Dossier 137 : Rencontre avec Dominik Moll

Après le succès public de La Nuit du 12, auréolé d’un triomphe aux César avec sept statuettes, le retour de Dominik Moll était forcément très attendu. Après une traversée du désert du milieu des années 2000 à celui des années 2010, le réalisateur de Harry, un ami qui vous veut du bien était revenu au premier plan en tant que nouveau roi du polar français avec l’excellent Seuls les bêtes, puis avec la bonne étoile de La nuit du 12. Présenté en compétition au dernier festival de Cannes dont il est reparti bredouille, Dossier 137 marque l’incursion de Dominik Moll dans un des principaux faits de société de la fin de la dernière décennie : le mouvement des Gilets jaunes, jusqu’ici encore assez absent de la fiction française, qui commence à peine à s’en emparer avec la sortie conjointe de ce film et des Braises de Thomas Kruithof à quelques jours d’intervalle. De passage à l’Arras Film Festival, Dominik Moll s’est entretenu avec nous pour évoquer son nouveau film et la représentation des violences policières au cœur de son Dossier 137.

Le pitch de Dossier 137 : Le dossier 137 est en apparence une affaire de plus pour Stéphanie, enquêtrice à l’IGPN, la police des polices. Une manifestation tendue, un jeune homme blessé par un tir de LBD, des circonstances à éclaircir pour établir une responsabilité… Mais un élément inattendu va troubler Stéphanie, pour qui le dossier 137 devient autre chose qu’un simple numéro.

Le mouvement des Gilets jaunes a inspiré quelques documentaires, mais les fictions, elles, commencent seulement à arriver. Qu’est-ce qui vous a convaincu avec Gilles Marchand que c’était le bon moment de s’emparer de la question du mouvement des Gilets jaunes et de la répression policière dont il a été l’objet? 

Ce n’était pas vraiment le point de départ du film. On voulait avant tout s’intéresser à la Police des polices à travers un personnage d’enquêtrice. Il n’y a jamais eu de fiction, dans la littérature ou au cinéma, sur ce qu’est aujourd’hui l’IGPN. On voulait se pencher sur une enquête liée au maintien de l’ordre plutôt qu’à une affaire de meurtre ou de corruption. En réalité, on a commencé à écrire pendant les manifestations de 2023 contre la réforme des retraites. On aurait pu aussi situer Dossier 137 à ce moment-là mais ça me semblait important de revisiter la période des Gilets jaunes parce qu’on n’en parlait plus du tout. Ça semblait surréaliste de mettre sous le tapis un mouvement que personne n’avait vu venir, complètement inédit, indépendant des interlocuteurs syndicaux ou politiques. Les Gilets jaunes avaient ébranlé le pouvoir, subi une réponse répressive violente sur plusieurs mois. Et puis le Covid est passé par là et c’était comme si on avait passé un grand coup d’éponge, c’était quand même très curieux. C’était le moment, avec le recul nécessaire, de revisiter cette période et de s’intéresser à ces nombreuses victimes qui ont été blessées et qui n’ont jamais été reconnues comme victimes. 

Votre film se présente comme une fiction, présentant le cas fictif de l’agression d’un Gilet jaune. Comment avez-vous construit ce cas pour le rendre réaliste sans pour autant partir d’un fait divers particulier?

Le cas tel qu’il est décrit dans le film n’existe pas tel quel, mais il est composé d’éléments de plusieurs affaires ayant réellement eu lieu. J’ai fait un gros travail de recherche et de documentation à partir d’affaires emblématiques de la fin 2018. Je me suis penché sur les enquêtes journalistiques approfondie de Mediapart, du Monde… Et pour le reste, tout est né de ce que j’avais pu observer lors des quelques jours d’immersion que j’ai pu faire au sein de l’IGPN, pour aborder le plus de dysfonctionnements possibles au sein de ce système. 

Avez-vous été confronté, au sein même de l’IGPN, une réticence ou une défiance à parler des affaires de violences policières telles que vous les décrivez dans le film? 

Non. Quand j’ai fait la demande pour passer quelques jours en immersion, honnêtement, je n’y croyais pas. Je disais qu’on allait me dire que j’étais gentil, mais que c’était un peu trop délicat. Mais à l’époque la directrice de l’IGPN (Brigitte Jullien) était une magistrate à l’esprit très ouvert, qui avait envie de rendre l’institution moins opaque, ce qu’on lui reprochait beaucoup. À l’intérieur de l’IGPN, sans doute d’autres personnes n’étaient pas très heureuses que je vienne mais elle avait pu imposer cette décision sans jamais demander de contrepartie ou de droit de regard sur le scénario. Je pense que j’ai pu aussi profiter un peu du crédit du succès de La Nuit du 12.

