Un simple accident : En route vers la liberté

Chaque nouveau film de Jafar Panahi est en soi un événement. Le réalisateur iranien, consacré par le Lion d’Or à Venise et l’Ours d’Or à Berlin, est aussi l’emblème des artistes iraniens régulièrement dans le viseur du régime de Téhéran. Plusieurs fois arrêté et emprisonné, interdit de quitter le territoire iranien, Panahi avait pu pour la première fois quitter son pays il y a deux ans pour un séjour en France. Le cinéaste a pourtant choisi de retourner dans sa ville de Téhéran pour continuer d’y tourner son cinéma clandestinement. Cette année, son onzième long-métrage Un simple accident est de nouveau en compétition à Cannes, et cette fois-ci, Panahi a pu se rendre au Palais des Festivals sur la Croisette, recevant pour l’occasion l’une des standing ovations les plus impressionnantes de cette édition.

Contrairement à certains de ces précédents longs-métrages, Un simple accident est un film d’une grande limpidité dans son dispositif narratif. Comme son nom l’indique, tout commence avec un accident. Un soir, un homme roule en voiture avec sa femme enceinte et sa petite fille à l’arrière. Il écrase malencontreusement un chien qui traversait la route et se voit contraint de demander de l’aide en s’arrêtant près d’un entrepôt. Sur place, un des employés croît reconnaître, au cliquetis que fait sa prothèse de jambe (la prothèse ou le membre amputé, LE motif narratif de ce Cannes 2025), un agent du régime des mollahs qui l’a torturé quelques années plus tôt, et que l’on surnomme la Guibole. Alors qu’il s’apprête à lui régler son compte, il se pose la question : est-ce vraiment bien lui? Il décide alors de le kidnapper et de retrouver certaines de ses autres victimes pour en avoir le cœur net.

Parmi cette bande de justiciers d’infortune, on retrouve un couple de futurs mariés, la photographe de leur prochain mariage, et un de leurs amis au caractère bien trempé, partisan d’une justice beaucoup plus expéditive. Ils sont alors entraînés dans une course-poursuite rocambolesque à travers la ville pour éviter de se faire repérer, en attendant de savoir ce qu’ils feront de leurs prisonniers. Dans le ton, Un simple accident tranche radicalement avec les derniers films de Jafar Panahi, qui lorgnaient vers le docufiction voire le documentaire. Ici, on reste dans la fiction pure, et sur un ton lui aussi très nouveau.

Cinq justiciers dans la ville

Pendant une grande partie du film, Un simple accident est une comédie noire qui file à un débit de mitraillette, un joyeux bazar d’engueulades et de quiproquos dans lequel Panahi infuse sa critique d’une société qui marche sur la tête, notamment quand notre quintet se retrouve à devoir soudoyer des policiers un peu trop curieux. L’absurde est aussi très présent, Panahi allant jusqu’à citer directement En attendant Godot de Samuel Beckett. Mais à mesure que nos héros trouvent les réponses à leur quête de vérité, Un simple accident ralentit la cadence et se nimbe d’une poignante gravité.

La force du cinéma de Panahi réside en partie par la nécessaire économie de moyens de ses tournages effectués dans la clandestinité, parfois avec de fausses équipes de tournage qui servent de leurre. Son goût des cadrages resserrés et des plans-séquences est tout sauf un artifice d’auteur, mais plutôt des contraintes d’un tournage qui doit aller à l’essentiel sans éveiller les soupçons des autorités. Difficile de ne pas voir, derrière ces victimes du régime de Téhéran devant cacher leur encombrante cargaison, une mise en abyme de la méthode de travail du cinéaste lui-même. L’écriture métaphorique est certes un peu évidente, elle n’en demeure pas moins d’une redoutable efficacité, notamment grâce à des dialogues si enlevés qu’on aurait pu croire un temps que le projectionniste du Grand Théâtre Lumière s’était trompé de cinéaste iranien en compétition cette année.

Dans son sobre dénuement, la conclusion de ce Simple accident est poignante d’universalité. Elle porte la voix des milliers, des millions de victimes du régime iranien et questionne la perspective d’une utopie : que feront-elles lorsque le rapport de force s’inversera, et qu’elles auront enfin la chance de crier leur vérité? Jafar Panahi ne s’aventure à donner aucune réponse nette, terminant son film sur un édifiant plan final, doux-amer et glaçant à la fois. Comme si en essayant d’imaginer ou de rêver l’éventuelle chute des mollahs, le cinéaste se retrouvait face au vertige d’un monde encore inimaginable.

A la fois poignant et modeste, scolaire et limpide, Un simple accident sera à coup sûr l’un des films marquants qui contribuera à relancer cette compétition cannoise de qualité, mais qui commençait à sérieusement patiner. La voix étranglée par l’émotion, Jafar Panahi a plaidé dans son discours post-première pour la libération de tous les artistes iraniens aujourd’hui dans le viseur de Téhéran et rendu un vibrant hommage au mouvement Femme, Vie, Liberté né suite à la mort de Mahsa Amini en 2022. En 2010, la présidente du jury de cette année, Juliette Binoche, sacrée prix d’interprétation féminine pour le film d’un autre cinéaste iranien, Copie conforme du regretté Abbas Kiarostami, avait dédié son prix à Jafar Panahi, alors emprisonné en Iran, ce qui l’avait empêché d’intégrer le jury du festival, sa chaise restant vide sur scène. Quinze ans plus tard, nul doute que cette image devrait lui revenir en tête au moment des délibérations.

Un simple accident de Jafar Panahi avec Vahid Mobasheri, Maria Afshari, Ebrahim Azizi, sortie en salles prévue le 1er octobre 2025

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