2025 a été l’occasion de découvrir en France trois nouveaux films d’un des grands maîtres du cinéma indépendant japonais. En 2026 Kiyoshi Kurosawa continue de nous surprendre, avec la sortie toute fraîche d’un teaser pour son prochain long-métrage, qui serait… Une affaire de meurtres en costume, son premier jidai geki (ce qui veut dire que l’action se déroule avant l’ère Meiji donc avant 1868) de sa carrière et seulement deuxième film d’époque après son très bon Les Amants Sacrifiés. Et la sortie en blu-ray d’un de ses premiers longs-métrages chez Carlotta en ce mois de janvier 2026 est une autre occasion d’observer à quel point le cinéaste est un explorateur du septième art, prêt à métamorphoser son cinéma de projet en projet.
Sur le papier, Bumpkin Soup n’est pas trop difficile à résumer. Une jeune fille nommée Akiko arrive tout droit de sa campagne à Tokyo et rejoint un campus universitaire à la recherche d’un garçon dont elle est amoureuse depuis le lycée. Elle découvre alors un monde qui lui est totalement inconnu et même en partie hostile, où tout le monde est plus ou moins obsédé par le sexe, que ce soit les étudiants ou les professeurs. On pourrait alors penser qu’il s’agit d’un pinku tout ce qu’il y a de plus classique, ce genre de films érotiques japonais qui a permis à de nombreux cinéastes de faire leurs armes avant d’accéder à un cinéma plus mainstream.
Évidemment, ce serait douter de la capacité de Kiyoshi Kurosawa à être déroutant. Il s’agit là de son deuxième long-métrage et pinku (d’ailleurs l’héroïne s’appelle Akiko dans ces deux films), produit au sein d’une structure très importante pour une certaine génération de cinéastes japonais aux ambitions esthétiques et narratives trop envahissantes pour le commun des sociétés de productions. La Director’s Company, de son nom, n’a pas eu une longue existence, mais elle a permis à des cinéastes comme Kiyoshi Kurosawa, mais aussi Sogo Ishii (The Crazy Family) et Shinji Somai (Typhoon Club, Love Hotel) de jouer avec les codes du cinéma érotique japonais pour proposer des vrais gestes de cinéma, qui ont d’ailleurs bien embarrassé les distributeurs comme la Nikkatsu qui ne savaient pas comment vendre comme des produits ce qui s’avérait être du pur cinéma expérimental.

Bumpkin Soup est donc un film casse-tête. Au sens que malgré sa catégorisation pinku, il est très cérébral et honnêtement parfois un peu pénible à regarder. Néanmoins, il s’agit aussi d’une étape essentielle pour tout fan de Kiyoshi Kurosawa, tant cela permet de comprendre d’où il vient formellement et tout ce qui viendra construire son cinéma thématiquement par la suite. Notons d’abord qu’il n’y a aucune tentative de faire du réalisme ici, et c’est peut-être la première chose qui a perturbé les pontes de la Nikkatsu à la réception du film finalisé. Le ton très absurde du film, son rapport décalé au sexe et au désir est tellement particulier que le désir semble absent du métrage. En cela, Kiysohi Kurosawa paraît déconstruire le pinku, puisque ses personnages qui sont mus par des pulsions sexuelles semblent tous l’être uniquement par injonction et non par quelque chose de plus profond, interne, charnel.
Le long-métrage est largement pensé autour de la notion de honte, qui est étudiée par les élèves de l’université avec un professeur de psychologie, qui lui est incapable de cacher ses désirs abjects d’humiliations sexuelles (je ne kinkshame pas ce point-là, je shame juste qu’il veuille faire ça avec des étudiantes, ça c’est pas ouf). On pourrait y voir une sorte de portrait terre à terre qui oppose l’innocence de la campagne avec Akiko et la perversité de la ville, mais c’est moins simpliste que cela. Plutôt, il s’en prend à l’absurdité des études intellectuelles qui peuvent se déconnecter totalement du réel et construire un monde qui n’a aucun sens ; un microcosme avec ses propres règles de débauche.
Cette déconstruction des codes, ce jeu avec les pistes narratives, n’a rien d’inhabituel pour quelqu’un comme Kiysoshi Kurosawa. Le fait de jouer avec un certain déterminisme inhérent aux genres du cinéma est quelque chose qu’on retrouve encore dans les trois films les plus récents du bonhomme : Chime, Cloud et surtout La voie du serpent (le remake français donc). C’est plus dans la forme qu’on remarque que le cinéaste n’est pas encore à l’aise avec sa propre voix esthétique, tant il emprunte par moments à certains codes formelles de composition de cadre très classiques du cinéma japonais d’antan, et parfois aux longues prises endiablées de son mentor Shinji Somai. Sa manière de filmer la jeunesse dans la nature rappelle aussi beaucoup les cinémas révolutionnaires post-68, que ce soit la nouvelle vague Tchèque où le cinéma suédois très politique du début des années 70, sans que le tout réussisse à avoir une quelconque cohérence. Néanmoins, on retrouve déjà certains éléments qui deviendront partie prenante de sa grammaire filmique, comme l’utilisation très éthérée de l’esthétique VHS pour jouer sur des surcadagres et des images plus ou moins rêvées, abstraites. Le tout n’est donc pas forcément facile d’accès, mais néanmoins fascinant à regarder.
Bumpkin Soup, un film de Kiyoshi Kurosawa, sortie en BR chez Carlotta le 20 janvier 2026

