Pavón

Dans cette scène, on retrouve pleinement l’acuité visuelle de Sorogoyen, la méticulosité de sa mise en scène et surtout son goût comme l’étirement sur le temps long, qui vient méthodiquement essorer ses personnages. Elles sont quelques-unes, ces scènes d’une virtuosité technique splendide (une pensée aussi pour une scène de répétition puis de tournage qui finit par se figer sur l’écran d’une capture d’ordinateur), qui resteront probablement parmi les impressionnantes de cette cuvée cannoise. El Ser Querido est la démonstration technique d’un auteur en pleine possession de ses moyens, également capable de faire briller son duo d’acteurs, entre un Javier Bardem éblouissant en ogre versatile et une Victoria Luengo tout aussi impressionnante en actrice refusant de jouer les victimes expiatoires.

L’être aimé n’est jamais meilleur que quand il se libère du programme psychologisant qu’il s’est lui-même infligé, quand il prend la liberté d’être un lieu où les expérimentations de la forme se plaquent sur les tempêtes intérieures du fond. Cela marche souvent, cela rate parfois (ce noir et blanc aléatoire était-il bien nécessaire?), mais cela débouche sur une démonstration de mise en scène face à laquelle il est bien difficile de rester de marbre. Là où un Valeur sentimentale par exemple trouvait probablement bien plus à dire sur la distance des cœurs meurtris et l’espoir de panser leurs plaies, on ne boudera cependant pas notre plaisir à voir dans cet Être aimé un miroir inversé, qui trouve sa vérité dans les occasions ratées.

L’être aimé de Rodrigo Sorogoyen avec Javier Bardem, Victoria Luengo, Raul Arevalo, en salles depuis le 16 mai

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