Est-ce que cette rencontre a servi notamment à construire le personnage de Stéphanie et sa vision de son travail?

Le personnage de Stéphanie dans le film n’est en tout cas pas modelé sur elle. Elle était la directrice nationale de l’IGPN et de mon côté, j’ai été principalement en immersion au sein de la délégation parisienne, qui doit composer avec les autres délégations des autres grandes villes, la direction nationale des enquêtes… J’ai plutôt pioché des trucs à droite, à gauche chez les enquêteurs que j’ai rencontrés.

Et aviez-vous déjà en tête Léa Drucker pour l’incarner à ce moment-là?

Je n’ai pas écrit pour Léa Drucker, parce que je n’ai jamais écrit pour un acteur ou une actrice en particulier. Mais au fur et à mesure de l’écriture, je pensais de plus en plus à elle et l’idée s’est imposée à moi. On avait déjà travaillé ensemble il y a dix ans sur Des nouvelles de la planète Mars, dans lequel elle avait un petit rôle. Je me suis empressé de lui faire lire la première version complète du scénario et elle a tout de suite dit oui, pour mon plus grand bonheur. 

Le personnage est celui qui permet l’ancrage territorial de Dossier 137 en le liant avec celui des Gilets jaunes. Comment articuler, sur la forme ramassée d’un long-métrage de fiction, ce double décor urbain entre Paris et Saint-Dizier?

Contrairement à mes films précédents, c’est vrai que le film se passe majoritairement à Paris, puisque l’enquête et les manifestations ont lieu à Paris. Mais on ne peut pas parler du mouvement des Gilets jaunes sans raconter ce qu’il dit de la fracture entre Paris, lieu centralisé du pouvoir, et ces territoires ruraux ou périurbains qui ne se sentent pas pris en considération par ce pouvoir centralisé. Si les manifestations avaient lieu tous les samedis à Paris, c’était aussi pour montrer qu’ils existaient aux yeux de ces gens-là. On met des gilets jaunes pour être vu, montrer qu’on existe, qu’on a des revendications, qu’on a envie de participer aux débats démocratiques.

Pourquoi le choix de Saint-Dizier, de ce Grand Est devenu un symbole de la fracture sociale au coeur du mouvement des Gilets jaunes?

On a choisi Saint-Dizier parce que ma mère est de la Meuse. J’avais envie que ça soit situé dans l’Est, et Saint-Dizier, comme beaucoup d’autres villes de cette taille, a vraiment souffert de la désindustrialisation, d’un taux de chômage assez élevé, ce qui faisait que le mouvement des Gilets jaunes y était assez prononcé. Il fallait faire exister ce décor,  l’idée d’occupation des ronds-points, ces images très fortes qui nous avaient tous marqué à l’époque, même si au final il n’y a pas énormément de scènes qui se passent à Saint-Dizier. En travaillant sur le sujet, j’étais frappé de voir que beaucoup de Gilets jaunes avaient des origines sociales et géographiques semblables à celles des policiers qui s’occupaient de ce qu’on appelait le maintien de l’ordre. Et ça a été une source d’incompréhension, les Gilets jaunes ne comprenaient pas pourquoi les policiers ne venaient pas de leur côté.

La question de la violence de la répression policière, que vous évoquez dans Dossier 137, pose aussi en creux celle de la représentation de cette violence. Vous utilisez aussi beaucoup dans le film l’archive vidéo, l’image de caméra de surveillance… Comment on utilise ces images pour rendre compte de cette violence sans l’édulcorer ou au contraire l’esthétiser?

Ce qui m’avait frappé au cours de mon immersion à l’IGPN, c’était l’importance des images et des vidéos dans les enquêtes. Les enquêtrices et les enquêteurs de l’IGPN passent le plus clair de leur temps à visionner des vidéos de tous types, des caméras de surveillance dans les préfectures de police, des vidéos filmées par des manifestants avec leurs smartphones qui sont publiées sur les réseaux sociaux, des journalistes qui ont filmé sur place, des caméras installées sur les commerces, ou encore les caméras piétons comme celles qui ont capturé les images qui sont récemment sorties de Sainte-Soline. Celles-là sont bizarrement rarement allumées, mais parfois elles le sont, et elles sont utiles. Les enquêteurs passent un temps énorme à sécuriser ces enregistrements, à les visionner, à analyser tout indice sur les faits et gestes de tel ou tel groupe de policiers. Et je trouvais que ça avait quelque chose de très cinématographique de voir des gens qui passent un temps fou à scruter des vidéos. 

