Avatar la voie de l’eau : téma la taille de Pandora

On ne va pas vous répéter ce que vous avez lu 25 000 fois ailleurs sur le sujet, sur les questions de l’impact culturel d’Avatar et sur le potentiel succès de ce nouvel opus. Tentons plutôt de commencer par des faits. En 2009, James Cameron faisait ses premiers pas dans ce qui est, selon lui, l’oeuvre de sa vie. Sachant qu’on parle d’un type qui avant cela a réalisé Titanic, soit le film qu’on enverrait probablement dans l’espace pour faire comprendre à nos potentiels voisins interstellaires à quoi ressemble notre civilisation.

Dans les épisodes précédents…

Suivant les pas d’autres artistes célébrés avant lui qui se sont appuyés sur les récits mythologiques et archétypaux qui font les liens entre fiction et anthropologie, comme Frank Herbert ou encore son comparse George Lucas, Cameron dévoue ses moindres instants des années 2000 à inventer un univers de toutes pièces qui soit totalement pensé pour le cinéma du futur. Un cinéma immersif qui combine tout ce que l’art peut faire à la fois en termes pratiques et numériques pour permettre aux spectateurs et spectatrices de découvrir la planète Pandora et les tribus Na’Vi.

Remettons les point sur les i avant de parler du second volet intitulé La voie de l’eau. L’histoire met en scène le militaire Jake Sully qui prend la place de son frère jumeau dans un programme scientifique sur un lointain, très lointain territoire à explorer. Le problème étant que cette recherche humaniste, menée par la Docteur Grace Augustine, est subordonnée à une entreprise capitalisto-militaire privée sans scrupules (pléonasme) qui est là pour piller la planète et les Na’Vi. Jake Sully étant invalide, et donc selon ses propres dires inutile (point d’utopie futuriste sur terre pour Cameron, la société n’a que faire des personnes inadaptées à cause leurs handicaps), le colonel Quaritch lui propose d’espionner les Na’Vi en jouant le jeu de l’équipe scientifique, qui s’est fabriquée des avatars de Na’Vi pour apprendre à les connaître. En échange de quoi, il pourrait retrouver des jambes fonctionnelles et redevenir un soldat comme avant. Mais Jake va au contraire s’épanouir dans son avatar de Na’Vi, refuser la voie militaire et la voie scientifique pour embrasser pleinement la voie de Pandora. C’est-à-dire, non sans une dose de white savior forcément un peu maladroite, intégrer la culture des opprimés et leur apporter ses connaissances et ses armes pour résister face à l’envahisseur. On peut même penser l’utilisation de la 3D, qui a fait grand bruit à la sortie du film en 2009 et lancé une mode (pour la troisième fois de l’histoire du médium après les années 50 et les années 80), comme une illustration du parcours du personnage qui s’épanouit en trois dimensions : dans son passé de militaire, dans le nouveau corps de son frère jumeau, et dans la connexion avec Pandora, où toute la faune et la flore (Na’Vi compris) sont pensées pour représenter un cerveau et ses circuits neuronaux.

Kate Winslet au premier plan, pour ses retrouvailles avec James Cameron et avec les océans

Le retour du roi

Le succès massif et quasi sans précédent d’Avatar au box office, malgré les mauvaises langues qui voyaient arriver le déclin de James Cameron, a eu lieu au même moment où le blockbuster hollywoodien débutait une transformation totale. L’attention prêtée à la création précise et complexe d’un monde comme Pandora, tout comme l’utilisation savante de la performance capture pour repousser les limites de la technologie numérique et réinventer le cinéma, n’ont pas su résister à l’effervescence qui a pu naître autour des films de super-héros, eux construits avant tout sur des personnages – n’en déplaise au mot « Universe » dans l’appellation MCU – et sur l’exploitation de propriétés déjà connues du grand public. Pour tisser une métaphore peu subtile, on pourrait dire que les grands studios ont pillé le Pandora de Cameron de son « unobtanium » (le super-pétrole de la planète) mais sans jamais trop savoir quoi en faire.

