Quand vient la fin de l’été, sur la plage, il faut alors publier nos coups de cœur du mois d’août ! Voici ce que notre rédaction a pu savourer dans la torpeur estivale :
Mehdi : As I Was Moving Ahead Occasionally I Saw Brief Glimpses of Beauty de Jonas Mekas
Déjà, super titre, bravo, ça ferait un bon titre de liste letterboxd. Mais un peu chiant à écrire aussi, il faut bien le dire.
Est-ce que votre père ou votre mère vous filmait non-stop quand vous étiez petits ? Jonas Mekas, oui. Enfin, il filmait sa vie à lui, pas la vôtre. Et de tous ses moments ordinaires de sa vie, il en a fait un film de 4h40 : As I Was Moving Ahead Occasionally I Saw, etc. J’ai bien conscience que pour beaucoup, c’est la définition de l’enfer. Il ne se passe tellement rien dans le film que Jonas Mekas prévient régulièrement le spectateur qu’il ne faut pas s’attendre à autre chose. Mais c’est justement en jouant avec ce rien filmé que Jonas Mekas nous invite à contempler avec lui ce qui fait la vie d’un homme ou d’une femme. Les moments filmés par Mekas ne répondent à aucune logique narrative ou chronologique. On passe d’un pique-nique dans un parc avec sa femme au spectacle musicale de sa fille pour revenir à une discussion de fin de soirée avec ses potes. Il n’y a pas de drames, car qui filme ses drames ? Juste des moments heureux de vie captés par la caméra. Quelques commentaires souvent un peu ironiques de Mekas constituent le fil rouge de cette plongée dans sa vie et nous accompagnent dans ce travail d’introspection.
Devant As I Was moving Ahead, etc., on se confronte à ce qui reste de nous, une fois que le temps a passé. Il y a bien sûr les moments charnières d’une vie, gravés dans nos mémoires. Mais il y a surtout cette succession de petits riens, aussi vite oubliés que vécus, mais qui sont au final souvent les vrais moments de bonheur d’une vie. Rien que pour cette ode à la belle insignifiance de nos vies, As I Was, etc. mérite qu’on consacre 4h40 de sa vie à regarder les vidéos de vacances d’un inconnu.

Captain Jim : la découverte du chef d’oeuvre Yi Yi d’Edward Yang

Il faisait partie de ces monuments de cinéma qu’on tarde à regarder. Le genre d’oeuvre à la réputation intimidante. Par peur d’être en désaccord avec le reste des cinéphiles ? Peut-être. Il y aussi cette inquiètude de ne pas réussir à être dans les meilleures conditions pour le découvrir. Une inquiètude tout aussi vaine par ailleurs, puisqu’un banger s’impose par lui même peu importe le contexte, mais les sentiments ne sont pas, par nature, rationnels.
La ressortie du dernier film d’Edward Yang en version restaurée dans les salles obscures cet été m’a enfin donné l’occasion de me confronter à un cinéaste que je connais encore trop peu, mais dont j’ai désormais envie de dévorer chaque image.
Même comme ça, il m’a bien fallu une douzaine de jours avant de me motiver à sauter le pas. Ce fut un lundi soir au cinéma l’Archipel. Nous n’étions qu’une poignée dans la salle, du fait d’une avant-première cannoise de qualité juste à côté (le film Renoir de Chie Hayakawa était diffusé en présence de la réalisatrice… D’ailleurs une amie s’est retrouvée assise à côté d’elle à une séance deux semaines après dans le même cinéma, je pense qu’elle doit hanter les lieux).
Si vous avez déjà vu Yi Yi, je n’ai pas besoin de vous convaincre. Si vous êtes comme moi et que vous avez peur de vous lancer dans l’aventure, n’ayez crainte. Le film d’Edward Yang est d’une délicatesse ahurissante, le genre d’œuvre qui donne l’impression au spectateur de connaître par cœur chacun des personnages que l’on suit. Comme si trois heures suffisaient à nous dire qui ils sont… Une des obsessions artistiques et un peu métatextuelles du film, c’est cette idée de photographier le dos d’une personne pour lui montrer ce qu’il ou elle ne connaît pas de sa propre personne. C’est un peu ce qu’on ressent en regardant Yi Yi. On a l’impression de découvrir des choses que les protagonistes ignorent sur leurs propres sentiments. En découvrant le film, je ne savais même pas qu’il s’agissait du dernier d’Edward Yang. Quand je le reverrai, j’ai peur de le trouver encore plus puissant en sachant cela.
