On a vu le nouveau film 3D de James Cameron au cinéma

©paramount

Pour tout vous dire, j’ai été étonné de recevoir un mail pour assister à l’avant-première du concert filmé de Billie Eilish. Pas parce je n’en ai rien à faire de l’artiste, au contraire d’ailleurs, mais plutôt parce que je ne pensais pas qu’on penserait à nous convier, média qui parle de cinéma, dans ce cas précis où l’on peut parler de septième art pour un concert filmé.

Et pourtant, nous étions bien une petite poignée d’irréductibles cinéfous du bus dans le Grand Rex un mardi soir, à être enthousiastes à l’idée de voir une nouvelle réalisation de James Cameron. Parce que c’est comme ça qu’on attire les petits animaux simplets que nous sommes à un tel événement qui à priori pourrait être juste un moment entre fans, à la gloire de la star Billie Eilish : le réalisateur de Titanic et Avatar est notre carotte à nous et on est prêt à dire « Quoi de neuf docteur ? »*

*Petite réf à Bugs Bunny, donc à la Warner, qui vient d’être rachetée par la Paramount, empire médiatique et méga-corporation aux dirigeants proches de Trump, parce que n’oublions pas qu’en vrai rien ne tourne rond dans ce pays de déglingos que sont les États-Unis.

Nous voilà donc, avec quelques autres collègues, en expédition parmi les fans qui pour beaucoup ont eu l’intelligence de s’habiller comme pour un concert, dans des looks (très stylés) faisant références à différentes tenues emblématiques de Billie Eilish. Je regrette un instant de ne pas avoir convaincu Antoine, mon collègue d’Écran Large qui est avec moi, de venir habillés en Na’vi afin que tout le monde comprenne que nous on est là pour James Cameron en fait, attention. Ce qui serait en partie un mensonge car lui comme moi sommes plutôt fans de Billie Eilish.

Pour rester dans les accointances entre le cinéma et la scène musicale, il faut d’abord parler d’un documentaire sur Billie Eilish sorti en 2021 intitulé The World’s a little Blurry, et réalisé par R. J. Cutler. Pas seulement parce qu’il a eu un immense succès, mais parce que sa forme, loin d’une hagiographie, s’attardait sur le marasme, les errances et le quotidien d’une artiste (deux en réalité avec son frère Finneas). Un documentaire à fleur de peau, qui semblait dépeindre la vie de Eilish avec une sincérité confondante ; au point où beaucoup ont vu l’impact de ce documentaire sur d’autres qui ont suivi pour d’autres icônes de la pop, dévoilant les failles derrière l’icônisation et l’idôlatrie des fans. J’avais vu et adoré ce documentaire, ce qui m’a permis ensuite de découvrir plus franchement la musique de Billie Eilish et d’en apprécier toutes les qualités.

5 ans plus tard, James Cameron filme la dernière tournée en date de Billie Eilish. En 3D évidemment, ce qui nous permet dans le public d’expérimenter le travail du plus grand expert de la mise en scène en trois dimensions en dehors des ressorties de ses propres films repensées pour la 3D, et en dehors des œuvres intégralement animées comme Avatar.

Est-ce un concert filmé ou un film de James Cameron à part entière ? Difficile à dire, et à vrai dire même la Paramount ne sait pas trop sur quel pied danser. A l’accueil du Grand Rex, on commence par me dire « vous n’allez pas écrire de critique, quand même ? ». Après tout c’est juste un concert. Mais je réponds que si, alors on me demande de signer l’accord pour un embargo, qui empêche de publier ce texte avant la veille de la sortie. Alors si l’on traite Hit me Hard and Soft: The Tour (3D) comme un film, critiquons-le comme un film. Pour cela, il faut se poser deux questions essentielles : pourquoi est-ce que James Cameron a voulu faire ce documentaire ? Et enfin et surtout, est-ce réellement un film de James Cameron ?

Sachez que la photo en tête d’article et celle-ci sont les deux seules que je peux utiliser comme illustrations, et je ne prendrai pas le risque de choper quelque chose ailleurs et me prendre un procès pour absence de copyright autorisé… #ceuxquisaventsachent

Il y a une réponse un peu pratique à la première question. Il semblerait que James Cameron soit proche de la mère de Billie, et qu’ils aient sympathisé sur leurs rapports au veganisme. Pour rappel, le réalisateur impose une restauration végétale sur les productions titanesques d’Avatar, et la mère de Billie Eilish, Maggie Baird, fait la même chose pour les tournées de sa fille. En 2020, elle a monté une association caritative qui fournit les personnes dans le besoin en repas vegans, et comme elle a une carrière d’actrice au cinéma et à la télé, elle a sûrement eu l’occasion de sympathiser avec Cameron entre rares personnes de l’industrie à ne pas manger de produits animaux. Bref, c’est donc cette familiarité avec la famille de Billie Eilish qui donne au réalisateur l’idée de filmer en secret le concert de la jeune star.

