Retour sur une oeuvre qui nous tient à Coeur de Dragon

Il y a peu de choses plus périlleuses pour un cinéphile adulte que de redécouvrir des œuvres adorées durant notre enfance. Parfois la surprise est agréable, et on voudrait pouvoir féliciter notre double juvénile d’une tape dans le dos ; d’autres fois on a honte d’avoir pu prendre du plaisir devant un film catastrophique, et on préférerait lui cracher dessus à ce sale gosse. « P’tit con, c’est ta faute si Marvel phagocyte le cinéma aujourd’hui. »

L’intérêt de Coeur de Dragon, que beaucoup de gens de ma génération ont découvert à la télévision lors de la période des fêtes, un après-midi sur M6 avec du chocolat chaud et un tonton bourré sur le canapé, c’est qu’il permet de dépasser cette conception binaire de notre esprit critique enfantin. Ce n’est pas que nous n’avions aucun goût quand nous étions enfants. C’est que nous étions plus patients, et parfois capables de reconnaître les qualités non accomplies d’une œuvre en oubliant rapidement les aspects plus ratés… Qu’est-ce qu’on allait faire, honnêtement ? Zapper et regarder Michel Drucker ou Questions pour un Champion ?

Coeur de Dragon est typiquement une de ces œuvres bancales qui ressemblent par moment à l’exact inverse du cinéma blockbusterisant d’aujourd’hui tant pour ses qualités que ses défauts. La sortie d’un très joli coffret chez Elephant Films nous donne une excuse bien venue pour parler de ce film qui, pour des raisons évidentes, est un peu un film de Noël à nos yeux.

L’élégance.

Un peu de contexte…

Coeur de Dragon sort en 1996, soit cinq ans avant la vraie révolution de l’heroic fantasy au cinéma avec l’adaptation de La Communauté de l’Anneau par Peter Jackson. Il faut donc comprendre que le genre, malgré quelques succès (l’Excalibur de Boorman, le Conan de Milius, pour rester dans les productions anglophones), n’a pas encore l’attrait qu’il pourra connaître après l’événement Le Seigneur des Anneaux. Un attrait qu’il convient même de relativiser, car si on commence à voir apparaître quelques grosses productions sur les talons du carton intersidéral de New Line Cinema, comme Les chroniques de Narnia ou le Beowulf de Zemeckis, le genre est tout de même caractérisé dans sa transposition dans le 7ème art par un manque cruel de moyens (surtout en comparaison aux univers déployés dans ses origines littéraires) et/ou par une écriture souvent au bord du naufrage constant.

Et pourtant, la productrice Raffaella de Laurentiis – qui a appris les ficelles du métier auprès de son père qu’on connait très bien aussi – parvient grâce à un deal qu’elle venait d’obtenir avec Universal à faire naître ce projet saugrenu et surprenant, né dans l’esprit de Patrick Read Johnson (cinéaste et artiste d’effets spéciaux) et écrit par Charles Edward Pogue (La Mouche, Psychose III), avec un budget conséquent. Saugrenu et surprenant parce qu’Universal signe en 1990 et qu’un des personnages principaux du film est un dragon. Et que personne n’a la moindre idée de comment filmer un truc pareil à ce moment-là.

C’est en partie pour cela que le film sort finalement en 1996 ; on se la fait en accéléré mais en gros, il aura fallu que Jurassic Park passe par là pour que Draco devienne ensuite grâce au travail d’ILM le premier personnage principal animé en CGI (images générées par ordinateur). Dans quelques plans seulement on a du travail de maquettistes organisé par la boîte du grand Phil Tipett, dont un où le héros du film est dans la bouche du dragon qui combine effets en dur et effets numériques : à l’époque, c’était bluffant. Mais en creusant un peu on découvre déjà les germes de ce qui feront du film une œuvre malade, tiraillée entre plusieurs identités qui ont du mal à être réconciliées. En effet avant de passer par ILM, le projet était de travailler avec les génies de chez Jim Henson, dont les designs sont très différents du Draco que l’on retrouve dans le film réalisé par Rob Cohen. Malheureusement leur travail n’avait pas convaincu les pontes de chez Universal…

Basiquement un buddy movie

Rob Cohen arrive, et les problèmes aussi

Une des autres raisons pour la durée anormale de gestation du projet est qu’il a fallu longtemps pour trouver un réalisateur à la hauteur des ambitions, et un budget validé qui puisse permettre à De Laurentiis de faire des folies tout en garantissant un retour sur investissement. Pour le second point, c’est qu’il a fallu se débarrasser de l’homme à l’origine du projet : Patrick Read Johnson. En effet c’est lui qui devait réaliser au départ, et il a passé plusieurs années à développer le projet, notamment pour la recherche stylistique, les lieux de tournage (initalement l’Espagne), et pour le casting. Mais les états d’âmes n’ont pas lieu d’être dans l’empire impitoyable des grands studios Hollywoodiens : Johnson n’a qu’un film à son actif et très vite, le moindre petit contretemps devient une excuse pour le diriger vers la sortie.