Pauline : Irezumi de Yasuzō Masumura, la beauté et la violence

Dans ma quête éternelle de 1) vider ma watchlist Letterboxd et ma watchlist mentale et 2) regarder des films de moins de 2h (86 minutes ici), je me suis enfin décidée à rattraper Irezumi de Yasuzō Masumura (1966) que j’avais repéré il y a quelque temps dans la programmation de la Cinémathèque québécoise. Parce qu’elle veut épouser un homme qui n’est pas de son rang, Otsuya (magnifique Ayako Wakao, dans tous les sens du terme) fuit avec son amant et se retrouve à la merci d’horribles personnages (des hommes à 99.9%, évidemment.) Parmi ceux-ci, un tatoueur va utiliser son dos contre son gré pour lui graver une araignée majestueuse mais terrifiante, qui va peu à peu déteindre sur Otsuya, ou la libérer de ses derniers scrupules, c’est selon… (le mot « irezumi » désigne les tatouages traditionnels japonais, faits à la main.) Les trois-quarts des plans de ce film sont tellement beaux qu’on pourrait en faire des tableaux, et l’histoire n’est pas en reste : Otsuya tient tête, résiste et répond avec ses propres armes à la violence patriarcale qu’elle subit.
Si ce film avait été fait en 2025, j’aurais pris un dégommage en règle à coups de pieds/poings/couteaux/n’importe ainsi qu’une fin plus heureuse, histoire d’avoir un effet cathartique jusqu’au bout, mais en réalité pour un film de 1966 c’est déjà assez fou, et impossible que ça puisse être aussi superbe de toute façon. Voilà, sinon mon autre coup de coeur d’août c’était de revoir Oasis en concert 15 ans plus tard, mais on a déjà Chappell la reine et Will Smith dans cet article, et on a jamais besoin de rajouter des hommes blancs.
Dzibz : une petite perle bien planquée

Sans vraiment d’explication, le mois d’août chaque année est pour moi celui de bonnes résolutions de l’an, à contretemps. Comme si après plus de la moitié d’une année à ne rien changer de mes mauvaises habitudes, c’était l’ultime limite, le moment où je ferais de cette année-ci quelque chose d’intelligent, de porteur de sens. Alors je commence à écrire des romans, à en lire d’autres, je me remets assidument au sport, et je regarde des Grands Classiques Du Cinémâaa qu’assez honteusement je n’ai jamais vus.
Cette année, outre la trilogie du Parrain (jsp si vous connaissez, c’est pas mal, ça fait un peu penser à La French avec Jean Dujardin, mais en un peu plus bavard, et avec Al Pacino à la place de Gilles Lellouche), j’ai découvert Eyes Wide Shut, dont je n’avais qu’un souvenir étrange d’images aperçues ado en bout de VHS (j’ai souvenir d’avoir écrasé le film avec un enregistrement de Beethoven 2, marqué par un incroyable concours de mangeurs de hamburgers).
J’ai donc découvert l’ultime chef-d’oeuvre de Kubrick, et ouais, c’est vachement bien. C’est peut-être finalement même mieux que Beethoven 2 (qui est sans conteste le meilleur Beethoven, hors CD).
Malgré tout, il convient dans cette notule sans queue ni tête de préciser que les bonnes résolutions se sont ensuite taries, et que j’ai regardé Quatre Zéros hier soir, qui n’apparaîtra pas forcément dans mes coups de cœur de septembre. Parce que non, c’est vraiment pas ouf. Surtout par rapport à Eyes Wide Shut.
Si besoin, et pour éviter que vous ne m’assailliez de mails sur ma boite perso : oui, Allociné, vous pouvez piocher dans mes avis pour votre rubrique critiques presse. Je vous les ai mis en gras, pour plus de clarté.
