Il y a chez le public francophone fan de cinéma hongkongais un angle mort. Pas systématique, mais néanmoins assez courant : si l’on a tendance à bien connaître la poignée de cinéastes de génie qui a illuminé le septième art depuis l’ancienne colonie, on a trop souvent regardé de près leurs films de bonhommes en ignorant le reste.
Ce qui n’est pas une manière de critiquer les fans de The Killer, de Full Alert, de The Blade. Les films de gangsters, de flics et de bagarres de John Woo, de Ringo Lam, de Tsui Hark, sont des bijoux ! Leur éclat a simplement tendance à aveugler un peu et nous faire oublier qu’il y a de nombreux trésors moins évidents. Tout fan de la Shaw Brothers pour les grandeurs martiales de Chang Cheh, Chor Yuen et Lau Kar-leung par exemple sait que les drames musicaux de Li Han-hsiang sont tout aussi importants. Tout fan des noms les plus identifiés de la nouvelle vague hongkongaise ne s’arrête pas à Wong Kar-wai et connaît les pépites d’Ann Hui, de Stanley Kwan et de Patrick Tam.
Johnnie To est peut-être parmi les cinéastes hongkongais les plus mal compris en Occident. La faute au succès monumental de quelques uns de ses excellents films, comme le crépusculaire PTU ou les très prenants Election 1 et 2. Pourtant le cinéaste a une filmographie à peu près aussi diversifiée et surprenante que celle du géant Tsui Hark, qui a d’ailleurs beaucoup aidé à lancer la carrière du premier.
L’éditeur français Badlands vient de sortir chez nous trois Blu-rays de films plus méconnus du réalisateur : Help!!, My Left Eye Sees Ghosts, et Fat Choi Spirit. L’occasion rêvée pour mettre la lumière d’une part sur les films plus comiques et bon vivant de Johnnie To, mais aussi de redonner ses lettres de noblesse à son collaborateur Wai Fa-kai qui écrit et co-réalise les films avec lui. Les trois films sont produits par leur structure commune, Milkyway Image, qui jusque là servait surtout à produire des thrillers criminels comme on a l’habitude d’associer à Johnnie To, et participe donc à compliquer l’image d’épinal du réalisateur. Comment séparer en effet leurs productions du contexte social, politique et économique dans lequel elles s’inscrivent ? De nombreux essayistes et cinéphiles ont noirci des pages de carnet et rempli des pages de blogs pour essayer d’identifier la particularité auteurisante de Johnnie To et de son comparse Wai Ka-fai, si difficile à cerner de film en film.
Voilà donc trois films qui ajoutent de l’eau au moulin des débats ; une expression qui n’existe pas mais qui prouve qu’ici aussi on tente de se réinventer autant que possible.
Help!!!
![Film] Help!!!, de Johnnie To et Wai Ka-Fai (2000) - Dark Side Reviews](https://www.darksidereviews.com/wp-content/uploads/2026/04/help_13.jpg)
Difficile de résumer simplement le film, mais cela risque d’être une constante dans cet article. Disons déjà que l’action se déroule principalement au sein d’un hôpital, qu’il s’agit d’une comédie très baroque et foutraque avec pourtant beaucoup de coeur. Au centre de l’intrigue, on a une jeune médecin qui a rejoint le corps médical à la suite d’une opération qui lui a sauvé la vie des années auparavant. Il y avait deux chirurgiens pour la sauver dans la salle d’opération, et l’un des deux a prononcé des mots qui lui ont inspiré sa vocation. Elle a décidé d’épouser cet homme… Mais ne se souvient pas lequel des deux a parlé.
Autour de cette trame, Johnnie To et Wai Ka-fai dépeignent l’hôpital avec une véhémence rarement égalée. Par la comédie, le grotesque et l’absurde, ils mettent en scène un lieu vampirisé par le capitalisme, la fainéantise et le profit, où les urgentistes sont capables d’abandonner un homme frappé par la foudre sur un lit dans un couloir sans vergogne, puis de s’entretuer pour le sauver lorsqu’ils réalisent qu’il s’agit de quelqu’un d’important. Pour autant, il n’y a aucun cynisme dans cette comédie qui bouge à la vitesse d’un gosse ayant ingurgité trois paquets de Dragibus à lui tout seul en deux minutes. Au contraire, c’est l’énergie de l’héroïne (interprétée par Cecilia Cheung, que vous connaissez peut-être du King of Comedy de Stephen Chow) qui vient ramener l’héroïsme et le dévouement au sein de la profession.
Help!!! est un film remarquable. Il part dans tous les sens, navigue entre l’épique et l’absurde sans jamais se fracasser la figure et ce grâce à une mise en scène d’une intelligence folle. Il faut voir les séquences dans le garage d’un ancien chirurgien reconverti, qui transforme la mécanique en scène d’hôpital (puis fait dialoguer les voitures, longtemps avant le Holy Motors de Leos Carax qui n’a donc rien inventé), pour réaliser qu’on est dans un cinéma qui ne se refuse rien. Et qui n’a pas peur d’être politique, de parler réellement de Hong Kong malgré l’aspect bouffon du tout.
