Cette nouvelle journée de Festival du Film Coréen à Paris s’annonçait particulièrement chargée : quatre longs métrages, une discussion avec la réalisatrice Divine Sung, et près de huit heures vissée sur le doux cuir des fauteuils du cinéma Publicis. Compte rendu d’un jeudi ensoleillé quoique venteux dans les files d’attente des Champs-Élysées : alors que les festivaliers·ères prennent leurs marques, la fatigue guette mais la cinéphilie va crescendo à mesure que la journée avance. Malgré la déception mélodramatique (Fragment de Kim Sung-yoon) qui accompagne la digestion du maigre sandwich aux œufs de mon déjeuner, l’après-midi s’ouvre sur une ode aux plaisirs simples du cambriolage (The Burglars de Kim Tae-hwi) avant de se conclure par un formidable récit initiatique lesbien (Summer’s Camera de Divine Sung) pour enfin laisser la place à l’apothéose queer de la soirée (3670 de Park Joon-ho). Accrochez-vous à ce que vous pouvez, parce que c’est ce qu’on appelle un sacré ride dans mon village.
Pathos à moelle

Fragment débute tel un drame social comme on en a vu mille : un collégien (Jun-gang) et sa petite soeur sont abandonné·es à leur sort dans un appartement jonché d’ordures, alors que leur père purge une peine de prison pour meurtre. On a connu meilleur jeudi matin. De son côté, un lycéen (Gi-su) livré à lui-même essaie tant bien que mal de faire le deuil de ses parents et ourdit sa vengeance entre deux repas frugaux. Vous l’aurez compris : le père de Jun-gang a tué de sang-froid les parents de Gi-su. Chacun de son côté, ces deux adolescents vont tenter de se reconstruire à leur manière dans un monde froid et violent. Inévitable, leur rencontre va bouleverser le cours de leur existence et les mettre durement à l’épreuve.
Dans sa première moitié, Fragment subvertit le film de vengeance typique sud-coréen et le retourne comme un gant pour proposer une lecture humaniste et non-manichéenne du monde dans lequel évoluent les deux adolescents. Jun-gang et Gi-su sont en réalité les deux faces d’une même pièce : la violence rythme leur vie, qu’ils la subissent ou la perpétuent. C’est ce qui rend le postulat du film intéressant ; le meurtre des parents de Gi-su engendre une profonde douleur que lui et Jun-gang doivent supporter au quotidien pour des raisons diamétralement opposées. Gi-su cherche à se venger et à faire du mal à Jun-gang et à sa soeur, mais souffre de l’assassinat de ses parents. Jun-gang cherche à protéger sa soeur, mais souffre de l’emprisonnement de son père et du spectre de la violence infligée par Gi-su.
Malheureusement, cette peinture de souffrances en miroir issues d’un même acte destructeur cède bien vite le pas à un mélodrame dont le réalisateur s’efforce chaque seconde d’extraire la substantifique moelle : un pathos exacerbé. Sanglots infantiles et musique larmoyante font cause commune pour s’assurer de l’empathie des spectateur·ices. Et allez, ça re-chiale, comme dirait l’autre. On en oublierait presque l’incompétence totale des adultes du film, qui laissent ces deux adolescents régler eux-mêmes leurs problèmes, comme si c’était la meilleure façon d’en finir avec toute cette douleur. On ne retient finalement pas grand chose de Fragment, si ce n’est peut-être une critique assez douce du capitalisme qui pousse des enfants à vivre dans la précarité et une fin amorcée au forceps sur fond de pardon chrétien.
Fragment, un film de Kim Sung-yoon, avec Oh Ja-hun et Moon Seong-hyun. Projeté au FFCP 2025.
Monte-en-l’air de la campagne

C’est l’histoire d’une vieille veuve acariâtre (Jeong Ae-hwa) qui boit beaucoup trop de soju et fume beaucoup trop de cigarettes. Un soir, alors qu’elle dort d’un œil dans sa chambre, elle entend un bruit dans une pièce attenante : un cambrioleur septuagénaire (Ki Joo-bong) vient de faire irruption chez elle. Il s’enfuit, mais elle parvient à le pister jusqu’au vieux van dans lequel il semble vivre. Plutôt que de le dénoncer à la police, elle préfère aller lui parler. Séduite par le charme débonnaire du vieil homme, elle décide de l’accompagner dans ses pérégrinations. Ensemble, iels vont alors former un duo de cambrioleurs pas comme les autres : The Burglars.
Au soir de leur vie, ces brigands du troisième âge pénètrent de jour dans les maisons vides d’ouvriers agricoles pour leur voler trois wons six jeons, un peu de nourriture et surtout des photos de famille que le vieil homme collectionne pour que les sourires d’inconnu·es illuminent ses vieux jours. S’amorce alors un drôle de phénomène : à mesure qu’iels voyagent ensemble, le vieil homme qui vivait jusqu’ici au jour le jour envisage soudain un avenir avec sa nouvelle complice. Il vole de plus en plus d’argent, et son amour le pousse à se projeter dans un futur qui lui semblait jusqu’ici impossible. C’est paradoxalement dans ce ventre mou que le film excelle comme ode aux petits plaisirs de la vie : on cueille des cosmos dans un champ pour en faire un bouquet et on achète de nouveaux habits de lumière pour aller dîner au restaurant.
Pour un temps, le duo fonctionne à merveille : Jeong Ae-ha brille dans les scènes de comédie tandis que l’inénarrable Ki Joo-bong crève l’écran et semble tout droit sorti du De nos jours… de Hong Sang-soo. Cependant, de même que l’idylle doit bien s’achever, la rythmique du film finit elle aussi par trébucher sur elle-même. Ce qui aurait pu être le Hana-bi sud-coréen ne s’élève finalement jamais au dessus de la mer d’huile des comédies dramatiques. Reste un film d’atmosphère et d’impermanence : on prend bien volontiers le train en marche mais il aura tôt fait de laisser les moins patient·es des specateur·ices sur le quai d’une gare de campagne. On en sort avec l’idée qu’à un âge avancé, on peut aisément se permettre de ne pas se soucier d’un lendemain qui n’arrivera peut-être jamais. J’ai un peu hâte d’y être.
The Burglars, un film de Kim Tae-hwi, avec Ki Joo-bong et Jeong Ae-hwa. Projeté au FFCP 2025.
Rythme Kodak