Mais ce n’est pas une réponse suffisante. Ce qu’on comprend en regardant le film, qui se compose dans sa quasi totalité du concert vu du point de vue de Billie et du public, mais qui comporte quelques petits moments de coulisses d’avant et après le spectacle, c’est que Cameron a trouvé en Billie quelqu’un qui lui ressemble. Il y a d’abord l’évidence du rapport totalisant à l’art. L’une comme l’autre sont des control freaks qui ont une vision et savent ne rien lâcher pour créer une œuvre singulière, aussi personnelle qu’englobante. Aussi le documentaire permet de comprendre ce que Billie Eilish a voulu accomplir en se mettant en scène quasi seule entourée par la foule, dans une succession de cubes qui sont autant une arène qu’une étrange prison lumineuse.

Dans le documentaire, Cameron se met en scène en train d’accepter la vision de l’artiste même pour le concert filmé et se montre en train de dire qu’au générique on pourra lire « Directed by Billie Eilish » et le nom de James Cameron apparaîtra en tout petit en dessous. Une manière de signifier qu’il met sa technique, sa science au service du spectacle. Et c’est vrai dans une certaine mesure. De par l’utilisation de la 3D, le cinéaste filme la salle de spectacle en la faisant prolongement de la salle de cinéma et place le public en relation constante avec Billie Eilish. De nombreux plans sur les fans dans la foule, ainsi que des interactions physiques entre elleux et la star, confirment cette impression d’une relation privilégiée. Pendant un bref instant, Billie n’existe que pour le public et vice versa. La 3D ici n’est encore une fois pas qu’un outil, mais un langage à part entière pour Cameron. Dès l’introduction du film, on voit certains plans qui sont du jamais vu pour de la 3D, notamment un qui nous place à l’intérieur d’une boîte qui transporte Billie Eilish jusqu’à la scène en secret. Une intimité qui semble demandée par la jeune artiste, dans les images du docus…

Néanmoins, au générique final le nom de James Cameron apparaît bien au dessus de celui de Billie Eilish, et il apparaît aussi au montage. Car c’est bien lui qui a réussi à la convaincre d’ajouter une approche plus intime à ce concert, et qui permet d’en faire bien plus que la recréation spectaculaire via le cinéma de l’expérience du concert. Une performeuse, une actrice comme Billie Eilish (car c’est du jeu, et il n’est pas anodin que tant de stars de la pop passent aussi par le cinéma ou la télévision, Billie Eilish comprise), c’est une matière incroyable à manipuler pour un cinéaste. Qui va reconnaître des parts de lui dans son personnage, comme un certain rapport à l’universel, au sensoriel. Peut-être aussi (et là vraiment je psychologise à outrance) que Cameron reconnaît en Billie Eilish les contradictions de ses propres convictions. Les deux sont des artistes engagés, mais sont aussi des entrepreneurs dont la nature même du travail (que cela soit par les partenariats avec des marques de parfum, Spotify et Paramount dont les CEO sont tous deux pro-Trump) les érige en adversaires à leurs propres causes.

Et qu’est-ce que Cameron veut raconter avec tout ça ? Peut-être mettre en lumière la singularité de la vie menée par Billie Eilish, qui semble entièrement dévouée à la musique d’une part et à ses fans de l’autre. C’est un documentaire qui ressemble à une hagiographie à bien des égards, et qui pourtant dans le montage a quelque chose de plus subtil. Un regard peut-être un peu paternaliste mais néanmoins touchant sur une jeune femme qui s’enferme dans un mode qu’elle a construit de toutes pièces (comme… Pandora ?), et qui sacrifie tout, même la peau de ses avant-bras, pour ses fans. Et si vous doutez d’un tel point de vue sur le film, car cela reste discret, pensez donc à la scène qui clôt le film, dans la voiture. Pourquoi finir ainsi, pourquoi laisser les mots prononcés par Billie Eilish ? À la fin du visionnage, on a justement l’impression d’avoir vu deux films en un. Celui de Billie Eilish et celui de James Cameron. Ces deux dimensions se mélangent et s’harmonisent pour créer alors… Une troisième dimension. Qui a dit que la 3D n’était qu’un gadget ?

Hit me Hard and Soft tour (3D), un film de Billie Eilish et James Cameron.

 

About The Author

1 thought on “On a vu le nouveau film 3D de James Cameron au cinéma

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.