Dans le paysage de la comédie française dans lequel il s’est introduit à la même époque que la génération de ses contemporains Antonin Peretjatko, Justine Triet ou Guillaume Brac, Sébastien Betbeder trace sa propre ligne mêlant comédie grinçante et percées dramatiques inattendues. Son nouveau long métrage, L’incroyable femme des neiges, est tout à fait fidèle à sa ligne de conduite, mais aussi à sa région fétiche, le Groenland, théâtre de plusieurs de ses oeuvres, d’Inupiluk en 2014 au Voyage au Groenland deux ans plus tard en passant par le moyen métrage Le Film que nous tournerons au Groenland. Près de dix ans après cette trilogie informelle, le cinéaste part des montagnes du Jura pour retourner en terre inuite, suivant le parcours touchant d’une exploratrice et “femme des neiges” acariâtre, presque abominable, qui renoue avec ses frères perdus de vue. Une histoire de fratrie douce-amère portée par le trio de choc formé par Blanche Gardin, Philippe Katerine et Bastien Bouillon, que les adeptes du cinéma de Betbeder retrouveront avec plaisir après Deux automnes trois hivers et Debout sur la montagne. Quelques jours avant sa sortie en salles, nous avons pu rencontrer le cinéaste à l’Arras Film Festival pour discuter de ses retrouvailles de cinéma avec la terre du Groenland.
Le pitch de L’incroyable femme des neiges : Coline Morel, intrépide exploratrice du Pôle Nord, voit sa vie partir à la dérive. Après des années passées à traquer ce yéti auquel elle est la seule à croire, elle se fait licencier et son compagnon la quitte. En pleine débâcle, Coline n’a d’autre choix que de rentrer dans son village natal. Elle y retrouve ses deux frères, Basile et Lolo, ainsi que son amour de jeunesse. Des montagnes du Jura jusqu’à l’immensité des terres immuables du Groenland, une nouvelle aventure commence alors pour « l’incroyable femme des neiges ».
L’incroyable Femme des Neiges marque votre retour dans une région omniprésente dans votre cinéma, le Groenland, Qu’est-ce qui vous ramène à chaque fois sur ce territoire en tant que cinéaste ?
Je n’aurais jamais pensé à mes débuts dans le cinéma que le Groenland occuperait une part aussi importante dans ma vie de cinéaste Tout a commencé sur un jeu du hasard, en particulier grâce à Nicolas Dubreuil, le frère de mon producteur, qui vit la moitié de l’année dans le village d’Ole (Ole Eliassen) et Martika (Martin Jensen) dans le film. Quand il rentrait à Paris à l’époque, il partageait les locaux de la boîte de production avec son frère, donc je le fréquentais beaucoup. Et il me dit un jour : ”j’ai trouvé un peu d’argent pour faire venir deux de mes meilleurs amis Inuits à Paris. Est-ce que ça t’intéresse de faire un film ?” De là est né Inupiluk, ma première expérience avec le Groenland, mais qui était tournée en France en réalité, qui a appelé le reste et notamment Le Voyage au Groenland, qui a été une expérience folle, complètement bouleversante. Je me souviens très bien, quand j’ai pris l’hélicoptère pour rejoindre le premier village à la fin du tournage du Voyage au Groenland, de m’être dit qu’il fallait forcément que j’y revienne un jour. Et comme j’ai du mal à séparer la vie du cinéma, il fallait que j’y retourne avec un film.
Pourquoi avoir attendu presque une décennie alors ?
J’ai mis 8 ans à faire d’autres films en attendant. Mais j’ai passé ces 8 ans à chercher le sujet et le personnage qui était suffisamment fort pour justifier un tel retour, malgré mon désir très fort de retourner là-bas. C’est pas forcément très rigolo, mais j’ai repensé à ce rapport qu’ils ont à la mort et à la fin de vie plus exactement, qui rejoignait des préoccupations assez métaphysiques et des désirs de récits loin de la culture occidentale. Mais ce n’est que quand le personnage a commencé à naître et que le récit a commencé à exister que je me suis dit que c’était le moment.
Comment est né justement le personnage de cette exploratrice, cette aventurière qui essaie de trouver comment finir sa vie comme elle le souhaite ?
C’est difficile de répondre à cette question, comme toujours quand on cherche un personnage. Ce que je sais, c’est que le personnage est mon moteur pour écrire. Quand je commence, je ne sais pas très bien qui il est, il naît à force d’écriture. Moi, je ne me contrôle jamais dans l’écriture. J’écris parfois des premières versions du scénario extrêmement longues. Et à partir de cette matière-là, je creuse, j’enlève, je gomme beaucoup, puis je restructure. Et ce personnage a fini par arriver. Je savais juste que j’avais en tête un désir très fort de faire un film avec un personnage principal féminin. Dans un domaine comme l’exploration, l’aventure, le grand froid, les femmes sont assez peu représentées.
