La comtesse aux pieds nus : All about Maria

En 1950, Joseph L. Mankiewicz écrit et réalise ce qui est peut-être son chef d’oeuvre : All About Eve, l’histoire fleuve et désespérante des icones du théâtre américain face à leur propre mortalité. Dans ce récit filmique délicieusement acide il parle de la finitude des carrières des actrices, vouées à être remplacées par d’autres visages plus jeunes. Ses metteurs en scènes sont névrosés, ses auteurs sont dépressifs, ses jeunes arrivants sont manipulateurs et fourbes. Quatre ans plus tard, après la production compliquée et ereintante de Jules César, le réalisateur tente d’accomplir ce qu’il avait fait sur le monde des planches avec celui qu’il connaît le mieux : le cinéma. La ressortie du film dans un coffret inédit chez Carlotta est l’occasion de se plonger dans une des oeuvres les plus méconnues et mal estimés de Mankiewicz.

La Comtesse aux pieds nus commence comme Citizen Kane (écrit par le frère de Joseph par ailleurs), ou Boulevard du Crépuscule : un décès annonçant des flashbacks. Le réalisateur Harry Dawes (Humphrey Bogart, qu’on n’a pas si souvent l’habitude de voir en Technicolor) est sous la pluie à un enterrement en Italie. La défunte ? Maria Vargas (Ava Gardner), nouvelle étoile filante de Hollywood qui s’est éteinte trop tôt. La voix grave, froide et triste de Bogart nous accompagne alors dans la découverte de la vie de Maria au sein de l’industrie cinématographique américaine, moribonde et à l’agonie. Jusqu’à comprendre bien sûr comme elle a pu mourir.

Ava Gardner est sur un bâteau, personne ne tombe à l’eau

On comprend évidemment pourquoi Mankiewicz souhaite peindre cette fresque peu flatteuse de son peuple de faux-artistes quand on connaît sa carrière ; s’il est aujourd’hui connu et apprécié – notamment en Europe – comme un grand auteur du cinéma de la fin de l’âge d’or américain, il a longtemps été un scénariste mercenaire dans le milieu. Son premier passage à la réalisation est due à un accident : Ernst Lubitsch devait réaliser un script écrit par Mankiewicz intitulé Le Château du Dragon, mais une crise cardiaque l’a poussé à abandonner le projet et finalement charger le scénariste de passer sur la chaise du réalisateur. Durant le reste de sa carrière, Mankiewicz sera toujours impliqué politiquement dans son milieu, au sein des syndicats des scénaristes puis des réalisateurs notamment, ce qui explique aussi son envie de parler de Hollywood dans sa propre oeuvre. Et de parler de lui-même, puisqu’il se projette évidemment dans son personnage tout en s’inspirant de d’autres grandes figures de son époque pour Maria ; Rita Hayworth en tête.

A ce sujet La comtesse aux pieds nus est surprenant, parce que malgré son cadre il ne fait que fuir le détail de l’industrie cinématographique. Jusqu’à fuir même Hollywood et s’installer largement en Europe. Qui plus est lorsque Maria devient une star, on ne nous dit rien de ses films ; seule son image compte. Le portrait fait des collaborateurs qui gravitent autour d’elle, et qui vont même l’arracher à son univers d’origine à Madrid (encore un point commun avec Citizen Kane, retirer d’un monde un personnage qui y est à sa place pour le transporter là où il ou elle pourra devenir gigantesque voire monstrueux), n’est jamais flatteur. Cela vaut aussi pour le personnage du réalisateur campé par Bogart, dont l’état dépressif profond malgré l’aisance dans laquelle il vit ne dit rien de bien des sphères hollywoodiennes et de leur impact sur la psychie de leurs habitants.

Mais là où Mankiewicz s’amuse et surprend, c’est dans la relation qu’il crée entre le réalisateur Harry Dawes et la star Maria Vargas. D’abord parce qu’elle n’est pas romantique, ce qu’on aurait certainement vu dans une version plus banale du même film. Au contraire, le fait que cette amitié soit si inattendue sert également la tragédie du récit. Ensuite et surtout parce que les deux comparses se comprennent instantanément parce qu’ils ont chacun l’intelligence de comprendre les messages codés que l’autre dissimule dans ses phrases. La parole chez Mankiewicz, c’est plus qu’une arme, c’est ce qui dit le vrai avec esprit. Harry et Maria sont tous deux très intelligents et se comprennent tandis que les autres peinent à saisir les insultes ou louanges qu’ils placent entre les mots… Mais cette ingéniosité s’accompagne inévitablement d’une tristesse dont il est impossible de se défaire. C’est là le grand secret de ce cinéaste : ses personnages les plus poétiques dans leur verbe sont les plus rongés de l’intérieur.

On peut également comprendre le film comme une réécriture de Cendrillon, un conte largement référencé justement dans les échanges malicieux entre Maria et Harry, mais qui est présent jusque dans le titre choisi : La Comtesse aux pieds nus. Un oxymore faisant donc référence – par omission -aux chaussons de verre (ou de vair selon votre degré de snobitude) d’une femme transfuge. En effet la seconde moitié du film se concentre sur les amours de Maria et sur sa relation avec un comte qui finira par l’épouser. Autre personnage fascinant s’il en est car pour que Cendrillon et son prince existent dans l’univers mélancolique et dépressif de Mankiewicz, il fallait que leur relation ne soit qu’une façade. Officiellement parce qu’il est impuissant suite à la guerre (ici le réalisateur pompe allégrement le premier roman de Hemingway), même si l’idée de départ que l’on peut encore comprendre dans certains plans était d’en faire un homosexuel en besoin d’une femme vitrine.

Les yeux les plus tristes des stars d’antan.

La Comtesse aux pieds nus est donc un film surprenant à bien des égards. Il est aussi décevant, car même s’il s’agit d’un des préférés de son réalisateur, il souffre de problèmes de rythme dans sa narration, d’égarement dans ses thématiques et d’éparpillement dans son style. En revanche, il est indéniable qu’il s’agit d’un des plus intéressants à explorer de Mankiewicz, et c’est pour cela que la nouvelle édition proposée par Carlotta est inestimable. On trouve ainsi sur le blu-ray une vidéo de trente minutes sur les coulisses du film qui est une véritable mine d’informations croustillantes en tous genres (notamment les passages sur la partie européenne du film et sur son producteur polonais), ainsi qu’un entretien de 1981 diffusé sur France 3 avec le réalisateur qui revient sur carrière pendant une heure. Pour l’édition avec le bouquin dirigé par l’équipe de nos camarades de chez Revus et corrigés, vous aurez alors droit à un travail de recherche passionnant sur toute la genèse et la réception du film ainsi que de nombreuses analyses passionnantes.

La comtesse aux pieds nus, un film de Joseph L. Mankiewicz avec Humphrey Bogart et Ava Gardner. Sorti en 1953, l’édition Carlotta sort le 22 novembre 2022.

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