La deuxième fille : Une jeune femme en son nom

Peu de territoires se montrent ces dernières années en termes de découverte de nouveaux talents que la Chine. Bi Gan, Gu Xiaogang, Wei Shujun ou encore le trop tôt disparu Hu Bo… Les festivals du monde entier s’arrachent aujourd’hui les cinéastes venus de l’Empire du Milieu. Dans leur sillage, des réalisatrices commencent aussi à pointer le bout de leur nez à l’image de Yihui Shao, remarquée par le succès de Her Story en 2024. A cette liste, on espérait voir s’y ajouter le nom de Zou Jing, tant le pitch de son premier long-métrage La deuxième fille donnait envie (au point que nous l’avions évoqué dans notre podcast pré-Cannes). Révélée et couvée par la Semaine de la Critique, qui lui avait décerné le prix du court-métrage en 2018 pour Duo Li (Lili toute seule), Zou Jing passe cette fois-ci l’étape du long avec cette Deuxième Fille, lauréat du programme Next Step mis en place par la sélection parallèle cannoise pour accompagner les auteurs de demain. Entre temps, elle s’est aussi fait connaître du grand public en co-réalisant le film d’animation Chang’An, inconnu au bataillon chez nous mais carton commercial dans son pays d’origine.

La deuxième fille suit l’histoire d’une jeune chinoise de ses 6 à ses 18 ans entre les années 1980 et le début des années 2000. Abandonnée par sa famille biologique puis par sa première famille d’adoption, elle va passer sa jeunesse ballottée de foyer en foyer, changeant de nom et de vie à chaque changement de domicile. Phénomène loin d’être rare en Chine, particulièrement dans les décennies 1980-1990, les jeunes filles abandonnées symbolisent notamment le contre-coup de la politique de l’enfant unique mais aussi de l’instabilité sociale chinoise de l’époque. Sous différents prénoms, la jeune femme va grandir sous les traits de deux actrices : la jeune débutante Cao Ruofan et Li Gengxi, immortalisée notamment dans l’inoubliable dernier segment de Résurrection de Bi Gan.

Copyright : Pyramide Distribution

Les multiples drames qui émaillent les premières années de la vie de la jeune héroïne font d’elle un personnage composite, incapable de trouver sa place dans le monde ni même la moindre attache avec son entourage et sa propre identité. C’est d’ailleurs le sens sous-entendu par le titre français du film : la deuxième fille, c’est celle qui vient après, qui n’est pas à sa place qui est la sienne. Dans ses rapports complexes à l’empathie et aux autres, celle qui porte le prénom de Juan (ou Juanjuan) reste souvent insaisissable et impénétrable : la jeune fille revêche donne l’impression que le monde glisse sur elle sans qu’elle soit capable de se raccrocher à quoi que ce soit.

Pour éviter de sombrer dans l’émotion forcée, Zou Jing opte pour une narration elliptique qui capte moins une rébellion qu’un désarroi existentiel. A chaque fois que la jeune femme pense trouver le début de stabilité nécessaire à sa vie (auprès d’une famille ayant perdu son premier enfant, dans un atelier de couture…), le film la renvoie au vide intérieur qu’elle n’arrive jamais à combler. Ce pourrait être d’un épuisant pathos, c’est au contraire d’une touchante acuité grâce à la distance pudique que maintient la réalisatrice dans sa mise en scène.

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Pour un premier long-métrage, La deuxième fille fait montre d’une assurance et d’une maîtrise en termes de mise en scène, alternant entre intérieurs étouffants et extérieurs contemplatifs, comme autant d’appels du pied à une sérénité qui n’arrive jamais. Malgré quelques petits tics très communs aux premiers longs (une tendance au surcadrage ou à la métaphore un peu facile), Zou Jing déploie une grande maturité derrière la caméra qui laisse augurer la patte d’une cinéaste à suivre, d’autant plus qu’on imagine bien Cannes choyer un talent émergent de son profil. Mais c’est surtout dans sa direction d’actrices que le film l’emporte par-dessus tout, tant dans la minéralité renfrognée de l’épatante Cao Ruofan que dans la complexité tempétueuse déployée par Li Gengxi quand la façade bravade de l’adolescente se lézarde peu à peu.

Il y a beaucoup de coeur et beaucoup de talent et beaucoup de talent dans cette Deuxième fille qui a pleinement justifié les attentes qui ont été placées en lui. Ce beau film de fugue et de douleur semble comme son héroïne s’arracher comme un cri muet, incapable de se faire entendre. Il a en tout cas bel et bien été reçu, et ne sera pas oublié de sitôt.

La Deuxième fille de You Jing avec Li Gengxi, Cao Ruofan, Shen Jiani, Zu Feng, date de sortie encore inconnue

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