Plumes : la reine de la basse-cour

Tout commence par une fête d’anniversaire d’enfant dans un petit appartement égyptien en piteux état. Dans cet espace réduit décoré de ballons de baudruche tous plus moches les uns que les autres, les parents, les enfants et les nombreux invités assistent à un spectacle organisé par deux magiciens plutôt nuls. Ou excellents, selon notre manière de réfléchir : ils mettent le darron dans une boite et le changent en poule. Mais au moment ramener le père à sa forme d’origine et conclure le spectacle (le fameux « prestige » dont parle le film de Christopher Nolan du même nom)… Rien n’y fait. C’est une poule maintenant. Joyeux anniversaire fiston !

Passé par la case Semaine de la Critique à Cannes en 2021, Plumes est à priori à voir comme une fable. Le film du jeune réalisateur Omar El Zohairy joue sur le fantastique qui s’introduit dans le paysage égyptien pour montrer le territoire dans tout ce qu’il a de plus poisseux, étouffant et pourri. Les extérieurs sont boueux, les intérieurs sont irrespirables, on est vraiment dans l’anti carte postale absolue ; à la limite du décor adéquat pour un film d’horreur bien flippant. Ce qui est pertinent puisqu’en vérité le film ressemble un peu à du tortune porn, ce genre de cinéma d’épouvante où tout est fait pour que le protagoniste souffre à l’image.

Ici le protagoniste n’est pas la poule, mais sa femme. Enfin la femme du type changé en poule, vous m’avez compris. Déjà accablée par la charge mentale quand son mari était encore là, elle voit se vie se transformer en enfer véritable à partir du poulegate. Les personnages autour d’elle n’existent que pour lui mettre des batons dans les roues, que ce soit en lui prenant de l’argent pour rien ou en demandant à son fils d’à peine cinq ans de remplacer son père au travail à l’usine.

Une véritable descente aux enfers via l’absurde, où chaque figure semble avoir été amputé de toute empathie et ne peux penser qu’à autre chose qu’à son nombril. C’est un film cruel, difficile à regarder par moments, mais qui nous garde avec lui tout au long du récit grâce à cette femme. Passive en apparence car surtout mutique, c’est sa manière de tenter de mettre de l’ordre dans un monde qui n’en a vraisembablement aucun qui parvient à émouvoir.

Le côté absurde de l’histoire, et même la cruauté de toute l’action, se retrouve aussi dans la mise en scène. Les cadres sont toujours surprenants, alternent entre des plans fixes semblables à des tableaux et des gros plans sur des mains soit au travail, soit faisant circuler de l’argent.

Pour autant le réalisateur explique dans un bonus disponible sur le DVD n’avoir pas du tout réfléchi à la réflexion sur le patriarcat qu’il installe dans le film, puisqu’il a voulu écrire ce personnage de mère comme quelqu’un qui fonctionne à l’émotion. Qui réagit plutôt qu’elle agit. Mais il paraît difficile en tant que spectateur de laisser cette clé de lecture totalement de côté, surtout au vu de la fin du film – qui trahit certes une impulsivité de l’héroïne, mais qui souligne aussi un propos politique. Même s’il n’est pas forcément volontaire.

Car au fond, qu’a-t-elle perdu en voyant son mari disparaître ? Les émotions qui naissent pour cette poule en deviennent alors d’autant plus intéressants, complexes ; cinématiques en fait.

Plumes, un film d’Omar El Zohairy disponible en DVD chez Blaq Out, avec le court-métrage précédent du réalisateur dans les bonus, édité en 2022.

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