Julien : Écouter Will Smith chanter le thème de Wild Wild West sur scène
Personnellement, ce mois d’août a été passé en grande partie assez éloigné des salles de cinéma à profiter d’autres choses en voie de disparition comme les vacances d’été, les randonnées en forêt et les plans d’eau potable. Renaud ayant par ailleurs fait main basse sur la ressortie de Yi Yi dans cet article (néanmoins vu et adoré aussi ici, n’oubliez pas de me renvoyer prochainement ma carte d’adhérent à la Fédération française de cinéphilie pour la saison 2025-2026 merci), le champ des possibilités s’est vite restreint. En revanche, Renaud n’étant à ma connaissance pas allé au Cabaret Vert cet été (s’il l’a fait, il ne m’a pas prévenu, ce qui serait fort peu courtois), on ne devrait pas se marcher sur les pieds pour évoquer le concert de Will Smith qui avait bouclé cette édition 2025 extrêmement réussie du festival implanté à Charleville-Mézières, la ville de Rimbaud (qui aime à vous le rappeler tous les 500 mètres).
De passage en Europe et donc dans l’Hexagone le temps de quelques dates lors des festivals estivaux, l’acteur/rappeur avait pensé son show comme une expérience hollywoodienne totale plus que comme un simple concert. Une expérience qui a pas mal divisé tant elle est symbolique du personnage Will Smith, entertainer-machine qui ne laisse rien au hasard, que ce soit dans la pyrotechnie, la sincérité et la proximité feinte avec le public ou dans les tartines de saccharine qui ont parsemé ce grand raout à la gloire de son maître de cérémonie. L’ouverture obligatoire sur l’alter ego du Fresh Prince (et par extension de l’aventure du Prince de Bel-Air) débouche sur un hommage larmoyant et étonnamment long à l’Oncle Phil (James Avery), disparu en 2013. La suite, medley géant des tubes qui ont habillé sa carrière au cinéma, débouche inévitablement sur The Slap, la baffe mémorable envoyée à Chris Rock lors des Oscars 2022. Passage qui tout aussi inévitablement se retrouve inséré comme le déclencheur d’un laïus plus américain tu meurs sur les bienfaits de la résilience et de la croyance en soi grâce au pouvoir, vous vous en seriez douté de l’Amour-coeur-avec-les-doigts.

Tout ça était par moments horriblement cliché, et tenait autant de la performance artistique que de la séance de thérapie personnelle ou du prêche pastoral de mega church. Mais pendant plus d’une heure, on a aussi retrouvé par moments ce qui faisait de Will Smith la superstar des années 90, le mec probablement le plus cool de son époque. Dans un public de festival qui évolue au rythme de la gentrification et de l’inflation galopante, difficile de trouver meilleure audience qu’une foule de 20.000 personnes, la grande majorité dans leur trentaine/quarantaine, biberonnée à Gettin’ Jiggy wit It, Miami ou au thème de Men in Black. Derrière le cynisme évident de la démarche, la grandiloquence absurde de ce show mégalomane fait forcément tilter les compteurs de la nostalgie pour te renvoyer dans ta piaule de gamin de dix ans, qui ne ratait pas un épisode du Prince de Bel Air le samedi matin et se rematait en boucle les aventures de J et K à la recherche de la galaxie d’Orion.
Et puis surtout, l’ami Will n’a pas oublié de chanter Wild Wild West sur scène. Ceux qui me connaissent personnellement savent. Pour les autres, je suis prêt à nouveau à expliquer pourquoi ce nanar devrait être remboursé par la Sécurité Sociale. Tant qu’elle existe encore. Comme les vacances d’été.
(rattrapez aussi À feu doux/Familiar Touch de Sarah Friedland si vous le pouvez aussi)
Magui : Chappell Roan à Rock en Seine
Si vous me permettez de recourir au procédé rhétorique de l’emphase… Mon plus grand privilège ? Avoir assisté au premier concert français de la chanteuse sur la minuscule scène des Etoiles en décembre 2023. Ma plus grande déception ? L’annulation de son concert de septembre 2024, quand son gain fulgurant de notoriété avait mis en concurrence la moyenne scène du Bataclan avec une invitation impossible à refuser pour performer lors d’une cérémonie de récompenses musicales internationale. Mon coup de cœur du mois d’août 2025 ? Son retour tant attendu par les fans parisien.nes à l’occasion du festival Rock en Seine.