Pour ces raisons, Avatar la Voie de l’eau arrive à un moment encore plus fascinant que son prédécesseur, puisque l’industrie est devenue entre-temps totalement méconnaissable. Au point où même le studio qui développe les films de Cameron a été racheté par Disney en cours de route… Mais il faut aussi mentionner le déclin progressif de la 3D dans les salles, le déclin de ces mêmes salles face au streaming, le Covid et les conséquences que cela a eu sur les habitudes du public, etc. Plus intéressant encore, parce que Cameron a cette ambition de développer tout un univers à partir de rien et de ne faire plus que ça de sa carrière, déclinant les volets d’Avatar jusqu’à ce qu’on le séquestre très loin du plateau de tournage pour l’empêcher de continuer, il inscrit lui aussi son cinéma dans le paysage actuel fait de franchises à gogo. La nuance étant que contrairement aux autres monstres de l’Empire Disney (Star Wars et Marvel), contrôlés par des conglomérats aux intérêts avant tout commerciaux et aux considérations artistiques rarement irréprochables (mais existantes, restons honnêtes), lui reste maître à bord de son navire.

Sans vouloir non plus démiurger (ça ne se dit pas mais ça devrait) James Cameron, on est en droit d’être fasciné par la solidité du type et de sa vision artistique jusqu’au-boutiste. Aujourd’hui, le deuxième opus de sa grande saga vient débouler sur les grands écrans de toutes sortes, avec ou sans 3D, avec ou sans Imax ou DolbyVision, mais avec un but clair : ramener le public sur Pandora. Impossible pour nous de conjecturer sur le succès de cette entreprise périlleuse… Mais plutôt que de jouer les madame Irma, on peut se concentrer sur la qualité du film.

Avatar : La Voie des Spoilers

Si vous ne voulez rien savoir du nouveau film, vous pouvez vous arrêter ici pour le moment.

Le nouveau film Avatar s’ouvre par une sorte de démonstration de l’évidence opérée par Cameron : des plans de Pandora. Comme s’il nous disait à l’oreille « tu te souviens de tout ça ? », et la réponse est, aussi surprenant que cela puisse paraître, oui. En à peine quelques tableaux, on comprend que ces territoires étrangers sont désormais familiers. La jungle, les montagnes suspendues de Hallelujah, cela a beau faire treize ans que le précédent volet est sorti, on y est. L’intérêt bien sûr, contenu dans le titre du film, est de commencer dans cette zone de confort pour nous la retirer progressivement et explorer une autre partie de la planète, à travers de nouvelles thématiques et à l’aide de nouveaux personnages.

Il faut mentionner ici que s’il y a une chose que James Cameron a su prouver à plusieurs reprises, c’est un talent indéniable pour proposer des suites. Avec Terminator 2 et Aliens, le réalisateur avait su montrer à tous les fans de SF que sa plus grande force, c’est de se réinventer à partir d’éléments déjà connus. Ainsi le personnage de Jake Sully, moteur principal de la narration, est supplanté voire complété par sa famille cette fois. C’est toujours sa voix qui nous guide en off dans l’introduction et la conclusion, mais il est lui-même délibérément mis en retrait pour laisser la place aux enfants qu’il a élevés avec Neytiri. Les premières minutes du film servent à la fois de récapitulatif et de présentation de ce nouveau paradigme, tout en balançant tout un tas d’idées de cinéma particulièrement délicieuses.

La première, c’est que la famille des Sully est recomposée : en plus de deux garçons Na’Vi (l’aîné fils à papa et le cadet rebelle) et d’une petite fille, Jake et Neytiri accueillent un humain nommé Spider, abandonné par les siens suite à la bataille du premier film. Ce gamin se comporte bien sûr comme un Na’Vi, et est donc évidemment un ado blanc avec des dreads et une dégaine de surfeur ; c’est con mais efficace, on pourrait résumer là toute la persona d’artiste de Cameron.

Plus inattendu encore, et on a là sans doute la plus belle idée de cette suite, est le personnage de Kiri dont l’existence échappe à la compréhension de tous. Elle est née de l’avatar de Grace Augustine, décédée dans le premier volet, faisant d’elle un doublé gagnant orpheline + immaculée conception comme on a rarement vu au cinéma. Mais qui ramène Cameron dans certaines de ses obsessions de ses débuts, puisque Terminator aussi avait ce rapport-là au sacré et au mystique dans toute la figure de Sarah Connor et de son fils. Histoire d’ajouter à la dimension métafilmique, le personnage est aussi joué par Sigourney Weaver, profitant de la performance capture pour jouer quelqu’un de 60 ans plus jeune qu’elle. Et avec brio.