A quel moment avez-vous compris que ce personnage allait être incarné par Blanche Gardin ?
Je crois qu’à partir du moment où les traits de ce personnage ont commencé à prendre forme, je me suis dit que la seule personne qui pouvait incarner Coline Morel, c’était Blanche Gardin. Je le dis souvent, mais c’est parce que c’est une réalité, mais si Blanche n’avait pas accepté ce film, il n’y aurait pas eu de film. C’est d’ailleurs seulement quand elle a lu une ébauche de scénario et qu’elle m’a dit oui, que j’ai commencé à penser à l’idée de fratrie.

Contrairement à Bastien Bouillon qui est un habitué de votre cinéma, c’est la première fois que vous tournez avec Blanche Gardin et Philippe Katerine, qui ont pourtant semblé toujours solubles dans votre cinéma. Les voir ensemble devant votre caméra relève presque de l’évidence.
Merci, ça me touche beaucoup parce que c’est une chose à laquelle je pense tout le temps. Je pense qu’il y a des comédiens qui résistent et qui résisteront toujours à mon cinéma. C’est aussi une question de désir, de désir commun dans les deux sens. Je m’étais refusé à y penser avant, parce que la distribution d’un film, ce ne sont pas des individus séparés, encore plus dans un film qui parle de la fratrie. Quand Blanche m’a dit oui, Philippe Katerine s’est imposée presque immédiatement. Je trouve qu’il y a une forme de gémellité entre eux même physique. Ce qui est drôle, c’est que quand j’ai proposé le film à Philippe, la première chose qu’il m’a dit, c’est que tout le monde lui dit au quotidien que sa sœur ressemble très fortement à Blanche Gardin. On l’a rencontré avec Blanche lors d’une avant-première à Nantes, et c’était absolument troublant, j’ai compris immédiatement ce que Philippe voulait dire.
Vous aimez tourner avec des acteurs au profil singulier dans le cinéma français. Qu’est-ce que ce besoin apporte à votre cinéma ?
J’ai commencé à analyser cette tendance assez tard, mais je crois que j’ai besoin de plus en plus de travailler avec des personnalités très singulières, très fortes, qui sont, pour le dire dans des termes très génériques, des artistes. Blanche comme Philippe sont des artistes, sont des gens qui sont des personnalités qui ont créé leur monde en résistance au monde dans lequel on vit, en opposition, en rébellion. Et c’est un cadeau, quand on réalise un film comme celui-là, de pouvoir s’appuyer sur ce passif. Bastien en revanche, c’est presque une autre histoire. C’est le troisième film qu’on fait ensemble, et à chaque fois que je commence à écrire un film, je n’ai qu’une envie, c’est que Bastien soit de la partie. C’était le petit frère idéal, parce qu’il est un peu plus jeune mais aussi parce qu’il est aussi arrivé sur le tournage un peu en décalé par rapport aux autres. C’est comme si le tournage était une reconstitution de ce qu’était vraiment cette fratrie avec un frère aîné, une sœur, qui attendaient l’arrivée de Lolo, Bastien Bouillon, pour finaliser cette fratrie.
Lorsque la famille est présente dans vos films, elles sont souvent le témoin du temps qui passe et des rendez-vous manqués. Je pense à la mort du frère dans Debout sur la montagne ou la quête du père dans Le voyage au Groenland où il repart sur la quête du père. Est-ce que c’est un travail conscient dans votre œuvre, cette quête du lien retrouvé avec la famille?
Oui, vous avez raison et je me rends compte que ça vire à l’obsession. J’ai souvent traité de la famille, mais plus dans un rapport paternel avec l’enfant, mais assez peu en réalité de fratrie. Sur ce film, ça m’intimidait beaucoup, parce que je considère que le rapport qu’on a avec son frère ou sa sœur est quelque chose d’absolument unique, mystérieux, inoui, incomparable. Un frère ou une sœur, c’est la personne qui nous connaît le mieux de la naissance à la mort, c’est une relation qui n’a rien à voir avec celle qu’un parent peut avoir avec un enfant, et que même l’être aimé, que pourtant on choisit, ne permet pas, n’offre pas. Mais quand le personnage a commencé à naître, je me suis dit que c’était le bon film pour s’y confronter.
Ces artistes avec lesquels vous avez envie d’évoluer, ce sont aussi les acteurs inuits, y compris le duo formé par Ole et Martika qui sont des personnages récurrents de vos films. Quel est votre rapport artistique avec eux, et comment celui-ci a-t-il évolué au fil de votre filmographie commune?