Dans les bonus de l’édition Badlands (un vrai trésor), on apprend que le film était une commande pour combler un trou dans les sorties estivales, et que Johnnie To était un peu forcé de produire des comédies en plus des films d’action pour rassurer les investisseurs. Help!!! s’est fabriqué dans l’urgence, avec de l’impro et un scénario en cours d’écriture pendant le tournage. Et pourtant, si tous les films de commandes pouvaient ressembler à ça…
Fat Choi Spirit

Voilà encore un film dont l’existence même est liée au calendrier, puisqu’il s’agit d’une production destinée à la période du nouvel an lunaire, c’est-à-dire un moment où les sorties en famille sont privilégiées. Il faut donc pour cela un récit qui parlera à tout le monde, qui représente une famille et ses différentes générations, et qui soit ancré au mieux dans la culture populaire. Quoi de mieux pour cela que de parler de mah-jong ?
Fat Choi Spirit est l’histoire d’Andy Lau, un maître absolu à ce jeu. Dans le film, il affronte des escrocs qui arnaquent les plus faibles et s’érige en protecteur devant l’éternel, tout en essayant de gérer les problèmes de sa mère qui souffre d’Alzheimer, de son frère brillant informaticien mais immense naïf qui se berner par tout le monde, et de la femme qu’il aime qui a mauvais caractère (Gigi Leung, qui comme Andy Lau est apparue dans la saga God of Gamblers, petit point méta-rigolo). Structurellement, c’est n’importe quoi. Les motivations réelles du héros sont expliquées au bout de 45 minutes de film dans un flashback nous révélant tout le bien que son amoureuse a fait pour lui auparavant, ainsi qu’une bénédiction divine qui lui confère sa chance au mah-jong. L’écriture de Gigi oscille entre le grossièrement sexiste et le génialement touchant, le méchant du film est ridicule, les enjeux ne sont pas toujours très clairs…
Et pourtant, le film est incroyable. Je ne sais par quelle magie noire le tout réussit à se tenir au final. Les gags fonctionnent bien, la tension aussi, et surtout les scènes de mah-jong sont filmées avec une maestria remarquable. Si Johnnie To et Wai Ka-fai s’intéressent à nouveau au quotidien réel des hongkongais, leur mise en scène est encore une fois dans l’emphase, l’exagération et la démesure. Notons ici le travail éditorial de Badlands à nouveau, qui propose non seulement une introduction au mah-jong pour mieux comprendre le film, mais aussi ajoute des précisions dans les sous-titres pour mieux comprendre la valeur des tuiles. De quoi éliminer certains obstacles inhérent à la barrière culturelle, et donc de quoi profiter pleinement de la virtuosité du montage et de la caméra lors des séquences d’affrontement, toutes sublimées par la musique synthétique discrète mais sacrément épique de Raymond Chow.
My Left Eye Sees Ghosts

Le plus inégal des trois, malgré un pitch absolument redoutable. Une jeune femme a épousé un homme très riche, qui meurt sept jours après lui avoir passé la bague au doigt. Comme il était très riche et qu’elle hérite de tout, sa belle-famille la déteste et l’accuse de l’avoir épousé pour son argent… Sombrant dans la dépression suite à la mort de son amour et la haine nouvelle qu’elle subit, elle a un accident de voiture et côtoie brièvement la mort. À son retour parmi les vivants, elle réalise qu’elle peut voir les morts avec son oeil gauche (oui le titre est extrêmement littéral), une idée de cinéma absolument formidable (inspirée en grande partie d’un film d’horreur sorti plus tôt dans l’année, The Eye) que les deux cinéastes hélas n’exploitent pas assez.
Pourtant l’ensemble n’est pas si éloigné des deux autres films édités par Badlands ; de l’aspect grotesque à la critique acerbe de certains codes sociaux des familles hongkongaises, les ingrédients sont là. Il manque peut-être un peu de romantisme, ce qui est étonnant car c’est celui des trois qui est le plus frontalement concerné par une histoire d’amour, au sens où elle occupe la majorité du récit. La mise en scène continue d’être aussi virtuose et réjouissante, la direction d’acteur fabuleuse (il y a un sens du rythme dans la comédie, pour les déplacements, les entrées et sorties de cadre, qui relève du pur génie)… Mais tout ne prend pas aussi bien. On retiendra néanmoins, pour les fans de Kamen Rider, de nombreuses références amusantes à la gestuelle héroïque de transformation (avec le cri « Henshin » qui va bien) du héros japonais, ce qui donne droit à un passage aussi drôle que touchant lorsque l’héroïne tente de le reproduire sans savoir ce qu’elle fait.
Petit bilan
On a débuté cet article en s’interrogeant sur la nature auteurisante de Johnnie To et Wai Ka-fai. Comment réconcilier des films aussi bavards, frénétiques et comiques avec le reste de leur filmographie ? Les résumer à de simples films de commande ne suffit pas. Ce sont d’une part des terrains d’expérimentations et d’apprentissage, et d’autre part une manière de continuer à explorer tous les vices de la société hongkongaise sous toutes ses coutures. Car si l’on doit trouver une spécificité à Johnnie To et Wai Ka-fai, c’est bien celle-là. Durant toute la production de Milkyway Image, les films sont tous ancrés dans le terroir local. Et pendant que les compères faisaient des films rapidement fabriqués comme ces trois-là, Johnnie To tournait en parallèle PTU sur plusieurs années. On ne peut pas séparer les deux si l’on veut comprendre leur cinéma.
Fat Choi Spirit, Help!!! et My Left Eye Sees Ghosts, trois films de Johnnie To et Wai Ka-fai, édités chez Badlands éditions. Disponible dès avril 2026.


