A Dijon, le cinéma nous monte au nez ! Oui, le jeu de mot est lamentable mais c’est tout ce qu’on a trouvé comme accroche pour vous parler du super festival Fenêtres sur Courts, qui a lieu dans la ville de la moutarde et de la crème de cassis (oui c’est moins connu que le premier exemple, mais c’est aussi une spécialité !) du 8 au 15 novembre 2025. Pour en savoir plus, c’est par ici.
Comme lors de l’édition 2024, Cinématraque a l’extrême privilège d’être partenaire du festival. C’est ce qui nous a permis de visionnier certains des films en compétition cette année, dont nous débattons dans deux podcasts : le premier est consacré à la compétition francophones « humour & comédie » et le second à la compétition internationale « film de genre« .
De ces deux sélections se sont dégagés quelques favoris ; ce qui ne veut pas dire ce que les autres films ne nous ont pas plu. Simplement, ces huit propositions ci-dessous sont celles qui ont le plus fait battre nos petits coeurs c kiinéphiles.
Lady Attila, Apolline Andreys

Voilà l’histoire d’une jeune femme nommée Agathe, qui travaille dans le garage de son père à la campagne. Un jour, elle entend parler d’un concours d’air guitar et décide de s’inscrire… L’expression « être au four et au moulin » a été inventée pour les personnes comme Apolline Andreys. Elle écrit, réalise, et interprète le rôle principal de cette proposition très singulière, qui nous a tapé dans l’oeil grâce à la justesse de son écriture, sa photographie très élégante, et sa BO heavy metal très entraînante.
En fouillant un peu sur les Internets, on a découvert que Lady Attila, le nom de scène que prend Agathe quand elle se prépare à devenir une star de air guitar, est un vrai personnage. Oui, Apolline Andreys est belle et bien Lady Attila, et d’après nos recherches elle serait même championne de France et classée 3e mondiale s’il vous plait. Une info qui paraît dingue, mais pas tant lorsqu’on voit la fameuse performance au sein du film, qui il est vrai transpire la classe. Lady Attila est une authentique proposition feel good, une comédie qui vise moins le rire et plus le touchant (même s’il y a des passages très drôles, notamment tout ceux avec la mentor imaginaire d’Agathe) et le fait avec une sincérité qui s’entend dans chaque riff de guitare endiablé de la BO.
Tant et si bien que durant le très beau générique de fin, qui assume complètement la parenté du film avec la comédie musical, on n’a qu’un espoir en tête : celui de voir cette histoire étendue en long-métrage ou en série.
Mort d’un acteur, Ambroise Rateau

Peu de courts dans cette sélection peuvent se targuer d’avoir reçu un accueil chaleureux de la part de l’intégralité de la rédaction, y compris de ceux qui n’étaient pas amenés à juger la catégorie Comédies. C’est pourtant le cas de ce réjouissant Mort d’un acteur, signé du jeune Ambroise Rateau, dont on réentendra très certainement parler dans les années qui viennent lorsque celui-ci fera le saut vers le format long-métrage. Sur le papier, son court peut s’avérer un peu casse-gueule tant il aborde un sujet déjà maintes fois abordé au cinéma : le rapport des acteurs à leur propre statut et leur propre célébrité. Ici, un certain Philippe Rebbot (joué par Philippe Rebbot lui-même) apprend un matin à la radio qu’il serait décédé. Loin de vouloir dissiper cette fâcheuse méprise, son entourage professionnel et personnel le convainc de faire profil bas et de capitaliser sur l’élan de sympathie qui entoure sa mort supposée, notamment pour mettre sur pied un biopic dans lequel le défunt Rebbot serait incarné par Finnegan Oldfield (si vous avez compris le principe vous devriez savoir qui joue Finnegan Oldfield dans ce film).
De Grosse fatigue à Dans la peau de John Malkovitch en passant par Dix pour cent ou la géniale Extras de Ricky Gervais, les itérations fictionnelles d’acteurs jouant leur propre rôle sont légion, mais cela ne refroidit pas Ambroise Rateau qui signe un court remarquable d’efficacité, que ce soit dans sa finesse scénaristique dans sa mise en scène sobre mais remarquablement soignée. Toute la distribution, du duo Rebbot/Oldfield à Marc Riso ou Anne Charrier s’amuse comme des fous à donner vie à cette situation ubuesque, qui parvient cependant toujours à retomber sur ses pattes avec élégance. De tous les courts de la compétition Comédies, Mort d’un acteur s’offre même le luxe d’offrir sans doute la meilleure fin qui soit, dans laquelle le bonhomme Philippe Rebbot bascule dans une ambivalence presque effrayante. Pas étonnant que le film ait déjà raflé de nombreuses récompenses sur le circuit des festivals, en attendant que Fenêtre sur Courts lui ajoute possiblement une ligne de plus au palmarès.
Sam & Lola, Mahaut Adam