La jeune star de la pop accorde beaucoup d’attention à ses clips, et elle aime raconter des histoires à travers ses chansons pleines de rebondissements comme à travers ses costumes de scène. Ceux-ci sont pensés comme des variations progressives, un acte après l’autre, autour de personnages et d’iconographies évocatrices (les vampires, l’espace, Arlequin, les fleurs…). L’explosion de sa popularité lui a permis de voir les choses en grand, un changement d’échelle aussi ambitieux qu’éblouissant : sa tournée des festivals a traîné de pays en pays une structure métallique géante, construite sur scène en un peu plus d’une heure, pour compléter les visuels soignés projetés sur un écran en arrière-plan et créer de toutes pièces un décor de conte de fée, évidemment cohérent avec l’ensemble de sa garde-robe estivale. Les décors physiques et les images animées se répondaient, comme quand le magma d’un volcan peint faisait écho aux flammes qui ont surgi sur scène à l’occasion d’une reprise de Heart. L’esthétique générale était celle gothique et alambiquée dérivée de la Belle au Bois Dormant ou Fantasia… Mais aussi un style d’animation un peu psychédélique et sombre comme une autre époque de Disney, celle de Taram et le Chaudron Magique.
Cette scénographie ahurissante, malgré quelques bugs techniques d’une régie qui a manifestement eu du mal à suivre, a permis de générer une expérience de concert toute cinématographique, qu’on peut d’ailleurs noter sur Letterboxd et qui a été rediffusée en live grâce à France Télévisions.

Gabin : En première ligne de Petra Volpe, du fric du fric pour l’hôpital public
Mon plus gros coup de cœur du mois d’août ayant démocratiquement remporté le vote de la rédaction cinématraquienne pour élire le film du mois, je me dois donc de vous parler d’autre chose.
Il y a En première ligne, qui m’a donné envie pour un seul et unique argument : Leonie Benesch, sa tête d’affiche, qui m’avait déjà retourné la tête dans La salle des profs l’année dernière. Après les bancs de l’école, elle incarne Fiona, une infirmière dans un service hospitalier en sous-effectif. Elle est dévouée corps et âme envers ses patients malgré le manque de moyens et de bras. Le film a beau se passer en Suisse allemande et non en France, son sujet demeure une préoccupation commune : le manque de moyens et de personnel dans le milieu hospitalier, qui pourrait mener à une grave crise de santé globale à l’avenir.

On ne peut pas dire que le sujet soit nouveau. D’autant plus en France, où le parcours de Thomas Lilti, devenu médecin généraliste « par dépit » pour faire plaisir à papa, a servi de terreau pour mettre en lumière les défaillances de notre système de santé dans Hippocrate (le film, puis l’excellente série, bien qu’encore plus déprimante) ou Médecin de campagne. Pour se démarquer, la réalisatrice Petra Biondina Volpe a fait deux choix : avoir un seul personnage comme point d’ancrage dans une unité de temps et de lieu.
Elle immerge le spectateur dans le quotidien de Fiona le temps d’un service de nuit entier, où les choses ne se passent pas comme prévu et demandent des compromis. C’est un dispositif similaire à celui de la série médicale américaine The Pitt, dont chaque épisode représente une heure d’un seul et même service, pour se mettre au plus prêt des patients et des praticiens, et ne laissant aucune place pour les divergences soapesques d’un Grey’s Anatomy. Je fais toujours partie des quinze derniers spectateurs français qui attendent la saison 22 avec impatience, même s’il serait quand même temps de savoir mettre un point final au machin, mais bref, c’est pas le sujet.
