Ce texte nous a été proposé par Fabrice Goyi, scénariste et également rédacteur pour la revue Montages
« Michael Jackson est plus connu que le pain » : je pense que cette citation de Naza résume bien ce que représente Michael Jackson pour l’ensemble de l’humanité. C’est sans doute l’être humain le plus célèbre de tous les temps. Et qui dit célébrité dit relation parasociale : tout le monde a l’impression de connaître Michael Jackson. C’était un homme bon. Naïf. Persuadé que son extraordinaire talent de musicien pouvait permettre de soutenir des mouvements d’émancipation, rapprocher tous les opprimés, et sauver le monde. Ce récit est soutenu par une poignée d’interviews, de témoignages de proches (le plus souvent sa famille…), mais surtout par une confusion organisée. En réalité, personne ne sait qui était Michael Jackson. Personne ne sait avec certitude quelle était sa personnalité en coulisse. Personne ne sait quelle était sa véritable voix parlée. Personne ne sait combien d’opérations de chirurgie esthétique il s’est infligées et pourquoi. Personne ne peut dire avec précision quelle relation Michael Jackson entretenait avec les communautés afrodiasporiques. Personne ne sait s’il a utilisé des crèmes blanchissantes ou si la dépigmentation de sa peau était provoquée par une maladie chronique. Personne ne sait pourquoi il a construit Neverland et ce qui s’y passait exactement. Tout ce qu’on sait, c’est que Michael Jackson était et demeure le plus grand artiste pop de tous les temps, et que 8 personnes ont accusé ou accusent actuellement Michael Jackson d’agressions sexuelles sur mineurs (Jordan Chandler, Gavin Arvizo, James Safechuck, Wade Robson, Edward Joseph Cascio, Dominic Savini Cascio, Marie-Nicole Porte et Aldo Cascio). Malheureusement, le biopic Michael (2026) est produit par des acteurs qui ont tout intérêt à entretenir la confusion et le mystère autour de sa figure. Michael Jackson, pour paraphraser un personnage du film, est une « money making machine » : raconter son histoire au cinéma nécessite de ne pas abîmer la marque associée à un catalogue musical universellement apprécié, et de ne pas s’attirer les foudres de fans pour qui Michael Jackson est une figure quasi christique. Mission impossible.

Produit par Graham King, l’homme derrière l’infâme Bohemian Rhapsody, et par le Michael Jackson Estate (John Branca associé à l’ensemble de la famille de Michael Jackson), Michael (2026) n’est tout simplement pas un film. Le biopic prend la forme d’une publicité qui s’étire sur deux heures et huit minutes interminables. La mise en scène et la lumière ne proposent aucune véritable réflexion, ni sur le mythe ni sur l’homme : elles se bornent à le mettre en valeur, sans aucun autre point de vue que celui d’une célébration de sa bonté et de son génie musical. Les personnages s’échangent des aphorismes entre le développement personnel et le slogan publicitaire en guise de dialogue. Le scénario et le montage sont uniquement au service d’un enchaînement des moments musicaux les plus emblématiques de la carrière de Michael Jackson. L’ensemble est relié par un fil rouge de films d’animation pour enfants dans lequel un être magique (MJ) doit s’émanciper d’une figure paternelle violente qui l’empêche d’exprimer la plénitude de son talent (sur sa thématique, le film se situe pile entre La Petite Sirène et Frozen). Enfin, tous les acteurs jouent comme des patates (à part Colman Domingo, qui s’éclate dans le rôle de la méchante sorcière) et ont pour la plupart uniquement travaillé le mimétisme avec la personnalité publique qu’ils interprètent.
Le plus décevant avec Michael, c’est sans doute que c’est un film ennuyeux. On se demande tout le film comment l’équipe a pu délivrer un tel spectacle à partir de la vie du personnage le plus bizarre, sulfureux et magnétique de l’histoire de la pop culture. Le traitement appliqué à Michael Jackson est celui qu’Hollywood applique désormais à tous ses sujets : le King of Pop est une IP (propriété intellectuelle) parmi d’autres. Le film existe pour maximiser la portée et la rentabilité d’un catalogue musical et paver la voie pour des suites qui exploreront sans doute d’autres aspects de la vie du chanteur américain. Le film n’évoque qu’un simulacre de Michael Jackson : la figure que l’on voit grandir, nourrir un lama, et danser sur scène n’est pas une personne mais une image de l’inconscient collectif occidental identifiée par des marketeurs et recrachée au visage du spectateur sans vergogne. En cela, le film abaisse Michael Jackson ; il trivialise une figure quasi divine et réduit son génie musical à sa capacité à être populaire et réconfortant (on peut penser ce qu’on veut de la musique de Michael Jackson, mais elle était infiniment plus que cela).