Sur le papier, Sam & Lola cochait absolument toutes les cases du crowd pleaser idéal pour la rédaction de Cinématraque, et ce dès que l’on jette un oeil à son aguicheuse distribution. Sam et Lola sont copines en plus d’être colocataires. Le problème, c’est qu’elles ne supportent plus le troisième locataire de leur appart, un traîne-savates du nom de Paul. Un jour, au cours d’une énième dispute, Paul glisse et meurt en se cognant la tête contre une table. Quelques minutes plus tard, Katty, l’ex de Paul, toque à la porte de l’appartement… Que faire alors du corps? Dans le rôle-titre et derrière la caméra, on retrouve Mahaut Adam, dont le nom n’est pas inconnu des adeptes du cinéma de Martin Jauvat (qui incarne justement Paul, quel heureux hasard), un des jeunes talents de la nouvelle scène de la comédie française dont on avait adoré Grand Paris et dont on aime tout autant Baise-en-Ville, présenté à Cannes et qui sortira en salles en janvier prochain. Et à leurs côtés, on retrouve une autre figure incontournable de la nouvelle scène française, l’omniprésente Anaïde Rozam, compagnonne de route de longue date des films du tandem Adam/Jauvat
Co-scénariste et autre tête pensante du binôme qu’elle forme avec Martin Jauvat, Mahaut Adam signe un film qui ne dépaysera absolument pas ceux qui ont suivi leurs précédentes réalisation : goût pour l’humour deadpan, influence évidente du cinéma de leur mentor Benoît Forgeard, lumière volontairement surexposée et artificielle dans le rendu… Sam & Lola illustre à quel point l’esprit si particulier du cinéma de l’un dépend de manière cruciale de l’apport créatif de l’autre. Si l’on rigole peut-être un peu moins que dans certaines autres de leurs oeuvres, Sam & Lola réserve son lot de répliques vachardes, avec en prime une évocation particulièrement bien timée de Marion Maréchal le Pen. Pour qui s’intéresse de près à la comédie française contemporaine et a notamment été emballé par Grand Paris, Sam & Lola est un addendum chaudement recommandé pour en découvrir plus sur un duo parmi les plus rafraîchissants de leur génération.
Bail Bail, Sandrine Brodeur-Desrosiers

Parfois, un film n’a pas besoin d’être compliqué. Pour toucher juste, il suffit parfois de taper fort, et c’est ce qui fonctionne dans le délire déjanté de Sandrine Brodeur-Desrosiers. Bail Bail, un titre au jeu de mot si malin qu’on croirait lire un titre d’article de Libération, est une simple histoire de colocataires qui se font enfler par leur nouvelle proprio qui veut les mettre à la porte, qui dégénère complètement en film de bagarre ultra-référencé… Que demande le peuple ?
Le peuple demande un encadrement des loyers, ou une fin de la propriété privée. A défaut de l’obtenir dans l’immédiat, il faudra se contenter de voir deux meufs se castagner façon western et kung-fu avec une proprio sans âme. Si vous cherchiez la catharsis, c’est par ici que ça se passe.
The Last Thing She Saw, Anthony Cousins