L’intégralité de la famille a des propriétés bâtardes, ce qui en fait des êtres à la marge de leur propre société très rapidement, ce qui est exprimé visuellement par leur nombre de doigts, et qui exploite un archétype très courant dans les récits mythologiques : celui des personnages métisses, au croisement de plusieurs cultures et en quête de leur propre identité.

Le Jake Sully devenu darron n’est pas quant à lui le même type arrogant et impétueux qu’on a connu il y a treize ans. Au contraire, le fait d’avoir fondé une famille semble avoir fait de lui quelqu’un de bien plus conservateur ; comme si le militaire en lui avait repris le pas sur le reste pour en faire un patriarche autoritaire, prêt à sacrifier le libre-arbitre de sa progéniture pour assurer leur sécurité. A ce titre le personnage de Neytiri en patit dans l’équation, tant le film se concentre sur les relations pères-fils ; même si elle a droit à quelques uns des moments les plus frappants et réussis du film. Et au vu de certaines déclarations du producteur Jon Landau, son personnage a encore de quoi sérieusement nous surprendre dans les suites prévues… (N’allez pas lire ce qu’il a dit, ça spoile de ouf)

Un nouvel Avatar

Dans le premier volet, Jake Sully utilise un avatar pour devenir un Na’Vi et les aider à faire face à leur oppresseur. Ce dernier a évidemment plus d’un tour dans son sac, puisqu’on découvre au début de La voie de l’eau que la compagnie qui tente de piller Pandora a aussi utilisé cette technologie afin de vaincre ses ennemis. Ainsi on découvre, dans une scène en miroir avec celle de Jake dans le film de 2009, l’éveil du colonel Quaritch à la conscience dupliquée dans un corps de Na’Vi.

Encore une super idée de cinéma, qui s’exprime par des images qui restent longtemps en tête : Quaritch dans son nouveau corps qui découvre ses crocs, soudain apaisé de découvrir une nouvelle arme à sa disposition, et surtout lui qui tient dans le creux de sa main le crâne de son corps humain abandonné dans la jungle pandorienne. Désormais coincé dans la peau de ceux qui furent ses ennemis mortels (littéralement), le guerrier sans peur et sans pitié se retrouve à répéter le parcours de Jake Sully avant lui, mais de manière mécanique. C’est-à-dire sans jamais trouver la connexion spirituelle avec Eywa, la force qui unit toute la planète Pandora… On retrouve là tout le sel des suites de James Cameron, qui joue sur la réécriture des chemins connus pour en tracer des nouveaux. On peut également voir un commentaire sur tous les blockbusters qui ont exploité la technologie développée par les équipes de James Cameron sans y insuffler suffisamment de vie et de coeur, sans trop capillotracter.

De plus, la réécriture en miroir se fait également sur la trajectoire du second volet, puisqu’on apprend rapidement que Spider, l’humain adopté par la famille Sully, ne serait autre que le fils de Quaritch… On imagine facilement toutes les tensions créées par une telle situation. L’écriture de Cameron est simple, mais efficace. On est sur des bases de tragédies antiques, pas parce que ça n’est pas original mais parce que c’est universel et que cela fonctionne. Le seul reproche que l’on pourrait faire ici est que cette dimension n’est pas encore exploité autant que possible dans ce volet ; en espérant que cela soit parmi les pistes du 3ème film qui est déjà en post-production.

Bois de l’eau

La plus grande qualité du premier Avatar était l’émerveillement suscité (et décuplé par la 3D, quand le film était visionné dans de bonnes conditions) par la découverte de la planète en suivant les pas de Jake Sully. Ici aussi Cameron joue sur ses habitudes de réécriture, en reformulant cette exploration avec toute la famille Sully dans un nouvel environnement.

En effet au bout d’une heure de film, la famille quitte sa propre tribu et part en exil forcé, cherchant refuse auprès d’une tribu Na’Vi très différente de la leur. Adieu les forêts luxuriantes et dangereuses, cette fois James Cameron plonge tête la première dans son premier amour : l’océan. Toute la partie centrale du film ressemble à un film d’ados en plein apprentissage vers la vie adulte. C’est là où La voie de l’eau montre ses premiers signes de faiblesse, car entre la quantité impressionnante de personnages (en plus de la famille Sully on a tout plein de nouveaux venus avec cette tribu supplémentaire) et les intrigues qui leur sont liées, on ne sait parfois plus trop où donner de la tête, et l’effet de surprise face à Pandora étant déjà passé, la découverte de ses beautés aquatiques n’égale pas celle de ses forêts dans le premier volet. Et ce malgré une trame narrative plutôt jolie où le cadet Sully se lie d’amitié avec une sorte de baleine pandorienne, une espèce vivante très intelligente comme à peu près tout ce qui semble peupler la planète. On reconnaît bien là le côté militant écologiste de James Cameron, qui d’ailleurs se vante beaucoup d’avoir fait de la cantine de ses tournages des cuisines entièrement vegan, et d’être passé à l’alimentation solaire pour certains des locaux de la production.