Cette partie de l’histoire de la fabrication de Coeur de dragon n’est évidemment pas narrée dans le making-of du film qu’on retrouve sur le blu-ray édité par Elephant Films. En 1993 c’est le réalisateur Rob Cohen qui s’empare du projet et dirige tout son beau monde à la baguette, cinéaste à la carrière pas fofolle mais pas inintéressante non plus. Après treize mois de post-production le film en 1996 qui ne convainc guère la critique (même si Roger Ebert kiffe, mais bon il était aussi imprévisible que notre Gaël Martin national dans ses avis). En revanche le film fonctionne plutôt bien, pas forcément au cinéma mais en vidéo et à la télé. Aujourd’hui le film a un statut d’œuvre culte, ce qui explique aussi que l’on puisse en savoir autant sur la production compliquée.

Oui OK mais… C’est bien ou pas ?

Ce passage par les coulisses et l’historique de la création de Coeur de Dragon n’est pas anodin ni inutile. Au contraire, il permet de mieux comprendre le potentiel du film, saisi par nos yeux d’enfants ébahis, ainsi que ses nombreux défauts indéniables. Le point noir le plus obstruant au tableau étant un souci dans les ruptures de ton opérées par le film.

Tentons d’expliquer cela : Coeur de Dragon manipule des concepts forts et complexes, mais pose une histoire à la simplicité tragique évidente, dans un récit quelque peu foisonnant. Pour parler d’honneur, d’humanité, de bravoure et de compassion, on propose les bases suivantes : un chevalier héritier (Bowen, joué par Dennis Quaid) du Code d’honneur des légendes arthuriennes qui enseigne à un jeune prince ses nobles valeurs. Quand le prince manque de mourir, la reine fait appel à un dragon (Sean Connery, évidemment), créature magique pouvant apporter son aide aux humains qui le méritent, et ce dernier partage son cœur avec le prince pour lui permettre de survivre. Dès lors le prince devenu immortel car lié à ce dragon se fait tyran abominable et crache sur toutes les valeurs inculquées par le chevalier Bowen. Ce dernier blâme le dragon et part massacrer tous les membres son espèce, jusqu’à découvrir le dernier d’entre eux et comprendre que ce n’est pas le dragon qui a corrompu le cœur du prince. Bowen se lie d’amitié avec le dragon, qu’il surnomme Draco, tout en sachant que s’il veut débarrasser le royaume du méchant prince (devenu roi), il faudra tuer son nouveau pote.

C’est chargé, oui. Et pourtant, c’est narré efficacement et clairement, les implications dramaturgiques sont claires et le public, même enfant, comprend très vite la tragédie dans tout ça. Et justement, le projet tel qu’il avait été pensé entre les mains de Johnson et Pogue était beaucoup plus sombre que le résultat final ; on peut d’ailleurs trouver sur Internet des versions antérieures du script datant d’avant l’arrivée de Rob Cohen qui vont dans ce sens.

Seulement Rob Cohen, qui a le sens des affaires et du business, semblait comprendre qu’un film sombre et déprimant de dark fantasy ne risquait pas de faire un carton. C’est lui qui a su amener les éléments les plus légers du film, à commencer par le nouveau design de Draco (celui en CGI de chez ILM), très humanisé et assez ridicule comparé au décor dans lequel il évolue. Ce choix artistique s’accompagne d’une surcouche d’humour saupoudrée dans tout le film, qui rend le tout étrangement puéril malgré la sévérité des thématiques abordées. Et si la mise en scène du réalisateur peine à faire tenir un équilibre à tout ceci (de nombreux passages sont franchement ridicules, comme lorsque Bowen est balancé contre des arbres en forêt par Draco), notamment à cause d’un montage totalement chaotique et d’une direction d’acteurs rhapsodique, c’est la composition musicale de Randy Edelman qui donne un semblant de cohérence au tout. Ses envolées symphoniques et son thème principal parvient à donner à l’univers toute la poésie qu’il mérite. On y retrouve la promesse de l’aventure, un grand thème héroïque pour l’amitié entre Bowen et Draco, ainsi que toute la mélancolie inhérente à cette histoire que ne pourra pas bien finir.

Finir justement, c’est là bien la question. Car si encore aujourd’hui nous sommes un certain nombre à avoir de l’affection pour ce film estropié, au point qu’on ne doute pas un instant que les ventes du joli coffret Elephant Films se feront sans souci, peu sont au courant qu’il y a eu… Des suites.

Super ton bouclier couvercle de poubelle Denis, on dirait Static Shock

Attention, nouvelle règle !

Car, après tout, peu importe que Draco soit le dernier des dragons, si Hollywood veut exploiter le filon tant que ça fonctionne qui peut les en empêcher ? Le fait est que Dragonheart a été un assez gros succès pour permettre des suites. Et pas n’importe quelles suites car rappelez-vous nous sommes dans les années 90… Des suites qui sortent directement en vidéo et oui ! C’est ainsi que le film renoue d’un seul coup avec ce qui a fait l’identité de l’heroic fantasy dans la majeure partie de l’Histoire du cinéma, comme on en parlait plus haut : les productions fauchées du cul.