Avec Summer’s Camera, la réalisatrice et scénariste Divine Sung est parvenue à concevoir un magnifique récit initiatique lesbien doublé d’un film optimiste sur le deuil. Summer (Kim Si-a) emporte partout l’appareil photo de son défunt père. Un jour, elle croise une fille de son lycée (Yu Ga-eun) dont la beauté fait battre son coeur. Sans réfléchir, elle la photographie et entend le clic de l’obturateur avant même d’avoir pris conscience de son geste. Pour Summer, la photographie est un safe space qui lui permet de figer le temps, une sorte de bunker mémoriel. Après quelques palabres, les deux jeunes filles débutent une relation amoureuse et les photos se multiplient. Arrivée au bout de la pellicule, Summer fait développer les photos et découvre des clichés pris par son père des décennies auparavant. Elle commence alors à enquêter sur le passé de ce dernier et va faire une découverte qui va changer sa façon d’appréhender le monde.
Au-delà de son intrigue brillamment amenée que je me garderai bien de divulgâcher plus avant, Summer’s Camera est aussi un film qui excelle par sa forme. Tourné en seulement dix-huit jours, le film dispose pourtant d’une photographie à tomber par terre : les couleurs chaudes du soleil d’été percent à travers les frondaisons des arbres et inondent le visage des acteur·ices d’une superbe lumière. De même, la musique qui accompagne le récit est extrêmement réussie et ajoute encore à l’emballage de ce bonbon d’à peine une heure vingt.
C’est aussi un film joyeux, dans lequel l’homosexualité est traitée avec beaucoup d’optimisme. Divine Sung ne verse jamais dans la tragédie et les lesbiennes ont pour une fois droit au bonheur sans que le destin ne se charge de détruire leur psyché au passage. De la même manière, le deuil est abordé comme un processus mémoriel qui permet de faire autant la lumière sur le passé du défunt que sur celleux qui restent, toutes générations confondues. La réalisatrice fait preuve de beaucoup de bienveillance à l’égard de ses personnages et la mort du père n’est pas vécue comme un trauma insoluble. C’est une manière précieuse de parler de la mort et c’est assurément mon premier véritable coup de coeur du festival.
Summer’s Camera, un film de Divine Sung, avec Kim Si-a. Projeté au FFCP 2025.
Gay du Nord, tout le monde descend

Cheol-jun (Cho You-hyun) est un exclu parmi les exclus de la société : transfuge homosexuel nord-coréen, il cherche un peu de chaleur humaine dans la communauté gay de Séoul. Problème : ce groupe social a ses codes et ses usages, que Cheol-jun ne connaît pas. Il peut néanmoins compter sur l’aide de Yeong-jun (Kim Hyeon-mok), un jeune homme de son âge qui va l’aider à s’intégrer. Pendant toute la première partie du film, Cheol-jun est un peu le straight man (vous me passerez l’expression) : il découvre les nuits d’Itaewon et de Jongno en même temps que les spectateur·ices et avance à tâtons. S’il cherche à intégrer l’université publique avec ses camarades nord-coréen·nes, il est aussi en quête d’appartenance. Il va ainsi trouver du réconfort auprès d’une autre communauté elle aussi marginalisée par le conservatisme sud-coréen : les jeunes homosexuels homosexuels. 3670 est un film très réussi qui brasse beaucoup de thèmes sociaux, là encore avec beaucoup de bienveillance vis à vis de ses personnages, même si le traitement de Yeong-jun laisse un peu à désirer dans la seconde moitié.
Il n’en demeure pas moins que c’est probablement le film le plus réussi de cette longue journée de festival. On suit le personnage principal sur plusieurs mois et son évolution est extrêmement satisfaisante, d’autant plus qu’il ne se construit pas uniquement en tant qu’homme homosexuel. Il y a également tout un volet très intéressant sur la manière dont les nord-coréen·nes sont perçu·es au Sud et le réalisateur traite leurs espoirs et leurs aspirations avec beaucoup de respect et d’empathie. Si Egoist de Daishi Matsunaga reste la romance gay de l’année, 3670 n’en demeure pas moins un excellent film, qui est par ailleurs très drôle.
Avis aux amateur·ices de k-pop au sein de la communauté Cinématraque : les scènes de noraebang sont d’autant plus savoureuses qu’elles contiennent des chansons d’IU. Si avec ça, je ne vous ai pas convaincu·e, je ne sais pas ce qu’il vous fait.
3670, un film de Park Joon-ho, avec Cho You-hyun. Projeté au FFCP 2025.
Je vous laisse : Morphée me tend les bras. Si tout se passe comme prévu, je me réveille au Pays du Matin Calme entre deux publicités pour Kia et Nongshim.

