C’était le film que j’attendais le plus de cette sélection Etrange Festival 2025. Et comment ne pas être excité par le projet ? Revenons un peu en arrière si vous le voulez bien. En 2011, les frères Arturo et Roy Ambriz créent au Mexique leur studio de stop-motion, sans argent ni moyens. Ce n’est au départ qu’une tente dans le garage dans leurs parents, qu’ils utilisent pour créer un court-métrage très ambitieux intitulée Revoltoso, qui mélange histoire mexicaine et un univers de fantasy cubiste, inspiré de l’art pictural et plastique de l’époque dépeinte. Leur talent est rapidement remarqué et ils commencent à avoir des commandes aux Etats-Unis, notamment pour la chaîne Adult Swim. Leur studio, Cinema Fantasma, est né.
Vous ne serez pas surpris d’apprendre que Guillermo Del Toro apprend très vite leur existence et les soutient dans tout ce qu’ils entreprennent, tout comme son comparse Jorge R. Gutiérrez. D’ailleurs, c’est Guillermo Del Toro qui a financé les deux tiers de leur campagne Kickstarter pour leur premier court-métrage ; alors que cette dernière allait échouer, le réalisateur est venu à leur rescousse et restera à leur côté jusqu’à aujourd’hui. Dans leur interview réalisée pour l’excellente newsletter Animation Obsessive, on apprend qu’il leur a dit qu’il ne les aidera que s’ils promettent d’à leur tour, quand ils seront en position de le faire, d’aider ceux qui viendront après eux. Comment ne pas l’aimer ?
Petit à petit, la tente dans le garage se transforme en un véritable atelier, et au fur et à mesure que les commandes se multiplient, les frères Ambriz préparent leur grande œuvre. D’abord, il y a une série en stop motion intitulée Frankelda’s Book of Spells. Dans chaque épisode, le fantôme d’une jeune femme mexicaine inspirée de manière lointaine par Mary Shelley, raconte des histoires d’épouvantes à l’aide de son livre vivant, Herneval. HBO Max s’empare de la série, qui connaît un franc succès et leur permet donc de finalement développer un film de presque deux heures sous l’égide de la Warner (qui possède HBO, pour clarifier le tout). Le long-métrage Je suis Frankelda (premier long en stop motion de l’histoire du pays) est en réalité l’histoire des origines de ces deux personnages, enfermés dans une maison hantée (vivante, elle aussi) et condamnés à raconter ces histoires pour réussir un jour à en réchapper.

Et bon, voilà : c’est formidable. Maladroit ? Peut-être un peu. Mais surtout, trop généreux, trop fouillé, trop gigantesque. Je suis Frankelda est un amalgame de tellement de choses qui ne devraient pas fonctionner et qui pourtant garde l’équilibre grâce à une passion pour l’art si communicative qu’on ne peut s’empêcher d’avoir un sourire bête scotché sur le visage tout du long de la projection. Artistiquement, c’est une sorte de rencontre entre la fantasy du Magicien d’Oz, les univers de Dark Crystal, et le folklore mexicain autour de la vie après la mort. Mais même dire cela serait malhonnête tant le film réussit à ne ressembler au fond qu’à lui-même.
Depuis le début de leur carrière, la plus grande qualité des Ambriz a toujours été leur naïveté. Penser qu’on peut faire un film aussi ambitieux que Revoltoso en six mois et pas en cinq ans, ce n’est pas une faiblesse lorsqu’on va finalement au bout du projet. C’est cette même naîveté qui permet à Je suis Frankelda de fonctionner malgré son fourmillement d’idées et ses concepts surnaturels difficiles à faire avaler au spectateur. Pour faire simple : dans la diégèse du film il existe deux mondes parallèles. Le premier est le nôtre, le second est celui de la fiction et des rêves. Les humains permettent aux créatures fantastiques d’exister lorsqu’ils rêvent d’eux, et pour aider à cela les rois et reines du royaume de fiction utilisent un instrument de musique nommée la harparaignée pour leur transmettre des histoires qui les mettent en scène.

Oui je sais, c’est costaud. Et on n’en est même pas à parler de Frankelda ! Enfant, elle rêve du jeune prince Herneval et parvient même à le matérialiser dans notre réalité grâce aux histoires qu’elle raconte. Moquée et ignorée du fait qu’elle n’écrive que des histoires fantastiques, elle n’hésite pas un instant lorsque Herneval lui propose de rejoindre l’univers de la fiction.
Sans grande subtilité, le film parle d’abord et avant tout du pouvoir magique des histoires. Les connaisseurs en alchimie, fans d’Alestair Crowley et Alan Moore le savent bien : les mots sont gorgés de puissance, ils peuvent faire advenir de nouvelles réalités. C’est exactement ce qu’est Je suis Frankelda. Une déclaration d’amour à l’acte de narration, qui lorsuqu’il se perd cause la mort de civilisations entières.
Malgré la complexité du lore, Je suis Frankelda n’est jamais réellement difficile à suivre. Il faut dire que malgré son côté parfois un peu inquiétant (ce qui correspond bien à l’univers du conte), c’est un film pensé pour les enfants, c’est-à-dire à leur hauteur mais sans jamais les prendre pour des imbéciles. Le récit en tant que tel s’appuie sur des formes narratives déjà connues, tout comme les personnages qui sont calqués sur des archétypes identifiés. Ce qui ne veut pas dire que le tout n’est pas non plus original, bien sûr. Prenons par exemple l’antagoniste du film, l’auteur officiel du royaume de fiction. Son envie de renverser l’ordre du royaume et d’envahir le monde des humains n’a rien de très surprenant. En revanche, le fait qu’il soit jaloux des talents d’écritures de Frankelda, lui-même incapable de dépasser des histoires trop clichées dans son travail, permet d’en faire un méchant intéressant et pathétique.

De la même manière, l’héroïne Frankelda pourrait être banale ; une pariah dans son monde, blessée par la mort de sa mère et par les siens qui veulent la convaincre qu’elle n’a aucun talent. Pour autant, les frères Ambriz ont eu l’intelligence de la doter également d’un sale caractère et d’un esprit plus sanguin que vif, ce qui mine de rien n’est pas si courant pour une héroïne dans ce genre de production. Cela se voit même dans l’animation, puisque là où dans d’autres productions du cinéma d’animation les femmes sont condamnées à être toujours jolie, Frankelda a aussi le droit à des expressions faciales franchement terrifiantes dès qu’elle est un petit peu en colère ; et ça, c’est très rafraîchissant.
Surtout, c’est l’univers visuel qui fait l’originalité et la singularité de la production. Les décors sont un émerveillement constant de par les innombrables idées qu’ils contiennent, la mise en scène aussi regorge de trouvailles saisissantes et ce notamment lors des quelques passages musicaux qui structurent le récit. Des nuages faits de cotons avec des mains qui tentent sans cesse d’agripper les pauvres âmes qui s’échoueraient par ici, des arbres-éléphants primordiaux en mouvement, un dragon-bâteau… Le bac à sable des frères Ambriz fait la taille du Sahara. On a déjà hâte d’y retourner pour s’y perdre…
Je suis Frankelda, un film des frères Ambriz, date de sortie inconnue en France (mais c’est la Warner donc y’a moyen)