La caméra ne lâche pas Leonie Benesch d’une semelle et la mise en scène accentue volontiers cette sensation de pression permanente. Des plans longs et réguliers (parfois des petits plans séquences) qui s’ajoutent à la dramaturgie : l’état de certains patients qui dégénère, ceux qui sont un peu relous, les proches qui exigent d’avoir des nouvelles même quand Fiona n’a aucune idée de ce qui se passe… Il y a aussi tous ces petits actes quotidiens auxquels on ne pense pas forcément, tout comme la femme qui se cache derrière l’infirmière. Tout comme dans La salle des profs, Leonie Benesch se révèle éblouissante de sincérité et d’humanité : après Leonie à l’école et Leonie à l’hôpital, je serais prêt à la suivre n’importe où.
Juliette « Antigone » : Les prostituées de Lyon parlent de Carole Roussopoulos
En 1975, les prostitués de Lyon occupent l’église de Saint-Nizier pour faire valoir leur droit, dénonçant l’hypocrisie du pouvoir et de la société. Ce mouvement s’est vite propagé dans la France de deux façons : les prostituées de Lyon ont été beaucoup soutenues par les citoyens ; et dans le reste de la France d’autres Églises ont été occupées. Les femmes demandaient au chef d’État – Valéry Giscard d’Estaing – de reconnaître leur existence en les décriminalisant, d’écouter leurs doléances et de leur faciliter la tâche plutôt que de la compliquer. On s’en doute, malheureusement, elles ont fini par être violemment expulsées par la police – notons par ailleurs que la violence policière est presque la raison de cette occupation – et aucun membre du gouvernement n’a daigné venir. Que reste-t-il de cet événement dans les mémoires ? Une journée internationale symbolique mais en réalité pas grand chose sauf si la cause féministe et des TDS nous tient à coeur.
Pourtant, il existe un document précieux de l’occupation de Saint-Nizier et c’est un documentaire de seulement 45 minutes réalisé par la vidéaste militante géniale Carole Roussopoulos. Le dispositif est plus que simple : elle filme les femmes qui l’acceptent et les laissent parler. La parole des minorités est rarement écoutée, notamment et surtout car personne ne la laisse exister. Venir simplement filmer, créer une archive de l’événement et une trace des revendications est un acte militant fort. Les propos des TDS dans cette Église sont en plus très clairs et importants. Elles décrivent un système qui les exploite mais pas forcément celui qu’on attend. Alors que l’on voudrait écarter le débat sur les TDS en en faisant un cas particulier, celles occupant Saint-Nizier expliquent en détail comme c’est l’État et la police qui profitent le plus d’elles. C’est une perspective plus large qui rappelle finalement leur statut de travailleuses, aussi exploitées que des ouvrières dans un système patriarcal et capitaliste. Leur cause, avec ces particularités évidemment, est universelle et devrait faire écho à beaucoup de combats des travailleur·euses. Lizzie Borden dans le magnifique Working Girls empruntait un chemin similaire en plaçant le travail du sexe dans une réflexion plus large sur le capitalisme. Il est aussi bon de rappeler que la question de l’élargissement de la lutte vient aussi avec le féminisme, lorsqu’elles signalent à plusieurs reprises que les victoires des TDS sont des victoires pour toutes les femmes. Aux revendications sont mêlés des témoignages de leur vie, parfois tristes, parfois drôles et souvent intéressants pour montrer comment différentes défaillances de l’État et violences masculines qui ont pu les diriger vers un métier qu’aujourd’hui on leur reproche de faire.
Les prostituées de Lyon parlent n’est pas le film le plus marquant cinématographiquement. Mais plus le temps passe, plus les conditions de production et la volonté politique l’emportent. Carole Roussopoulos filme les prostituées, monte son film avec elles, le diffuse devant l’Église pour interpeller. C’est à ça que doit servir l’attraction si forte de l’image animée. Oui elle peut faire rire et émouvoir, elle peut choquer dans son esthétique. Mais si elle pouvait se rappeler plus souvent qu’elle peut avoir un rôle politique, qu’elle peut servir la lutte immédiatement et directement, peut-être qu’on aurait moins l’impression qu’elle fait partie d’un milieu bourgeois qui s’éloigne de nous. En tout cas, pour moi, un plan sur l’une des leadeuses du mouvement, qui parle longuement, c’est plus beau et important que la plupart des travelings.

