La voix de Hind Rajab : écouter les victimes

L’inclusion du réel, et plus particulièrement de la violence du réel, dans la fiction au cinéma est un jeu dangereux. Quand elle est inattendue, elle peut rompre le contrat passé avec le spectateur venu regarder une œuvre de fiction qui permet parfois de prendre en charge l’insoutenabilité du réel à travers la représentation qui en est faite. On pense au moine immolé par le feu dans Persona, à l’exécution dans The Passenger ou plus récemment aux images de crimes de guerre dans Tesnota. Ces trois films partagent un dispositif commun : la violence réelle est vue à travers un poste de télévision par les personnages de fiction en même temps que le spectateur. Les personnages sont tout autant spectateurs horrifiés de la violence que nous.

Dans La voix de Hind Rajab, Kaouther Ben Hania utilise un dispositif différent pour raconter l’horreur du réel. Les personnages de fiction vivent la scène en temps réel : une équipe de secouristes a pour mission de recueillir les appels des personnes en danger et de dispatcher les équipes sur le terrain en prenant en veillant à ce que les routes soient sécurisées. Le film commence alors qu’une petite fille coincée dans un véhicule les appelle. Mais la voix que l’on entend alors, celle d’une fille apeurée et désespérée, est bien la véritable voix de Hind Rajab, fillette de six ans assassinée par l’armée israélienne le 29 janvier 2024 à Gaza. Ben Hania opère donc un renversement dans la représentation de la violence réelle. Car la violence n’est jamais montrée. Le film ne montre que des images de fiction et place la violence hors-champ, soulignant aussi l’impuissance totale de l’équipe de secouristes. Mais en intégrant les véritables conversations de Hind Rajab, la réalisatrice tunisienne donne au film une puissance émotionnelle presque insoutenable et rend le film bien plus dur que n’importe quelle restitution qui aurait pu être faite de ce moment.

Ce choix interroge à de nombreux égards. Sur le plan éthique, évidemment, utiliser dans un dispositif narratif la voix de quelqu’un qui n’a pas pu y consentir pose question (la mère de Hind Rajab a donné son accord). Mais aussi sur l’impact qu’il a sur le film, car les acteurs et actrices semblent parfois courir après ce réel. Le contraste entre la voix de la fille et les émotions jouées par les acteurs et actrices est parfois trop fort pour que le film fonctionne parfaitement. Le huis-clos à distance est une très bonne idée pour retranscrire la tragédie, mais il fait peser la charge de la fiction aux acteurs qui ont tendance à forcer leur jeu dans des disputes un peu artificielles.

Reste néanmoins cette voix, au cœur du film au titre parfaitement choisi. Il est indéniable qu’en utilisant cette voix, Ben Hania réussit son objectif principal : mettre la lumière sur ce qui se passe réellement à Gaza, loin des discours de propagande sur la moralité de l’armée israélienne. L’avertissement au début du film (et toute la communication autour du film) permet de ne pas trahir le spectateur qui sait ce qu’il va voir et entendre. Contrairement aux Filles d’Olfa, la frontière entre la réalité et la fiction est ici très claire. Cette intégration continue du réel permet de ne pas endormir le spectateur dans l’illusion réconfortante de la distance fictionnelle. C’est à la réalité de ce qui s’est passé (et continue de se passer malgré le « cessez-le-feu » en cours au moment de la rédaction de cet article) que Ben Hania veut confronter le spectateur.

À une époque où se demande comment on peut encore susciter l’indignation entre la résignation de ceux qui ont vu un torrent d’images brutes insoutenables déferler sur les réseaux et le déni de ceux qui croient encore aux mensonges du gouvernement de Netanyahou qui fait tout pour que ses actions à Gaza (et ailleurs) ne soient pas documentées, Ben Hania propose un audacieux mariage de la fiction et du réel pour toucher un large public. On peut préférer des démarches plus directes comme No Other Land ou Put your soul on your hand and walk, formidables documentaires qui, chacun à leur manière, cherchent également à montrer le génocide perpétré par Israël. Mais le film de Kaouther Ben Hania aura sûrement un retentissement plus important, comme l’atteste déjà son prix à la Mostra de Venise.

La voix de Hind Rajab, un film de Kaouther Ben Hania avec Saja Kilani, Motaz Malhees, Amer Hlehel et… Hind Rajab… , sortie en salles le 26 novembre 2025

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