Le silence est d’argent
Hasard du calendrier, le Festival du Film Coréen à Paris accueillait hier deux films à propos d’un monstre terrifiant : le spectre de la pauvreté dans un monde où l’argent règne sans partage. Quoi de mieux pour Halloween que de s’immerger dans un océan d’angoisses existentielles, entre précarité littorale (The Land of Morning Calm) et sidérurgie brutale (The Final Semester) ? Nos deux protagonistes sont par ailleurs complètement incapables de communiquer leurs doutes et leurs peurs quant au capitalisme métastasé qui menace d’engloutir leur entourage : l’un se mure dans le silence par crainte de représailles tandis que l’autre s’emporte au moindre prétexte, à la manière des vents marins qu’il connait si bien. On s’installe confortablement après avoir payé sa place neuf euros et on contemple avec effroi deux films qui nous rappellent qu’il fait froid dehors et que l’on sera toujours plus proche du mendiant qui arpente les Champs-Élysées que du propriétaire de la boutique Dior quelques mètres plus loin. Si un certain malaise commence à vous saisir aux tripes à la lecture de ces quelques lignes, c’est que vous êtes encore du bon côté de la lutte des classes.
Le vieil homme et la mère

C’est l’histoire d’un vieux pêcheur dans une criée permanente, d’un de ces malheureux que l’on dirait tout droit sortis du Capitaines courageux de Rudyard Kipling. Yeong-guk (Yoo Joo-sang) est l’un des derniers de son espèce : le vieil homme est amer, il tempête et vocifère contre vents et marées. Affublé d’un unique matelot qui ne conçoit pas d’autre avenir que de quitter la petite ville côtière, il noie sa frustration dans l’alcool et les embruns. Un jour, cet unique membre d’équipage lui expose son plan murement réfléchi : sans le sou et sans espoir, il souhaite que Yeong-guk mette en scène sa mort au large, pour que sa mère touche une rondelette prime d’assurance vie. Pour s’assurer de la réussite du stratagème, il n’informe personne à part Yeong-guk et quitte la ville pendant une nuit sans lune.
Quand Yeong-guk annonce la mort de son matelot à la capitainerie, on se rend vite compte que ce mensonge va très vite avoir des conséquences bien réelles : parce qu’elles ignorent tout de la mise en scène, la mère (Yang Hee-kyung) et la femme du pêcheur sont dévastées. Si le décès n’a pas vraiment eu lieu, sa perception par l’ensemble de la communauté va déclencher une série d’événements inattendus. The Land of Morning Calm nous rappelle froidement une réalité que l’on oublie trop souvent : c’est difficile pour celleux qui restent. Dans cette petite ville où plus aucun jeune ne veut reprendre le bateau de pêche familial, le sang et les larmes coulent à flots. On veut partir pour l’argent, mais on est obligé·e de rester pour l’argent. Tout ce microcosme excédé s’en prend aux seules personnes plus faibles qu’elleux : les immigré·es vietnamien·nes qui constituent pourtant le poumon de cette communauté. Parce que la vraie cause de leur malheur est loin d’ici, dans les tours d’ivoire des chaebol, les pêcheurs et leurs femmes se déchaînent sur celleux qui sont coincé·es avec elleux.
Toute une galerie de personnages se succède, comme cet homme parti pour Séoul trois ans plus tôt, désormais de retour sur un littoral qui ne veut plus de lui : les vagues lui retournent l’estomac et les pêcheurs se moquent de ses ambitions citadines. Comme un poisson hors de l’eau, il suffoque dans une ville qui le sanctionne parce qu’il a tenté de s’en extraire. Au premier chef des personnages du film, Pan-rye, la mère du matelot prétendument mort en mer, est extrêmement touchante. Comble de l’ironie, cet homme qui a mis sa mort en scène n’a dévoilé son secret qu’à Yeong-guk, ce vieux bougon qui ne sait pas s’exprimer autrement qu’en hurlant et dont la culpabilité l’écrase presque autant que les ravages du capitalisme. C’est un film intense, poignant et sans concession : une aquarelle d’une Corée du Sud abandonnée, qu’on maltraitera tant qu’elle ne montrera pas les crocs. Et si le moment était venu de faire un peu de bruit au pays du matin calme ?
The Land of Morning Calm, un film de Park Ri-woong, avec Yoon Joo-sang et Yang Hee-kyung. Projeté au FFCP 2025.
Mâchés par la machine

Si je suis moins enthousiaste à propos de The Final Semester, ce n’est pas tant parce qu’il m’a déplu que parce qu’il m’a profondément angoissée. On suit Chang-woo, un lycéen qui vit ses derniers mois à l’école et intègre une usine sidérurgique en tant que stagiaire. Si le cinéma sud-coréen a récemment mis en scène la férocité et la prédation du monde du travail dans d’excellents films comme About Kim So-hee et Aloners, peu d’entre eux ont suscité chez moi autant de malaise que The Final Semester. C’est une plongée au coeur de la bête, dans cette machine à broyer les consciences que constitue l’usine. Dans ce décor dur et froid, tout semble dangereux et épuisant : on guette l’accident du travail dès les premières minutes du film et l’horreur ne prend pas fin quand il surgit enfin au détour d’heures supplémentaires nocturnes, bien au contraire.
Face aux difficultés rencontrées, Chang-woo ne trouve guère de réconfort que chez certain·es collègues qui essaient vainement de lui apprendre leur métier. Malheureusement, ils n’ont pas plus le temps de le former correctement que de s’assurer de sa sécurité. Plus que jamais, le temps c’est de l’argent, et Chang-woo a besoin d’argent pour financer les études de son frère cadet et la caution du nouvel appartement de sa mère. Qu’importe s’il est épuisé, qu’importe s’il se blesse. On lui fait comprendre qu’il est remplaçable, au même titre que n’importe laquelle des pièces détachées de l’usine. Il n’est pas plus humain que les boulons qu’il fraise à longueur de journée. Par peur de ne pas être embauché à l’issue du stage, il se mure dans le silence et ne pousse même pas de cri lorsqu’il se blesse, comme s’il craignait de déranger. Quasi nihiliste, le film ne laisse que peu de place à l’espoir en un avenir meilleur et s’achève dans le cynisme le plus total. À ce titre, c’est une photographie très fidèle du monde du travail. Je ne suis pas certaine que ça en fasse une expérience agréable au cinéma, mais peut-être que c’est l’un de ces films nécessaires à l’éveil des consciences.
The Final Semester, un film de Lee Ran-hee, avec Yoo Lee-ha. Projeté au FFCP 2025.
Voilà, profitez bien de votre week-end parce que lundi il va falloir retourner travailler, à défaut de faire la révolution. De mon côté, je vous retrouve demain pour un article sans doute plus lumineux, toujours en direct du FFCP.