Quand j’ai fini le voyage au Groenland, même après Inupiluk et tout ce qu’on avait tourné avant, je me suis dit que j’avais juste commencé à aborder la relation avec eux, par le biais du cinéma, et qu’il restait en réalité beaucoup à faire. C’est une des raisons aussi pour lesquelles j’ai voulu ce film et y retourner. Je voulais les retrouver et leur donner une partition plus importante et les concerner plus dans la fabrication de ce film-là. Dès le premier instant, j’ai ressenti quelque chose de presque inné dans la relation au jeu pour des non-comédiens. Quand j’ai tourné Le voyage au Groenland, c’était l’histoire de deux Parisiens qui viennent qui viennent au Groenland. C’était comme si j’avais besoin de transporter mon cinéma vers eux pour être honnête avec eux, je ne pouvais pas faire une démarche comme celle de Jean Rouch par exemple. Ils ne font pas semblant, ils donnent autant d’importance à jouer face à Blanche, Philippe, Bastien ou un ours qu’ils doivent l’affronter.

Ces personnages symbolisent aussi votre regard et votre représentation du Groenland dans le film. C’est certes un territoire empreint de mysticisme, avec notamment la figure du Qiviloq ou cette espèce de plaine du Vide. Mais vous montrez aussi un Groenland ancré dans la modernité, loin de toute peinture folklorisante.
De film en film, je me dois d’être honnête avec eux au maximum, et d’être honnête avec ce qu’ils sont. Ils sont à la fois entièrement liés à leur tradition, presque même dans une forme de chamanisme par rapport au monde, et en même temps, complètement contaminés par la société capitaliste. Ils sont hyper connectés, toujours sur les réseaux sociaux. Dans les scènes de fête, ce sont les figurants eux même qui sont venus avec du Coca-Cola. Ils passent leur temps à bouffer des bonbons sur la banquise au point que certains d’entre eux n’ont plus de dents. Ç’aurait été un mensonge d’occulter une partie de leur réalité comme l’autre. Je tenais absolument à ce que dans le film, ces deux mondes cohabitent : un monde qui continue et un monde qui est en train de mourir.
Cette cohabitation, c’est aussi celle avec les paysages du Jura, que l’on traverse dans la première moitié du film. Vous arrivez même à presque les fondre l’un dans l’autre avec cette transition temporelle et spatiale par le jeu de la mise en scène. Ce sont à la fois deux paysages extrêmes qui deviennent un paysage unique.
C’est exactement ça. Ma grosse angoisse, c’est que le film n’ait pas une unité d’ensemble. Et c’était très important de glisser d’un territoire à un autre de manière la plus limpide possible. Dans le Jura, on a tourné dans un petit village qui s’appelle Métabief, une station de ski qui est en train de mourir parce qu’il n’y a plus assez de neige l’hiver. Je voulais vraiment l’image d’une station en fin de vie qui métaphoriquement rejoignait l’état du personnage de Coline Morel mais qui au-delà de ça était aussi le témoignage d’un échec du capitalisme. Je voulais un Jura pas extrêmement flatteur, mais en même temps absolument chargé, fort, émouvant, à mon sens. La neige est encore là, j’espère ; pour quelque temps encore, elle fait partie du décor.
Vos films ont toujours mélangé à la fois comédie et drame, mais peut-on dire que L’incroyable femme des neiges est le plus sombre et amer?
Je suis assez d’accord, sauf que je ne parlerais pas de noirceur pour parler de ce film. C’était au contraire très important pour moi de passer par la comédie pour arriver à cet endroit-là du film et de traiter de la mort de façon lumineuse. J’ai toujours du mal à définir mes films, et j’ai toujours du mal à les produire parce qu’ils échappent à cet endroit-là très précisément quand on essaie de les catégoriser.
Sans trop en dévoiler, la fin de votre film m’a fait penser au dernier film de Sophie Fillières, Ma vie ma gueule : la fin d’une vie filmée comme la fin d’un chemin, à l’autre bout du monde. Est-ce que la conception de la mort du peuple Inuit, dont vous dîtes qu’elle vous a marqué, a nourri votre démarche de réalisateur sur ce sujet?
En tout cas les témoignages que me renvoient les spectateurs à travers la France quand on présente le film en avant-première m’ont beaucoup marqué. Il y a deux jours, un spectateur m’a même dit que le film lui avait donné envie de mourir. Il disait ça avec un grand sourire, pas dans un sens littéral, mais on pouvait facilement comprendre ce qu’il voulait dire par là. Je crois que ce film va encore plus loin que les précédents sur cette certitude que la comédie est l’endroit pour dire les choses sérieuses du monde, même sur la mort.
L’incroyable femme des neiges de Sébastien Betbeder avec Blanche Gardin, Philippe Katerine, Bastien Bouillon…, sortie en salles françaises le 12 novembre.