« Comment ça le cinéma c’est politique ?! »

Ceci étant dit, c’est aussi dans tout ce ventre mou que se trouvent les éléments les plus prometteurs de la saga, où l’on trouve pour la première fois chez Cameron des éléments de narration feuilletonante (qui ressemblent moins à la structure épisodique des films Marvel et plus à l’écriture des Spider-Man de Sam Raimi par exemple, ou aux premiers films Star Wars) qui viennent donner une substance nécessaire à l’élaboration du monde qu’il entreprend de créer : passé l’émerveillement pandorien, vient la compréhension de son fonctionnement et de sa richesse.

De plus, c’est aussi à partir de ce moment du film que la prouesse visuelle et technique prend tout son sens. C’est bien simple, cela fait plusieurs semaines que sur Twitter différents artistes et cinéastes se disputent au sujet de certains plans de la bande-annonce, ne sachant pas si tout est modélisé en 3D ou si certains éléments sont filmés en physique. La réponse n’a que peu d’importance en fait : Cameron et ses artistes ont créé un monde suffisamment palpable pour qu’on y croit.

On peut en profiter ici aussi pour parler de la HFR utilisée en plus de la 3D sur le film ; concrétement, cela veut dire que certaines séquences utilisent non pas 24 ou 25 images par seconde comme on en a l’habitude, mais davantage pour éviter les effets de flou lors des mouvements. Ce n’est évidemment pas pour tout le monde, mais si cette technologie a déjà été utilisée auparavant par Peter Jackson ou Ang Lee, la manière qu’a Cameron de l’utiliser dans sa mise en scène risque de faire encore couler beaucoup d’encre, entre passionnés et dégoutés du procédé. En tout cas c’est surtout dans les scènes sous l’eau que l’on remarque les possibilités vertigineuses de cette nouvelle manière de penser le cinéma.

Sauvez Willy

Si quelques doutes ont pu s’installer durant le deuxième tiers du film, car c’est là où les plus grosses failles apparaissent, elles sont totalement balayées par la dernière heure. Vous vous souvenez de la dernière fois où vous avez laissé échapper des petits couinements de joie au cinéma suite à une séquence ? Laissé échapper un *gasp* de surprise face à un retournement de situation ? Il est là en fait, le plaisir créé par le cinéma cameronien : celui de chercher à renvoyer le cinéphile en enfance et lui faire vivre le monde à travers des émotions fondamentales.

Cela passe évidemment par du spectaculaire, et c’est bien pour ça qu’on est là. L’arène est comme promis aquatique, ce qui permet à Cameron d’aller piocher dans sa propre filmographie de Piranhas 2 à Titanic pour mettre en scène ce climax époustouflant, et aussi très différente de ce qu’on a pu voir dans le premier volet. Volontairement ou non, ici il se distingue de la tendance du blockbuster actuel à vouloir toujours faire plus que dans ce qui a été vu avant sans suffisamment réfléchir à la mise en scène et aux émotions. C’est donc un affrontement final presque intimiste, puis totalement intimiste dans sa dernière partie qui nous emmène jusqu’à une résolution à la fois touchante, inspirante et amère.

Ce sont de simples échanges entre les enfants et leurs parents qui, après toute la démesure que promet ce genre de cinéma, nous ramène aux sentiments les plus simples, les plus évidents. Une simple inversion des rôles, quelques mots, et hop : nous voilà en larmes, avec l’envie d’appeler nos parents et de leur dire qu’on les aime. Et une certitude : celle de vouloir retourner sur Pandora à l’infini, y boire la tasse et plus encore.

Regardez bien à un moment du film les personnages cherchent Kiri et appellent son nom trois fois de suite. Et ça fait comme le slogan de pub pour le fromage Kiri… le cinéma total.

Avatar la voie de l’eau, un film de James Cameron. Au cinéma le 14 décembre 2022

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