FFCP 2022 : « I Am More », sortez les billets, bande de pétasses

Vivant entre la Corée du Sud et le Japon, Lee Il-ha avait déjà marqué le Festival du film coréen à Paris avec son précédent film A Crybaby Boxing Club, où il suivait un ancien yakuza qui lutte contre les groupes d’extrême-droite au Japon. Avec I Am More, le réalisateur revient à ses terres natales et s’attaque à un tout autre combat : une lutte pour être soi, en dépit du regard des autres et de l’intolérance.

Ce combat, c’est celui de Mo Jimin, drag queen qui se produit dans le quartier d’Itaewon à Séoul. I Am More nous plonge dans son quotidien en tant qu’artiste, star en devenir d’une comédie musicale commémorant l’anniversaire des émeutes de Stonewall le jour et drag queen la nuit. Dans sa vie privée aussi, entre ses relations avec sa famille et son amour pour Zhenya, un immigré d’origine russe dont elle est amoureuse depuis bien des années.

J’avoue que j’aimerais beaucoup avoir la même souplesse au petit matin.

Pendant près de deux ans, la caméra de Lee Il-ha a suivi Mo Jimin. Elle aura toujours su trouver la bonne distance : jamais trop envahissante lorsqu’elle s’immisce dans son intimité, toujours prête à la mettre en valeur lorsqu’elle se donne en spectacle. C’est d’ailleurs par l’une des performances de Jimin que le film commence et s’achève, en miroir. On y voit son alter-ego scénique : More, son personnage de drag queen, dont les tenues fantasques dénotent au beau milieu des rues de Séoul. More, c’est peut-être le personnage que Jimin aurait aimé être dès sa naissance, sans avoir l’impression d’être née dans le mauvais corps. Elle aurait pu être comme un poisson dans l’eau (More, en idéogrammes chinois, c’est un « poisson poilu ») tout comme elle aurait pu être « more », « plus ».

Pourtant, Jimin est bien plus qu’une simple personne. Elle a différents visages, différentes identités. Elle abolit les diktats du genre : au cours d’une conversation avec une autre drag queen transgenre, il est question des opérations chirurgicales d’affirmation de genre (plus vulgairement appelées vaginoplastie ou phalloplastie dans le jargon médical) et rappelé que toutes les femmes n’ont pas un vagin. Et qu’il n’y a pas besoin d’effectuer cette opération pour l’être. Si Jimin dit être une femme transgenre, force est de constater que cela n’est pas encore totalement assimilé par son entourage : sa famille ou son petit ami parlent parfois d’elle au masculin – sa famille parle d’elle en tant que fils, son petit ami par les pronoms qu’il utilise dans la langue anglaise. C’est la traduction qui peut être plus hasardeuse, étant donné que la langue coréenne peut rester un peu plus floue sur la notion de genre.

Si Jimin a créé son alter-ego de scène avec More, Lee Il-ha lui donne de multiples occasions de renaître dans son film, qui n’a rien d’un banal documentaire biographique. C’est non seulement un documentaire, mais aussi une vraie œuvre de cinéma, définie par le réalisateur lui-même comme un « soft fantasy experimental documentary« . Tout au long du film, Jimin prend la parole en voix-off et se raconte : son enfance, son adolescence, sa confrontation à l’homophobie… Elle se raconte tout autant dans le geste, le réalisateur filmant plusieurs de ses performances de façon plus ou moins expérimentales : est-ce qu’à un moment je m’attendais à voir Jimin danser dans le jardin de ses parents puis au beau milieu d’un champ de salades dans la campagne coréenne ? Non. Est-ce que je m’attendais à découvrir un autre numéro de danse à la mise en scène ultra chiadée, alternant obscurité et nu, et à finir larme à l’œil ? Non plus.

I Am More, c’est aussi l’occasion de voir toute la culture avec laquelle Mo Jimin a grandi et qui lui a permis de s’affirmer : son amitié naissante avec l’auteur et réalisateur John Cameron Mitchell, sa reconnaissance envers l’histoire des communautés LGBT et son implication dans une comédie musicale célébrant les émeutes de Stonewall… Malgré elle, Mo Jimin est porte-parole de toute une communauté qui ne peut pas encore vivre aussi librement qu’elle le souhaiterait en Corée du Sud, en témoigne cette somptueuse scène où elle continue de danser devant un parterre d’homophobes qui comparent toujours l’amour du même genre à une maladie. Si le cinéma coréen a pu mettre en scène différents personnages LGBT (et ma nouvelle passion, les boys love, commence aussi à s’y exporter avec un certain succès), ces témoignages du réel sont encore trop rares : il aura fallu attendre 2022 pour voir His Man, une première émission de téléréalité et de dating gay, et Merry Queer, une série documentaire qui suit plusieurs couples LGBTQI+ en Corée du Sud. Alors pitié, sortez I Am More au cinéma en France : on en a bien besoin !

I Am More 모어, un film documentaire de Lee Il-ha avec Mo Jimin. Présenté en première française lors de la 17e édition du Festival du film coréen à Paris. Date de sortie française inconnue.

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