Le Cadavre Exquis du Carrefour du cinéma d’animation au Forum des images

Depuis onze ans, le festival de fin d’automne du Forum des images propose en plus de ses projections de longs-métrages, courts-métrages, conférences et secrets de fabrications, un cadavre exquis animé. Si vous ne connaissez pas l’expression cadavre exquis, restez calmes : rien à voir avec Hannibal Lecter, Armie Hammer ou Timothée Chalamet. Ce n’est qu’une expression inventée par les surréalistes d’André Breton pour qualifier une création collective originale : plusieurs personnes collaborent pour créer un texte ou un dessin sans chercher une cohérence. Sans chercher à respecter une certaine intégrité. Une manière un peu fantasque d’explorer par le chaos l’originalité et l’imagination sans limites des artistes.

Celui qui a lieu au Forum des images commence cette année par un dessin d’Alberto Vasquez, tiré de son film Unicorn Wars : deux nounours se préparent à faire la bagarre. Ainsi des étudiant.e.s de diverses écoles d’animation du territoire vont imaginer une séquence qui débute avec cette image, avec les techniques, styles, et histoires de leurs choix, pour dix secondes. La seule contrainte est ce point de départ, qui est aussi le point d’arrivée, comme une boucle.

Voilà à quoi ressemble les postes de travail dans le Forum, ici pour de l’animation 3D

Les étudiants travaillent dans le hall du Forum des images à l’étage, et si l’on est assez discret et pas trop intrusif, on peut les voir travailler. Cinématraque en a profité pour aller à la rencontre des heureux élus, puisque comme on l’apprend de la bouche des élèves de l’ATI de Paris 8, il y a un tirage au sort tous les ans tant la demande est importante.

Le cadavre exquis est une occasion précieuse pour comprendre à quel point l’animation est un travail collaboratif : quelle que soit leur école, tous les étudiant.e.s ont travaillé sans chef ou leader, se répartissant les tâches selon les talents et les contraintes de temps.

« Le dessin de départ est très illustré. Avec de l’aquarelle, de l’encre », raconte Alcy de l’EMCA,  » pour notre travail j’ai eu l’idée de la technique à employer, à savoir de l’animation traditionnelle au papier et avec du crayon, avec un clean au stylo. Sauf qu’on a choisi de ne pas la scanner pour l’animer ensuite mais plutôt de la projeter sous une vitre de banc-titre (une sorte de multi-plan), et on fait de l’animation à l’encre en même temps sur la vitre en verre, pour rajouter la couleur notamment. Ensuite quelqu’un d’autre a eu l’idée de l’image à utiliser, puis une autre étudiante a fait l’animatique à partir de laquelle on a tous travaillé ».

Le fameux banc-vitre en action.

Chez les élèves de la prépa des Gobelins, la répartition des tâches est aussi très facile selon Adrienne : « nous on a fait de la stop-motion en sculpture et de l’animation 2D. Une personne s’est donc chargé des sculpures, une autre à l’anim, une autre sur les décors à la gouache, et une sur l’animation stop-mo. On n’a pas de grand chef, on a trouvé assez rapidement qui ferait quoi puisqu’on connaît nos points forts. »

Les techniques d’animation choisies par les étudiant.e.s sont très diverses, de la 3D par ordinateur à la stop-motion en passant par la 2D traditionnelle, et souvent ce choix est fait par envie de relever un défi. C’est le cas de l’équipe de l’école Georges Meliés, comme l’explique Pauline : « on a choisi le papier découpé en stop motion. C’est la première fois qu’on faisait ça, donc on savait qu’on allait galérer ! On a eu quelques problèmes techniques ce qui veut dire que là on se retrouve à tourner en même temps qu’on monte, et on se relaie sur les différents postes. Mais ça se passe très bien en vrai, ça rend bien, les marionnettes sont réussies. Là on vient de finir de filmer la dernière scène, il nous reste quelques effets… Et il reste une heure ! Donc ça va le faire »

Les fameux oursons de Vasquez transformés par les élèves de George Meliés pour en faire une scène de danse en stop motion.

Il est aussi intéressant de voir comment les artistes réagissent au dessin de départ pour pouvoir le contourner au mieux. Comme le dit Adrienne, « en voyant l’image on s’est dit que tout le monde allait faire de la bagarre. Ce qui est très cool ! Et c’était notre idée aussi au départ. Mais on s’est finalement décidé pour quelque chose de doux, avec de la musique calme. La bagarre en animation 2d est désamorcée par deux gros ours en stop motion, qui permet de comprendre que ce sont des jouets. »

L’équipe de l’école Estienne a aussi opté pour le contrepoint. Comme l’explique Elise, « on a surtout fait des décors et des faux-fixes avec de l’animation traditionnelle et à la gouache. C’est plutôt une ambiance un peu calme, on a voulu créer un univers et une ambiance forte. C’est très stimulant de pouvoir créer avec ses ami.e.s pendant trois jours et d’inventer des univers. »

Les élèves de l’ATI eux aussi ont souhaité « se détacher de la narration déjà proposée par le dessin », qui orientait déjà trop leur créativité, « et de se concentrer sur les éléments plutôt qui le compose, son imaginaire ». Leur idée était de passer par la 3D pour réussir à recréer cet univers graphique, ou du moins un univers qui serait raccord avec celui-ci. « Après la difficulté de notre choix artistique ici, c’est le respect des délais. Pour avoir un rendu qui soit cohérent, ça nécessite du temps ». Par cohérent, ces élèves veulent dire que puisqu’iels doivent se répartir les tâches au mieux sur le projet en travaillant sur des scènes différentes, mais tout en respectant la direction artistique choisie de manière collective. « La difficulté c’est de réussir à n’être qu’un seul cerveau ».

Même pour de la 3D, tout commence avec un crayon.

Ce qui ressort des discours des artistes rencontrés, et de leurs discours, c’est le plaisir qu’il peut y avoir dans la création. C’est qu’on comprend en écoutant Léandre et Alma, parmi les élèves de l’atelier de Sèvres : « on voulait s’amuser avec l’animation en fait. On a choisi l’animation 2D numérique via TVPaint pour pouvoir jouer avec les angles de caméra et faire de l’action… En dix secondes on ne va pas forcément raconter grand chose. On veut faire de l’action avec des plans stylés. » Les élèves de l’EMCA aussi ont voulu jouer avec les possibilités de mouvement, en transformant la bagarre en une scène de danse dans laquelle on oppose un ours très talentueux et un autre catastrophique. Tout est possible, et ce qui est frappant lorsqu’on découvre les travaux finis lors de la cérémonie de clôture (jeudi 15 décembre au soir), c’est à quel point chaque univers est sensé, lisible, juste. On n’a pas souvent l’occasion de voir des artisans en pleine fabrication de leur art, il faut en profiter !

Le carrefour du cinéma d’animation a lieu au Forum des images du 9 au 15 décembre.

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