Cette deuxième franchise développée à partir d’un film de genre improbable signé Rob Cohen (l’autre, plus connue, s’appelle Fast and Furious) comporte cinq films. La première suite sort quatre ans plus tard, en l’an 2000, et met en scène un Bowen vieillissant joué par un acteur moins star que Dennis Quaid – c’est un peu le principe des productions télé, faut passer en mode Lidl – qui trouve un œuf dans la grotte de Draco. Les trois films suivants sont des préquels et sortent longtemps après en 2015, 2017 et 2020 après un regain d’intérêt pour la franchise. Certainement lié au fait que les enfants que nous sommes ont grandi et ont voulu revoir le film et en parler à nouveau.

Le coffret édité par Elephant Films propose les quatre suites, qui sont accompagnés de bonus plutôt sympa aussi (quelques making-of assez courts mais instructifs), dans lesquels les dragons sont : Ben Kingsley, Robby Benson, Patrick Stewart et Helena Bonham Carter. Ces suites n’ont pas le charme ou la poésie du premier volet, mais pour les plus obsessionnels d’entre vous/nous qui souhaitent découvrir toute la saga, voici un bref résumé film par film :

Coeur de dragon : un nouveau départ

Sorti en 2000 en direct-to-video, le second volet est réalisé par Doug Lefler (sûrement le cancre de sa promo à CalArts, qui comptait Tim Burton, Brad Bird et John Lassetter dans ses rangs) et écrit par la scénariste Shari Goodhartz. L’action se déroule longtemps après la mort du dernier dragon, sauf qu’une voix off nous explique que Bowen (désormais joué par un vieux papy dans une scène sans dialogue) a trouvé un œuf caché dans la grotte de Draco. Cet œuf est désormais un jeune dragon doublé par Robby Benson (la Bête dans le dessin animé Disney) qui se lie d’amitié avec le grand frère de Malcolm – celui qui part à l’armée -, et un jeune moine.

Dans ce volet, tourné aussi en Slovaquie (le making-of montre un tournage qui avait l’air franchement coolos) on a aussi :

  • Des personnages tout droit arrivés de Chine qui viennent faire du kung-fu
  • Et qui trimballent un cœur de dragon dans une boîte, histoire de ramener le film à son concept de base un peu
  • des chorégraphies de combat orchestrées par Tony Leung, non pas celui-là
  • un méchant blanc qui se transforme en dragon chinois
  • le gentil dragon s’appelle Drake

Certes, ça n’est pas très bien. Mais c’est plutôt touchant, inoffensif, et rigolo. On sent qu’ils se sont amusés à le faire, c’est parfait pour un après-midi de convalescence dans le froid de son appartement chauffé à 19 degrés.

Oui comme ça, on dirait que c’est ultra moche. Mais en vrai… En vrai c’est pire.

Coeur de Dragon 3 et 4 et 5

Pour des raisons qui échappent à environ tout le monde sur terre, la saga reprend quinze ans après. Rafaella De Laurentiis est toujours productrice, et elle décide d’engager son neveu pour écrire le film, dont c’est le premier long-métrage. Un népotisme hilarant de bêtise, tant on a du mal à voir le moindre intérêt dans ce que devient la saga ici. Visiblement influencé par Game of Thrones, qui est d’ailleurs une potentielle raison pour le retour inattendu de cette franchise en 2015, les histoires légendaires autour d’Arthur et du Code sont progressivement abandonnées dans ces prequels pour parler de rivalités familiales, de sorcelleries, de druides et autres dingueries. Cette fois on a un dragon nommé Drago, doublé par Ben Kingsley puis Patrick Stewart qui devaient avoir envie de s’acheter une nouvelle maison, puis un autre appelé Siveth qui est le premier dragon féminin de la saga, la représentation ça passe aussi par là après tout.

Enchaîner les cinq films à la suite (il est possible que l’auteur de ces mots soit tombé malade et n’ait eu rien de mieux à faire que de glander sur le canapé en se mouchant bruyamment et en toussant pendant plusieurs jours) révèlent des choses assez fascinantes sur la manière dont l’industrie a évolué. Si les trois films récents bénéficient des avancées technologiques en matière de filmage, ils échouent totalement à capturer la magie qu’on trouvait dans les deux premiers volets, aussi imparfaits qu’ils puissent être. Le premier téléfilm par exemple, s’il n’avait pas de grands moyens niveau caméra, savait exploiter la beauté de son décor naturel pour se rendre agréable à voir. Les volets plus récents sont filmés de manière très moderne, avec des plans rapides et saccadés, peu d’ensemble, des couleurs délavées. Bref, ça fait tout pour cacher le manque d’argent mais le résultat c’est que c’est LAID. Et surtout, toute la simplicité thématique et l’intelligence dramatique dans l’écriture a disparu, ce qui aussi symptomatique d’une époque où les scénarios confondent trop souvent complexité avec qualité.

En fait, le plus fou quand on arrive au bout de la saga, c’est qu’on a tellement conscience de ce qui a été perdu en chemin qu’on a soudain envie de se refaire le premier.

La saga Coeur de Dragon, un coffret édité par Elephant Films.

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