Plus étrange est le rapport que le film entretient à la noirceur de Michael Jackson : le film drague explicitement les personnes noires (« i’m a proud black artist » dit MJ devant un responsable de l’industrie musicale) tout en évacuant volontairement toutes les questions relatives à sa noirceur. Exit sa relation organique avec le son de la Motown. Exit sa relation avec Diana Ross ou Quincy Jones. Exit sa relation réelle avec les gangs de Los Angeles. Exit les remarques dégueulasses sur son physique de la part des membres de sa famille et des tabloïds, réduites à une réplique. Exit son anorexie, exit sa relation à son nez et à la pâleur grandissante de sa peau (son visage blanc des années 90 est toujours celui que ses « fans » affichent le plus sur des t-shirts et des pancartes, on se demande bien pourquoi). Exit le racisme qu’il a subi de la part de l’industrie musicale (qu’il passe par exemple par un boycott de ses clips de la part certaines chaînes ou par l’exploitation démentielle qu’elle a fait subir à son corps jusqu’au dernier jour de son après-vie). Exit son engagement réel pour la cause noire et la réflexion afrocentrique au cœur de toute son œuvre. Le Michael Jackson représenté dans le film n’est non seulement pas une personne, mais il est aussi totalement déconnecté du contexte social plus large dans lequel sa musique et sa trajectoire prennent sens.

Enfin, impossible de parler du film sans évoquer les accusations de pédophilie que le Michael Jackson Estate essaie tant bien que mal d’enterrer. La trame du film s’arrête de manière hilarante (et scandaleuse) juste avant les premières accusations émanant de la famille de Jordan Chandler alors que Michael est au sommet de sa gloire. Tout ce qui nous a privés d’un troisième acte qui devait dépeindre l’impact des accusations de Jordan Chandler sur la vie du locataire de Neverland, c’est une clause signée il y a près de 30 ans entre MJ et la famille Chandler qui interdit au Michael Jackson Estate de représenter cet épisode dans un film. Difficile de voir dans le film autre chose qu’une opération de réhabilitation éhontée après que l’image de la star a été définitivement écornée en 2019 après la sortie de Leaving Neverland. Il y a quelque chose de troublant dans la célébration acritique de cette figure, la communion autour de sa musique supposée nous faire oublier ses exactions et le monde qui les a autorisées et encouragées. En ne traitant pas Michael Jackson comme une personne, le film continue d’entretenir la confusion dangereuse qui permet à ses fans les plus dogmatiques de nier la réalité. Peut-être que MJ était une victime (notamment de son père), peut-être qu’il a réaliser certaines bonnes actions, mais cela ne fait pas de lui une personne innocente pour autant.
À bien des égards, Michael Jackson était le diable. Une incarnation du caractère prédateur et destructeur de l’exploitation capitaliste : un homme brisé dès son plus jeune âge par cette violence, qui, une fois parvenu à une position de pouvoir grâce à son talent, n’a fait que la reproduire. Il est évident qu’il n’a jamais eu l’occasion de vivre une vie normale. Qu’il n’a jamais eu la chance d’aimer, d’appartenir à une communauté ou de tout simplement profiter de la vie comme le reste d’entre nous. Dès son plus jeune âge, son corps a été mis au travail et rendu disponible à la consommation du public américain puis international. Et ce biopic prolonge tout simplement cette exploitation et la chaîne de violence qu’elle a engendrée : Michael Jackson n’a toujours pas l’occasion d’être une personne, sa famille continue de faire une tonne de fric grâce à son image et à sa musique et ses victimes sont une nouvelle fois réduites au silence. Michael réalise l’ambition de la propagande (ou communication si vous vivez dans le 11e arrondissement) de notre temps : elle fabrique une figure grotesque qui ne peut provoquer qu’une adhésion totale ou un rejet total et compte sur la sidération que sa démarche va sans doute provoquer chez les personnes biens pour passer en force et imposer un mensonge, coûte que coûte.
Michael Jackson, un film d’Antoine Fuqua. En salles le 22 avril 2026