Quelle a été votre approche de ce que vous souhaitiez ou non représenter de l’agression au cœur de ce fameux Dossier 137?

On voulait se placer principalement du point de vue de l’enquêtrice, qui ne sait pas ce qui s’est passé. Elle a eu la parole de la mère d’un jeune homme blessé et des gens qui étaient avec eux. Mais une parole reste une parole, elle n’a pas valeur de preuve. Tout doit donc passer forcément par la vidéo et c’est ça justement qui nous plaisait : construire l’enquête en s’appuyant sur le support de ces images et uniquement de ces images.

Votre film est aussi symptomatique de ce qu’est en train de devenir l’image dans nos sociétés contemporaines : une arme à laquelle on peut faire dire tout et n’importe quoi, même quand celle-ci semble univoque. Est-ce que c’est un constat que vous avez été amené aussi à prendre en compte dans votre propre rapport à l’image?

Oui, bien sûr. Dans une fiction, évidemment, on est libre de raconter ce qu’on veut. Mais une autre chose qui m’avait frappé au cours de mon immersion, c’est qu’on se dit qu’une vidéo porte une vérité objective, sauf qu’on se rend compte que pas du tout. Ça dépend déjà de qui la regarde. Parfois, les enquêteurs appelaient des collègues pour leur demander « mais qu’est-ce que tu vois là? Est-ce que le manifestant a un geste menaçant ou non? ». Mais surtout, et j’ai pu lire des choses énormes dans certains PV, c’est que la méfiance envers les images a encouragé certains policiers mis en cause à nier l’évidence de plus en plus facilement. Et l’IA et les deepfakes qui l’accompagnent ne vont pas améliorer cela.

Le personnage d’Alicia, incarné par Guslagie Malanda, ouvre une autre porte sur une réflexion plus large sur les violences policières, qu’on ne peut limiter qu’aux seuls Gilets jaunes, en abordant aussi les biais racistes du maintien de l’ordre. Comment faire entrer ces voix, ces autres victimes de violences policières, dans un récit comme celui de votre film?

Je suis très content que vous en parliez. Il me semblait impossible de ne pas faire apparaître un personnage comme celui d’Alicia, et de ne pas aborder la problématique des violences policières dans ce qu’on appelle “les quartiers sensibles”. La plupart des armes qui accompagnent la militarisation du maintien de l’ordre, les LBD, les flashballs…, ont toutes été d’abord “testées” en banlieue. Faire l’impasse là-dessus m’aurait semblé un peu tendancieux ; on aurait pu faire le même reproche au film que celui qu’Alicia adresse au personnage de Stéphanie en lui disant que, quand c’est des Noirs ou des Arabes qui se font taper dessus, l’IGPN s’en fout beaucoup plus que quand les victimes sont blanches.

Comment éviter dans ces moments-là l’écueil du film-dossier?

Le cinéma peut avant tout essayer de montrer ces liens et les questionner. Je crois beaucoup au principe de questionner plutôt que celui de dénoncer. Je suis toujours un peu mal à l’aise avec l’idée de faire un film qui “dénonce”, parce que ça donne l’impression qu’on veut asséner des vérités. Moi, j’aime croire à l’idée de questionner des choses, de faire comprendre comment on peut en arriver aux violences policières et quelles en sont les responsabilités politiques notamment. Mais tout ça doit passer à travers des personnages qui incarnent une histoire.

D’une certaine manière, Dossier 137 se termine sur un constat d’échec à rendre une justice qui s’échappe, ce qui était déjà le cas dans La nuit du 12 et son affaire non résolue. 

Il ne s’agissait pas de faire un constat fataliste ou pessimiste, de dire que de toute manière le monde est pourri et que ça ne sert plus à rien de faire quoi que ce soit. Ce problème qui existe aujourd’hui est lié à la volonté politique. Tant que le politique n’arrive pas à nommer les choses, ce genre de cas va se multiplier. Les politiques ont tellement peur de se mettre la police à dos qu’il est devenu impossible pour eux, ou elles d’ailleurs, de dire qu’il existe des policiers violents qui ne devraient pas être dans la police. Pourtant, ça rendrait service à celles et ceux qui essayent de bien faire leur travail. Pour améliorer l’image de la police, ça ne peut passer que par le fait de nommer clairement les dysfonctionnements, et pas juste du bout des lèvres pour les cas trop flagrants.

Dossier 137 de Dominik Moll avec Léa Drucker, Jonathan Turnbull, Guslagie Malanda, sortie en salles le 19 novembre.

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