Anthony Cousins est un nom déjà bien identifié des fans de cinéma d’horreur indépendant. On lui doit notamment un long-métrage en found footage intitulé Frogman, qui raconte l’histoire d’un cinéaste qui veut prouver l’existence d’une créature légendaire du folklore local, et qui était déjà assez prometteur pour tout ce qui touche à la créature et aux effets spéciaux.
The Last Thing She Saw ne raconte, en revanche presque rien. A la limite, on pourrait même dire que son scénario n’a qu’un intérêt secondaire tant sa proposition repose sur une idée mise en scène folle, qui suffit à elle seule les huit minutes de visionnage. Le film raconte l’histoire d’une jeune femme qui a loué une maison pour la nuit, qui se retrouve attaqué par deux cambrioleurs. L’un d’eux lui arrache un oeil mais ce dernier reste attaché à son crâne via le nerf optique… Qui est ULTRA LONG. Sachez que dans la vraie vie, il n’est pas censé faire la taille d’un intestin, mais Anthony Cousins n’en a rien à foutre ici.
Et il a bien raison, car c’est là que sa proposition de mise en scène est génialement dégueulasse : l’héroïne voit toujours avec son oeil déchaussé… Je vous laisse imaginer les possibles images qu’une telle situation peut créer, qui plus est dans des moments de lutte pour sa survie. Le film ressemble donc plus à un entraînement, un test de virtuosité pour, peut-être, une future réalisation. Qu’à cela ne tienne, le résultat est hilarant. Et très, très dégueu.
Pimple, Fernando Alle

Et si on retournait en pleine adolescence ? Pimple, c’est ça : on suit un jeune garçon à l’âge où l’on a plus ou moins de boutons plein la tête. Pas de bol, lui en a quelques uns. Et surtout, une énorme pustule purulente sur le front. Le pire cauchemar quand on a douze ou treize ans, et encore plus quand des harceleurs se rajoutent à l’équation. L’un d’eux éclate le bouton… et c’est le drame.
Un vrai drame, et pas juste du pus qui sort à foison. Les harceleurs se retrouvent pris à leur propre jeu dans quatre minutes de massacre complètement… inqualifiables ? Ça part dans tous les sens, le sang et les membres aussi. Et même avec un budget d’environ dix euros cinquante, il y a moyen de faire quelque chose de vraiment dégueulasse. C’est une vengeance étonnamment gratuite et surprenante, mais toute aussi gratuite que l’agression initiale. Ce que Pimple réussit à faire avec brio, c’est détourner un trauma universel de l’adolescence pour en faire quelque chose de positif (dans un certain sens, faut pas déconner non plus). Ou a minima, rappeler que l’acné est quelque chose de naturel, d’intensément chiant certes, mais naturel.
Help Me, I’m Alien Pregnant, Jordan Dodson & Sean Wallace

Une jeune femme essaye désespérement de faire comprendre à une médecin qu’elle est 1) enceinte et 2) probablement pas d’un.e petit.e humain.e, dû à l’état du pénis de son partenaire sexuel. Ce court-métrage est très drôle et il sent également fortement le vécu : la médecin qui ne prend pas au sérieux sa patiente, le futur père plus préoccupé par ce qu’il a entre les jambes que des conséquences de ses actions… Il n’est pas exempt de moments vraiment crades type body horror (le sein purulent, l’accouchement) – après tout nous sommes dans la catégorie films de genre – mais est définitivement écrit et réalisé avec un sens du timing comique indéniable. Mention spéciale au personnage de l’autre patiente, qui comme nous, ne semble pas trop savoir dans quelle situation elle s’est retrouvée, mais qui comme nous ne peut pas non plus détacher ses yeux de cette histoire complètement WTF !
De Leider Komt, Michiel Geluykens & Manuel Janssens

Film le plus glaçant de la sélection, car c’est aussi le seul à prendre le parti de s’appuyer sur notre actualité politique fascisante, Le leader viendra pour la version française de son titre raconte la destruction d’une petite communauté flamande par un militant d’extrême droite. Le genre en tant que tel n’intervient qu’à la fin du récit, et ce de manière très spectaculaire et exagérée, et vient paradoxalement faire office d’une respiration tant tout le reste paraît coller de trop près à notre réel.
Les deux cinéastes ont à coeur de montrer que le mal se situe bien dans ceux qui instrumentalisent la haine pour manipuler les électeurs, et non chez les démunis qui subissent cette manipulation… Même s’ils sont punis également pour leur cruel manque d’humanité au final. Une proposition intelligente et cinéphile également, car l’antagoniste ressemble autant aux leaders fascistes d’aujourd’hui (Bardella en tête) qu’à des figures comme William Shatner dans The Intruder de Roger Corman.

